Mais, au moment de s’engager dans l’escalier qui menait au centre du navire, elle vit, adossé au grand mât, l’homme de tout à l’heure, le fugitif à la peau sombre. Lui aussi la regardait approcher, mais il ne souriait pas. Il y avait même dans son regard qui, effectivement, était d’une curieuse nuance gris-bleu, une espèce de tristesse. Poussée par une force inconnue, Marianne fit un pas vers lui.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle presque timidement.
Il quitta sa pose nonchalante et se redressa pour lui répondre. A nouveau, elle fut frappée par l’harmonie sauvage des traits de cet homme et par l’étrangeté de ses prunelles claires. A l’exception de la peau sombre, l’esclave évadé n’avait aucun signe de négritude ; le nez était mince, droit et la bouche fermement dessinée n’était pas épaisse. S’inclinant légèrement, il murmura :
— Kaleb... pour vous servir !
Une profonde pitié, écho de sa récente dispute avec Jason, envahit Marianne pour ce malheureux qui n’était, après tout, qu’un animal traqué. Elle chercha quelque chose à lui dire et, se rappelant ce que lui avait appris Jason, elle demanda :
— Savez-vous que nous nous dirigeons vers Constantinople ? On m’a dit que vous vous étiez enfui de chez les Turcs. Est-ce que vous ne craignez pas...
— D’être repris ? Non, Madame. Si je ne quitte pas le navire, je n’ai rien à craindre. Je fais partie de l’équipage maintenant et le capitaine n’admettrait pas que l’on touche à l’un de ses hommes ! Mais... merci de votre bonne pensée, Madame !
— Ce n’est rien... Au fait, c’est en Turquie que vous avez appris l’italien ?
— En effet ! Là-bas les esclaves reçoivent souvent une bonne éducation. Je parle français aussi, ajouta-t-il dans cette langue après une toute légère hésitation.
— Je vois...
Avec un petit signe de tête, Marianne s’engagea enfin dans le petit escalier obscur où Jolival l’avait précédée.
— Si j’étais vous, remarqua celui-ci goguenard, j’éviterais de bavarder avec les matelots. Notre skipper est tout à fait capable d’imaginer que vous cherchez à fomenter une mutinerie. Et je le crois d’humeur à vous faire mettre aux fers sans plus de façons !
— Je l’en crois capable aussi mais, Arcadius, je ne peux m’empêcher d’avoir de la pitié pour cet indigène. Un esclave... et un esclave en fuite, c’est tellement triste ! Comment ne pas être effrayée en songeant à ce qu’il souffrirait s’il était repris !
— C’est curieux, fit Jolival, mais votre marin de bronze ne m’inspire aucune pitié. Peut-être à cause de son aspect physique. Un maître, même féroce, pour peu qu’il tienne à son argent, y regarderait à deux fois avant d’abattre un esclave de cette valeur. Il est beaucoup trop beau ! Et puis, il vous l’a dit lui-même, ici il ne craint rien. Le pavillon américain le protège.
L’odeur qui régnait dans sa cabine prit Marianne à la gorge. Incontestablement Agathe était bien malade. Mais quand elle entra chez elle, le Dr Leighton fermait justement la porte de la petite chambre où couchait la camériste.
Il apprit à Marianne que la jeune fille, bourrée de belladone jusqu’aux yeux, oubliait ses douleurs dans un profond sommeil. Il ajouta qu’il importait de ne pas la déranger. Mais il le fit sur un ton qui déplut à la jeune femme, comme lui avait déplu, au premier coup d’œil, l’aspect de sa cabine.
Un peu partout traînaient des linges souillés et, au beau milieu de la table de toilette, trônait une cuvette où dansait un liquide jaunâtre dont l’odeur, dès l’entrée, l’avait renseignée sur sa provenance. Tout cela était visiblement disposé intentionnellement et, de ce fait, elle se trouva pleinement au fait de la sympathie qu’elle pouvait attendre du Dr Leighton.
— Cela empeste ici ! protesta Jolival en courant ouvrir le hublot. Rien de tel pour attraper le mal de mer !
— La maladie sent rarement bon ! riposta sèchement Leighton en se dirigeant vers la porte.
Mais Marianne l’arrêta au passage et, désignant les rideaux de damas qui habillaient sa couchette, dit mi-figue, mi-raisin :
— J’espère que vous avez eu assez de serviettes, docteur. Vous ne vous êtes servi ni de ceci ni de mes robes !
Le visage couleur de suif se figea, mais un éclair froid traversa le regard, tandis que la bouche se serrait encore un peu plus. Avec son habit sombre et ses longs cheveux raides tombant sur son col, John Leighton avait toute la sévérité butée d’un quaker. Et peut-être après tout en était-il un, car sa façon de considérer l’élégante Marianne frisait la répulsion. A nouveau, elle se demanda comment un tel homme avait pu gagner l’amitié de Jason. Il devait s’entendre infiniment mieux avec Pilar !
Avec rage, Marianne repoussa de toutes ses forces l’image désagréable de l’épouse de Jason. Il était déjà bien suffisant de la savoir encore vivante, celle-là, même si c’était au fond d’un couvent espagnol, sans se donner, en plus, la peine de l’évoquer !
