La tête sur les genoux, dans le cercle de ses bras repliés, elle s’était mise à pleurer mais sans bruit, dans un silence qui affligea Jolival plus que les sanglots. Jamais Marianne ne lui était apparue si désarmée, si misérable qu’à cette minute où elle se retrouvait prisonnière de son propre corps et victime d’une fatalité qui pouvait lui coûter le bonheur de sa vie.

— Ne pleurez plus, soupira-t-il au bout d’un instant, cela vous fait un mal inutile. Il faut, au contraire, être forte pour surmonter cette nouvelle épreuve...

— Je suis lasse des épreuves ! cria Marianne. J’en ai eu plus que mon compte !

— Peut-être, mais il vous faut bien endurer encore celle-ci ! Je vais voir s’il est possible, dans cette île, de trouver ce que vous souhaitez, mais nous avons peu de temps et ce n’est jamais une chose facile à se procurer. De plus, la langue romaïque parlée ici n’a que de lointains rapports avec le grec d’Aristophane que j’ai appris jadis... Mais je vais essayer, je vous le promets !

Un peu calmée d’avoir ainsi remis une part de son angoisse entre les mains de son vieil ami, Marianne réussit à passer une nuit confortable et se réveilla au matin si fraîche et si dispose que le doute lui revint. Ce malaise, après tout... il avait peut-être bien été causé par une tout autre raison. L’odeur d’huile, sur le port, était vraiment désagréable ! Mais au fond, elle savait bien qu’elle cherchait à se leurrer, qu’elle se donnait de faux espoirs. Les preuves physiologiques étaient là... ou plutôt n’étaient pas là et depuis trop de jours pour ne pas corroborer le diagnostic spontané qu’elle avait posé.

Après le bain, elle se contempla dans la glace un long moment avec une incrédulité qui n’était pas exempte d’horreur. Il était beaucoup trop tôt pour que sa silhouette portât la moindre marque de son état. Son corps était toujours le même, aussi mince et aussi parfait, pourtant elle éprouvait à le contempler une sorte de répulsion, celle que l’on réserve à un fruit magnifique dont on sait qu’il renferme un ver. Elle lui en voulait : c’était comme si, en laissant une vie étrangère s’y établir, il l’avait trahie et s’était un peu séparé d’elle-même.

— Il faudra bien que tu sortes de là ! menaça-t-elle tout bas. Même si je dois faire une chute ou me laisser secouer par la mer en haut d’un mât ! Il y a cent manières de perdre un fruit gâté et Damiani le savait bien qui voulait me faire garder à vue !

L’acte qu’elle méditait. C’était bien davantage l’affaire du Diable !

Le dîner solennel qu’elle dut présider en robe de satin blanc et parure de diamants fut pour elle un monument d’ennui et lui parut le plus long qu’elle eût jamais subi. Ni Jolival, parti depuis le matin admirer les fouilles que le général Donzelot faisait effectuer à l’autre bout de l’île, ni Jason qui, invité avec les officiers de son navire, s’était fait excuser sous prétexte d’activer les travaux de réparation du brick, n’y assistaient et Marianne, déçue et nerveuse car elle avait attendu avec impatience cette soirée qui devait lui amener son amant, dut faire un effort considérable pour garder un visage souriant et paraître s’intéresser à tout ce que ses voisins lui racontaient. Celui de gauche, tout au moins, car celui de droite, le gouverneur général, était peu bavard. Comme tous les hommes d’action, Donzelot n’aimait pas perdre son temps en conversations. Il se montrait courtois, aimable, mais Marianne aurait pu jurer qu’il partageait son propre avis sur ce dîner : une horrible corvée !

L’autre, par contre, un notable dont elle n’avait pas retenu le nom, était intarissable. Avec un luxe de détails à faire frémir, il lui avait exposé par le menu les combats épiques soutenus naguère par lui contre les troupes féroces du pacha de Janina lors du soulèvement des Souliotes. Or, s’il était une chose dont Marianne avait horreur, c’étaient les « souvenirs de guerre ». Elle en avait été saturée à la cour de Napoléon où l’on ne pouvait guère rencontrer un homme qui n’en eût à revendre !

Aussi, quand la soirée eut pris fin, fut-ce avec soulagement qu’elle regagna sa chambre et se livra aux soins d’Agathe qui la délivra de sa tenue de parade, l’enveloppa d’un peignoir de batiste garni de dentelles et l’installa sur un siège bas pour préparer sa coiffure de nuit.

— Monsieur de Jolival n’est toujours pas rentré ? demanda-t-elle tandis que la jeune fille, armée de deux brosses, aérait ses cheveux que le chignon avait resserrés tout le jour.

— Non, Madame la Princesse... ou plutôt si : Monsieur le vicomte est rentré pendant le souper pour changer de vêtements. Il faut avouer qu’il en avait besoin : il était tout blanc de poussière. Il a bien recommandé de ne déranger personne et il est reparti en disant qu’il souperait au port.

Marianne ferma les yeux, rassurée, et s’abandonna aux mains habiles de sa femme de chambre avec une profonde sensation de bien-être. Jolival, elle en était certaine, s’occupait d’elle. Ce n’était certainement pas pour courir les filles qu’il avait décidé de souper au port...

Au bout de quelques instants, elle interrompit Agathe et l’envoya se coucher en disant que c’était bien ainsi.

— Madame ne veut pas que je tresse ses cheveux ?

