Jason était tendu comme une corde d’arc prête à rompre. L’accès de mauvaise humeur dont Leighton avait fait les frais ne l’avait pas calmé ! Tête baissée, les yeux rivés à son assiette, il était sombre, nerveux, visiblement mal à l’aise et furieux de l’être.

Tel que Marianne le connaissait, il devait regretter amèrement à cette minute précise de l’avoir fait venir à sa table.

Peu à peu, d’ailleurs, la nervosité du corsaire la gagnait. Elle avait John Leighton comme vis-à-vis et, entre eux, l’antipathie était presque palpable à force d’intensité. Cet homme avait le pouvoir de la faire se hérisser à chaque mot qu’il prononçait, bien que ces mots ne lui fussent pas spécialement destinés.

Comme Jolival s’inquiétait de la façon dont le navire avait, en gagnant Venise, franchi le canal d’Otrante où les croisières anglaises basées à Sainte-Maure, Céphalonie ou Lissa harcelaient continuellement les forces françaises de Corfou, Leighton lui offrit un sourire de loup :

— Nous ne sommes pas en guerre contre l’Angleterre que je sache ?... ni d’ailleurs contre Buonaparte ! Nous sommes neutres. Pourquoi donc aurions-nous été inquiétés ?

Au nom de l’Empereur prononcé sous cette forme qui se voulait méprisante, Marianne avait tressailli. Sa cuillère heurta la porcelaine de l’assiette. Sentant peut-être que c’était là, chez elle, un signal de combat, Jason s’interposa de mauvaise grâce.

— Cessez de dire des sottises, Leighton ! fit-il d’un ton bourru. Vous savez bien que depuis le 2 février nous avons interrompu tout commerce avec l’Angleterre ! Nous ne sommes plus neutres que de nom ! Et que dites-vous de cette frégate anglaise qui nous a donné la chasse au large du cap Santa Maria di Leuca ? Sans le vaisseau de ligne français qui est apparu miraculeusement pour l’occuper, nous étions obligés de nous battre ! Et rien ne dit que nous n’y serons pas contraints quand nous repasserons ce damné canal !

— S’ils savaient qui nous transportons, les Anglais n’y manqueraient pas ! Une... amie du Corse ! L’occasion serait trop belle !

Le poing de Jason s’abattit sur la table où toute la vaisselle sauta.

— Ils n’ont aucune raison de le savoir et en ce cas nous nous battrions ! Nous avons des canons et, Dieu soit loué, nous savons nous en servir ! Pas d’autre objection, docteur ?

Leighton se laissa aller sur le dossier de sa chaise et fit des deux mains un geste lénifiant. Son sourire s’accentua mais, en vérité, le sourire n’allait pas à ce visage blême !

— Mais non... aucune ! Evidemment, il se peut que l’équipage en ait. Déjà il chuchote que la présence de deux femmes à bord d’un navire ne porte pas chance !

Cette fois Jason releva la tête. Etincelant de fureur, son regard se posa sur l’imprudent et Marianne vit se gonfler les veines de ses tempes, mais il se contint encore. Ce fut d’un ton glacé qu’il répliqua :

— L’équipage devra apprendre qui est le maître à bord ! Et vous aussi, Leighton ! Tobie ! Tu peux servir le café !

Le breuvage parfumé fut servi et bu en silence. Tobie, malgré sa corpulence, voltigeait autour de la table avec la légèreté et l’efficacité d’un elfe domestique. Plus personne ne parlait et Marianne était au bord des larmes. Elle avait l’impression déprimante que tout, sur ce navire dont elle avait tant rêvé, la rejetait. Jason l’avait emmenée à contrecœur, Leighton la haïssait sans qu’elle eût même la satisfaction de savoir pourquoi et voilà maintenant que l’équipage voyait en elle un porte-guigne ! Ses doigts glacés se serrèrent autour de la tasse de mince porcelaine pour y trouver un peu de chaleur, et elle avala d’un seul trait le liquide brûlant. Puis, elle se leva aussitôt :

— Excusez-moi ! fit-elle d’une voix dont elle ne put maîtriser le tremblement. J’aimerais regagner ma cabine !

— Je vous demande encore un instant ! fit Jason qui se leva aussi et fut imité par les autres convives.

Du regard, il fit le tour des visages puis, sèchement :

— Restez ici, Messieurs ! Tobie va vous apporter le rhum et les cigares. Je raccompagne la princesse !

Avant que Marianne, incapable encore de croire à son bonheur, ait pu émettre un son, il s’était emparé de la mante et la disposait sur les épaules nues de la jeune femme, puis, ouvrant la porte devant elle, il s’effaçait pour la laisser passer. La nuit d’été les absorba.

Elle était d’un bleu profond, pleine d’étoiles qui scintillaient doucement et, comme la mer se crêtait de courtes vagues phosphorescentes, le navire avait l’air de voguer en plein firmament. Le pont était obscur mais, sur le gaillard d’avant, les marins étaient rassemblés, assis à même le sol ou debout contre les lisses, écoutant l’un d’entre eux qui chantait. La voix de l’homme, un peu nasillarde mais agréablement timbrée, s’envolait avec le vent et parvenait aisément jusqu’au couple qui lentement descendait les quelques marches.