Cependant, Leighton avait maîtrisé la bouffée de colère qui, visiblement, l’avait envahi. Plus froid et plus dédaigneux encore, si cela était possible, il saluait, sortait, suivi des yeux par un Jolival visiblement partagé entre l’envie de rire et celle de se fâcher et qui opta finalement pour l’indifférence.
— Ce type a une tête qui ne me revient pas ! Fasse le ciel que je n’aie pas besoin de ses services. Etre soigné par lui doit être une rude punition ! remarqua-t-il avec un haussement d’épaules. Dire qu’il va falloir le subir à chaque repas !
— Pas moi ! s’insurgea Marianne. Puisque l’on m’interdit la dunette je n’y mettrai plus les pieds, que ce soit dessus ou dedans ! Je prendrai mes repas ici... et je ne vous empêche pas d’en faire autant !
— Je verrai. En attendant, retournez donc faire un tour sur le pont. Je vais appeler Tobie pour qu’il nettoie tout cela. Sinon, votre appétit pourrait bien en souffrir... mais, si j’étais vous, je ne me terrerais pas dans mon trou ! Quand on veut faire toucher les épaules à un amoureux, on y parvient rarement en se cachant ! Montrez-vous, que diable ! Et dans tout votre éclat ! Les sirènes ne regagnaient leurs cavernes sous-marines qu’une fois le navigateur dûment ferré !
— Vous avez peut-être raison ! Mais comment faire une toilette convenable quand on est secouée comme un bouchon dans l’eau bouillante ?
— Ce n’est qu’un grain d’été ! Il ne durera pas !
En effet, la mer et le vent se calmèrent vers la fin du jour. La bourrasque ne fut plus qu’une agréable brise gonflant très convenablement les voiles. Quant à la mer, si grise et si turbulente dans la journée, elle se fit douce et unie comme un satin changeant fanfreluché de petites vagues blanches. Les hautes découpures bleues de la côte dalmate étaient maintenant visibles, dans le lointain, précédées d’un chapelet d’îles vertes ou couleur d’améthyste que le soleil couchant irisait. Il faisait tiède au-dehors et Marianne s’accorda le plaisir mélancolique d’une rêverie solitaire, appuyée à la lisse, regardant défiler la côte et rentrer les bateaux de pêche aux voiles rouges.
Malgré la douceur du soir, elle se sentait l’âme lourde, triste et solitaire. Jolival devait être quelque part dans le bateau, sans doute en compagnie du second avec lequel tout de suite il avait sympathisé.
C’était un joyeux garçon d’origine irlandaise, dont le nez rouge trahissait un penchant pour la bouteille et qui formait un bien curieux contraste avec le glacial Leighton. Comme il connaissait un peu la France et beaucoup ses productions viticoles, Craig O’Flaherty n’avait pas eu besoin de nombreuses phrases pour conquérir l’estime du vicomte.
Mais Marianne s’avouait tout bas que ce n’était pas tant la présence d’Arcadius qui lui faisait défaut ! Son esprit frondeur s’en était allé avec le grain et elle se sentait au cœur une immense envie de douceur, de tendresse et de calme.
D’où elle était, elle pouvait apercevoir Jason. Debout auprès de l’homme de barre, sur la dunette, il fumait une longue pipe en terre aussi tranquillement que si son navire n’eût transporté aucune jolie femme amoureuse. Elle avait envie, tellement envie d’aller le rejoindre ! Déjà, vers le milieu du jour, quand la cloche avait sonné pour le dîner, elle avait dû se faire violence pour rester fidèle à sa décision de solitude, simplement parce qu’il n’y aurait plus eu entre eux que la largeur d’une table. Et sa gorge était si serrée qu’elle avait à peine touché au repas que Tobie lui avait apporté. Ce soir, ce serait pire encore ! Jolival avait raison. Il serait doux de se faire belle pour aller s’asseoir en face de lui et d’apprécier si son charme conservait encore quelque pouvoir sur cette volonté impitoyable. Elle brûlait du désir de rejoindre Jason, mais son orgueil se refusait à le faire sans une invitation formelle. Après tout, il l’avait chassée de son territoire personnel et avec une telle grossièreté qu’elle ne pouvait, sans manquer au respect de soi-même, se présenter devant lui !
Un corps étranger s’interposa entre elle et la bienheureuse dunette. Elle n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir que c’était Arcadius : il embaumait le tabac d’Espagne et le rhum de la Jamaïque ! Constatant que la jeune femme était toujours vêtue comme dans la journée, il eut un claquement de langue désapprobateur :
— Qu’attendez-vous pour vous changer ? demanda-t-il doucement. La cloche va bientôt sonner !
— Pas pour moi ! Je reste chez moi. Dites à Tobie de me servir.
— C’est de la bouderie pure et simple ! Vous faites votre mauvaise tête, Marianne !
— C’est possible mais je m’en tiens à ce que je vous ai dit : je ne remettrai pas les pieds là-bas... à moins que l’on ne m’y invite aussi formellement que l’on m’en a rejetée.
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