— Vous préfériez peut-être l’obscurité ? dit-elle, mais voilà mon mari qui rentre avec monsieur de Jolival et nous allons souper. Naturellement, j’ai fait mettre votre couvert, capitaine !

L’Américain inclina sa haute taille en un salut qui était un refus

— Mille regrets, comtesse, mais je dois retourner à bord. Nous partons demain.

— Comment ? Déjà ?

— Mes travaux s’achèvent et nous devons gagner Constantinople aussi vite que possible. Croyez que je regrette vivement de vous priver si vite de la princesse... mais plus tôt nous serons là-bas et mieux cela vaudra ! Les frégates qui doivent nous escorter ont, elles aussi, un emploi du temps serré ! Je ne veux pas les retenir trop longtemps. Pardonnez-moi !

Comme s’il avait hâte, tout à coup, de s’en aller, il prenait congé, baisait la main de chacune des deux femmes non sans que son regard bleu ne se fût attardé un instant, inquiet et perplexe, dans celui de son amie. Puis il s’éloigna par le jardin, tandis que retentissaient, à l’intérieur, les voix de Jolival et d’Alamano.

— Un homme étrange ! remarqua Maddalena en suivant d’un œil songeur la grande silhouette du marin qui se perdait dans la nuit. Mais combien séduisant ! Il vaut mieux, à tout prendre qu’il ne reste pas ici trop longtemps. Toutes les femmes de l’île en seraient folles. Il y a dans son regard quelque chose de dominateur qui ne doit pas, d’ailleurs, s’accommoder facilement d’un refus.

— C’est vrai, fit Marianne en pensant à autre chose, il n’aime pas du tout qu’on le contrarie.

— Ce n’est pas exactement cela que je voulais dire, sourit la comtesse. Mais allons rejoindre ces messieurs au salon.

Revoir Jolival était exactement ce dont Marianne avait besoin. Le nouveau malaise qu’elle venait de subir l’affolait, car, si elle devait en avoir fréquemment de semblables, la vie sur le bateau risquait d’être plus que pénible. Or, Arcadius avait pratiquement disparu. Depuis le soir de son arrivée, elle ne l’avait pas revu et s’en était inquiétée, parce que ce n’était pas bon signe.

Tout le temps que dura le souper, son inquiétude s’accrût. Jolival semblait las. Il faisait un effort, visible seulement, bien sûr, pour qui le connaissait pour répondre à la conversation alerte de son hôtesse, mais la gaieté, la détente de ses propos était démentie par son regard soucieux.

— Il n’a pas réussi ! pensa Marianne. Il n’a pas pu trouver ce dont j’ai besoin. Sinon, il ferait une autre mine.

Même le récit, alertement fait par Maddalena, des exploits nocturnes de Marianne ne parvint pas à le dérider vraiment.

Et, en effet, quand enfin elle se retrouva seule avec lui dans sa chambre où il entra quelques instants avant de regagner la sienne, Marianne apprit qu’il avait fait chou blanc.

— On m’avait indiqué une vieille femme grecque... une espèce de sorcière vivant dans une cabane au flanc du mont Pantocrator, mais quand j’ai enfin réussi à trouver l’endroit, cet après-midi, je n’ai rencontré que des pleureuses et un vieux pope qui venaient procéder à ses funérailles ! Mais ne désespérez pas, ajouta-t-il vivement en voyant s’allonger le visage de la jeune femme, demain j’irai revoir la tavernière vénitienne qui m’avait renseigné...

Marianne eut un soupir de lassitude.

— C’est inutile, Jolival, nous parions demain matin ! Ne le saviez-vous pas ? Jason est venu tout à l’heure me l’annoncer. Il a hâte de quitter Corfou... beaucoup je crois à cause de ma ridicule aventure avec Chahin Bey...

— Il l’a sue ?

— Cet idiot voulait partir avec nous. Il est allé raconter toute l’histoire à Jason lui-même.

Il y eut un silence. Jolival l’employa à bousculer nerveusement les fleurs d’un bouquet de roses posé sur une table dans un cornet de cristal.

— Où en êtes-vous avec lui ?

En quelques phrases, Marianne lui rapporta leur dernière entrevue sur la terrasse et la façon dont elle s’était terminée.

— Il a capitulé plus vite que je ne pensais ! remarqua Arcadius en conclusion. Il vous aime d’un grand amour, Marianne, malgré ses colères, ses brusqueries et ses crises de jalousie... Je me demande si vous ne feriez pas mieux de lui dire la vérité.

— La vérité sur... mon état ?

— Oui. Vous n ‘êtes pas bien. Durant ce souper je vous observais : vous êtes pâle, nerveuse et vous ne mangez presque rien. Sur le bateau vous allez souffrir le martyre. Et il y a ce médecin, ce Leighton ! Il vous épie sans cesse. Je ne sais trop pourquoi, mais vous avez en lui un ennemi qui ne reculera devant rien pour se débarrasser de vous !

— Comment savez-vous cela ?

— Gracchus m’a mis en garde ! Votre cocher, vous le savez, est en train de se découvrir une vocation de marin. Il vit avec l’équipage et il s’est fait un ami qui parle français. Leighton y compte quelques fidèles qui ne cessent de récriminer contre la présence d’une femme à bord. De plus, il est médecin, il peut découvrir la réalité de vos maux.