Marianne retenait son souffle et le cœur lui battait fort. Elle ne comprenait pas pourquoi Jason, tout à coup, avait éprouvé le besoin de ce tête-à-tête, mais un espoir tremblant s’était levé en elle et, de peur de rompre le charme, elle n’osait pas prendre l’initiative des premières paroles. La tête légèrement baissée, elle marchait devant lui lentement, très lentement, regrettant que le tillac ne fût pas long d’une ou deux lieues. Enfin Jason appela :

— Marianne !

Elle s’arrêta aussitôt, mais ne se retourna pas. Elle attendait, transie d’espérance puisqu’il retrouvait l’usage de son nom.

— Je voulais vous dire... que sur mon navire vous êtes parfaitement en sûreté ! Tant que je le commanderai, vous n’aurez rien à craindre, ni des hommes ni des Anglais ! Oubliez les paroles de Leighton ! Elles sont sans importance !

— Il me hait ! Est-ce aussi sans importance ?

— Il ne vous hait pas. Je veux dire : pas vous spécialement. Il englobe toutes les femmes dans la même aversion... et dans la même rancune. Il a, pour cela, quelques raisons sérieuses : sa mère ne l’aimait guère et la fiancée qu’il adorait l’a quitté pour un autre. Depuis, il a choisi l’hostilité systématique.

Marianne hocha la tête et, lentement, se tourna vers Jason. Les mains nouées au dos, comme s’il ne savait qu’en faire, il regardait la mer.

— Pourquoi l’avez-vous emmené, demanda-t-elle, alors que vous saviez ce que devait être ce voyage ? Vous veniez me chercher et, de votre propre aveu, vous avez pris avec vous un ennemi de tout ce qui est féminin !

— C’est que...

Jason hésita un instant puis, très vite :

— Il ne devait pas faire tout le voyage avec nous ! Il était décidé qu’au retour je le déposerais dans un lieu dont nous étions convenus ! Je vous rappelle que Constantinople n’était pas prévue au programme, ajouta-t-il avec une amertume qui traduisait bien sa déception.

Marianne en eut conscience jusqu’au fond de l’âme. Elle aussi tourna son regard triste vers la mer qui fuyait le long du bateau avec de souples ondulations bleues et argent.

— Pardonnez-moi ! murmura-t-elle. Il arrive que le devoir et la reconnaissance soient parfois de pesants fardeaux... mais ce n’est pas une raison pour les rejeter ! J’aurais tant voulu qu’il en fût autrement pour nous deux ! J’avais tellement rêvé ce voyage, où qu’il nous eût menés ! Pour moi, ce n’était pas le but qui était important, c’était d’être ensemble !

Soudain, il fut près d’elle, tout contre elle. Dans sa nuque, elle sentit la chaleur de son souffle tandis qu’il implorait, avec une passion où entrait de l’angoisse :

— Il n’est pas trop tard ! Cette route est toujours... notre route ! C’est seulement quand nous aurons franchi le canal d’Otrante qu’il faudra choisir... Marianne ! Marianne, comment peux-tu être aussi cruelle pour nous deux ! Si tu voulais...

Il avait posé ses mains sur elle. Défaillante, elle ferma les yeux, se laissa aller contre lui, savourant jusqu’à la douleur cette minute qui les rapprochait tout à coup.

— Est-ce donc moi qui suis cruelle ? Est-ce moi qui t’ai soumis à un impossible choix ? Tu as cru à un caprice, à je ne sais quel désir de prolonger encore un passé qui n’est plus, dont je ne veux plus...

— Alors prouve-le-moi, mon amour ! Laisse-moi t’emporter loin de tout cela ! Je t’aime à en mourir et tu le sais mieux que personne ! Pendant tout ce dîner tu m’as fait endurer l’enfer ! Jamais tu n’as été si belle... et je ne suis qu’un homme ! Oublions tout ce qui n’est pas nous...

Oublier ? Le beau mot ! Et comme Marianne eût aimé pouvoir le prononcer avec la même conviction que Jason. Une voix insidieuse, perfide, lui souffla que, cet oubli, c’était pour elle seule qu’il le souhaitait. Lui-même entendait-il aussi faire table rase de ses souvenirs passés ? Mais la minute présente était trop précieuse et Marianne voulut la garder encore. Et puis, peut-être, Jason était-il sur le point de céder ? Entre les bras qui, déjà l’enveloppaient, elle se retourna, lui fit face et, doucement, posa un instant ses lèvres sur les siennes.

— Ne pouvons-nous oublier aussi bien sur le chemin de Constantinople que sur la route d’Amérique ? murmura-t-elle sans interrompre la caresse. Ne me torture pas ! Tu sais bien qu’il me faut y aller... mais j’ai tant besoin de toi ! Aide-moi !...

Il y eut un petit silence, très court mais profond. Et, d’un seul coup, les bras de Jason retombèrent.

— Non ! dit-il seulement.

Il s’écarta. Entre les deux corps qui, l’instant précédent, se touchaient, prêts à se fondre dans la même joie, le rideau du refus et de l’incompréhension venait de retomber, glacial. Contre la voûte bleue du ciel, la haute silhouette du corsaire se cassa en deux.

— Pardonnez-moi de vous avoir importunée ! fit-il froidement. Vous voici chez vous ! Je vous souhaite une bonne nuit.