— Non, Agathe, je les laisserai libres. J’ai un peu de migraine, ce soir... et j’ai besoin d’être seule. Je me coucherai plus tard.

Quand la jeune fille, habituée à ne pas poser de questions, se fut retirée avec une révérence, Marianne alla jusqu’à la porte-fenêtre qui ouvrait sur une petite terrasse, ôta le panneau de la moustiquaire et fit quelques pas au-dehors. Elle se sentait un peu oppressée et éprouvait le besoin de respirer. Les tulles étaient une bonne défense contre les insectes, mais, du même coup, ils empêchaient aussi l’air de passer.

Là-bas, la mer semblait lui faire signe, attirante et fraîche. Lentement, tendant l’oreille, elle se remit en marche, étouffant ses pas le plus possible. Aucun bruit ne se fit plus entendre.

— J’ai rêvé ! pensa-t-elle. Décidément, mes nerfs sont détraqués. Ils me jouent des tours.

Quand elle atteignit la plage, ses yeux étaient accoutumés à l’obscurité. Il n’y avait pas de lune mais, avec toutes ces étoiles, le ciel avait des clartés laiteuses qui se reflétaient dans la mer. Hâtivement, Marianne se débarrassa de ses vêtements et, seulement vêtue de ses longs cheveux, courut vers l’eau, y entra sans ralentir sa course et plongea, la tête la première. Une fraîcheur exquise l’enveloppa et elle faillit crier de joie tant, tout à coup, elle se sentit bien. Son corps, brûlant l’instant précédent, se fondit et perdit toute consistance. Jamais bain ne lui avait paru aussi délicieux. Ceux dont elle avait eu l’habitude, étant enfant, et dont elle avait gardé le souvenir, sur une plage déserte du Devon ou dans la rivière du parc de Selton, étaient beaucoup plus froids et souvent elle en avait pleuré sous la férule impitoyable du vieux Dobs. Cette eau-là avait juste ce qu’il fallait de fraîcheur pour caresser la peau et lui rendre vie. Elle était transparente, si limpide qu’en s’ébattant à la manière d’un jeune chien, elle pouvait voir ses jambes comme une ombre claire.

Se retournant sur le ventre, elle se mit à nager vers le centre de la petite baie. Ses bras et ses jambes retrouvaient instinctivement les mouvements d’autrefois et elle fendait l’eau avec aisance, s’arrêtant de temps en temps pour s’étendre sur le dos, les yeux à demi fermés, savourant son plaisir, bien décidée à le prolonger jusqu’à la fatigue... une bonne fatigue grâce à laquelle elle dormirait ensuite comme une enfant.

C’est pendant l’un de ces instants de détente qu’elle entendit un clapotis doux et régulier qui se rapprochait. Elle l’identifia aussitôt : quelqu’un d’autre nageait dans la baie ! Se redressant sur l’eau, elle fouilla l’ombre des yeux, aperçut une forme sombre qui venait vers elle. Il y avait là quelqu’un, quelqu’un qui l’avait suivie peut-être... ces pas qu’elle avait cru entendre, tout à l’heure, dans le chemin !... Comprenant soudain quelle imprudence elle avait commise en venant ainsi se baigner, seule et en pleine nuit, dans ce pays inconnu, elle voulut revenir vers la plage, mais le nageur mystérieux obliqua vers elle. Il nageait avec puissance et rapidité. Si elle continuait dans cette direction, en quelques instants il l’aurait rejointe... Visiblement, il cherchait à lui couper la route !

Affolée, tout à coup, elle eut une réaction dérisoire. Voulant écarter, par tous les moyens, ce qu’elle pensait être un ennemi inconnu, elle cria en italien :

— Qui êtes-vous ?... Allez-vous-en.

Mais sa voix s’étrangla tandis qu’elle avalait une amère gorgée d’eau salée. L’étranger ne s’était même pas arrêté. En silence, et ce silence était plus effrayant que tout, il avançait toujours vers elle. Alors, perdant la tête, elle se mit à fuir, droit devant elle, piquant vers l’une des pointes de la baie dans l’espoir d’y prendre pied et d’échapper à son poursuivant. Elle avait si peur qu’elle ne cherchait même pas à deviner qui il pouvait être. L’idée lui vint que c’était sans doute un pêcheur grec, qu’il ne pouvait guère la comprendre et que, peut-être il la croyait en danger ! Mais non... tout à l’heure, quand elle avait décelé sa présence, il avançait doucement, lentement, d’une nage aussi peu bruyante que possible... presque sournoisement.

La rive approchait mais la distance entre les deux nageurs se rétrécissait aussi singulièrement. Maintenant, Marianne sentait la fatigue alourdir ses mouvements. Dans sa poitrine, son cœur cognait douloureusement. Elle comprit qu’elle était au bout de ses forces, qu’il n’y avait pour elle d’autre alternative que se laisser rejoindre ou se laisser couler.

Soudain, elle aperçut, droit devant elle, un mince, un étroit croissant plus clair : une crique enfermée dans des rochers. Rassemblant ce qu’il lui restait d’énergie, elle obligea ses membres à poursuivre leur effort, mais l’homme gagnait toujours sur elle. Il était tout près maintenant, grande ombre noire dont elle ne pouvait rien distinguer. La peur lui coupa le souffle et, au moment même où deux mains se tendaient vers elle, Marianne coula...