— Je croyais, dit Marianne sèchement, qu’un médecin était lié par le secret professionnel ?

— En effet, mais, je vous le répète, celui-là vous hait et je le crois capable de bien des choses. Ecoutez-moi, Marianne : dites la vérité à Beaufort ! Il est capable de l’entendre, j’en suis certain...

— Et comment pensez-vous qu’il réagira ? Je peux vous le dire, moi : il ne me croira pas ! Jamais je n’oserai lui dire en face une chose pareille.

Comme Jason tout à l’heure sur la terrasse, Marianne allait et venait à travers sa chambre, froissant entre ses mains un petit mouchoir de dentelle. Son imagination lui montrait déjà la scène qu’elle venait d’évoquer : elle, en face de Jason, lui avouant qu’elle était enceinte de son intendant ! De quoi le faire fuir d’horreur !...

— Vous, toujours si courageuse, vous reculez devant une explication ? reprocha doucement Jolival.

— Je recule devant la perte définitive de l’homme que j’aime, Arcadius. N’importe quelle femme amoureuse réagirait de même.

— Qui dit que vous le perdriez ? Je vous le répète : il vous aime et, peut-être...

— Vous voyez bien ! coupa Marianne avec un petit rire nerveux, vous dites peut-être. C’est ce peut-être que je ne veux pas risquer.

— Et s’il l’apprend ? S’il s’en aperçoit d’une manière ou d’une autre ?

— Tant pis ! Disons, si vous voulez, que je joue ma vie à quitte ou double. Dans un peu plus d’une semaine, si tout va bien, nous serons à Constantinople. Là, je ferai ce qu’il faut. Jusque-là, j’essaierai de tenir...

Avec un soupir résigné, Jolival quitta sa chaise et vint jusqu’à Marianne. Prenant son visage entre ses mains, il déposa un baiser paternel sur le front que barrait un pli buté.

— Peut-être avez-vous raison ! fit-il. Je n’ai pas le droit de vous contraindre. Et... bien sûr, vous n’accepteriez pas la suggestion... que je me charge de cette désagréable explication qui vous fait si peur ? Jason a de l’amitié pour moi et de l’estime : je serais étonné qu’il ne me croie pas...

— Il croira surtout que vous m’aimez beaucoup, que vous me défendez contre vents et marées... et que je vous ai fait avaler une énorme couleuvre ! Non, Arcadius ! Je refuse... mais je vous remercie du fond du cœur.

Il s’inclina avec un petit sourire triste et regagna sa chambre tandis que Marianne entamait une nuit d’insomnie hantée contradictoirement par l’angoisse des jours à venir et par l’étrange douceur gardée de la nuit précédente. La plénitude des sensations qu’elle avait tirées de cet instant inouï, hors du temps et hors de toute réalité, l’habitait encore assez pour lui restituer une sorte de joie intime exempte de tout sentiment de honte ou de fausse pudeur. Entre les bras de cet homme sans visage, elle avait connu un moment d’une exceptionnelle beauté, et qui était beau justement parce qu’elle ignorerait toujours l’identité de son amant d’une heure...

Mais quand, le lendemain, accoudée à la lisse de la « Sorcière », Marianne regarda les maisons blanches de Corfou et sa vieille forteresse vénitienne se fondre dans la brume dorée du matin, elle ne put s’empêcher de donner encore une pensée à celui qui s’y cachait, perdu dans cette masse de rochers et de verdure mais qui, peut-être, reviendrait parfois jeter ses filets, ou amarrer sa barque à cette petite crique où, pour une Léda inconnue, il avait réincarné un instant le maître des dieux.

8

AU LARGE DE CYTHÈRE...

Depuis deux jours, la « Sorcière » escortée de la « Pauline » et de la « Pomone » descendait vers le sud.

Les trois navires avaient doublé sans encombre les possessions anglaises de Céphalonie et de Zante et croisaient maintenant au large des côtes de Morée, assez à l’écart pour éviter les flottilles du pacha.

Il faisait un temps superbe. Sous le soleil, les vagues bleues de la Méditerranée brillaient comme un manteau de fée. Grâce à la brise soutenue qui gonflait les grandes voiles carrées, la chaleur n’était pas trop pénible et les trois coureurs des mers, portant majestueusement toute leur toile blanche et leurs pavillons aux couleurs vives qui claquaient joyeusement à la corne des mâts, avançaient à bonne allure.

L’ennemi se tenait tranquille, les vents et la mer étaient on ne peut plus favorables et, pour les pêcheurs qui, en relevant leurs casiers, regardaient passer ces grandes pyramides blanches, les deux frégates et le brick offraient une image de grâce et de sereine puissance.

Pourtant, sur le bateau américain, tout allait mal.

D’abord, comme l’avait prédit Jolival, Marianne était malade. Depuis que l’on avait franchi le canal sud de Corfou et gagné la haute mer, la jeune femme avait dû regagner sa cabine et n’en avait plus bougé. Malgré la douceur de la mer, elle demeurait étendue sur sa couchette, endurant la torture au moindre mouvement du navire et souhaitant cent fois être morte.