En même temps, quelque chose grinça, quelque part dans la membrure du bateau, et elle se souvint qu’elle était en mer.
D’un œil maussade, elle considéra, dans le mur le plus éloigné, le hublot rond fixé par des vis de cuivre. Le jour qu’il laissait passer était gris avec de grandes éclaboussures blanches qui étaient des paquets de mer. Il n’y avait pas de soleil et, au-dehors, le vent soufflait. L’Adriatique, par ce mois de juillet orageux, avait les couleurs d’un automne grincheux !
— Tout juste le temps qui convient pour commencer ce genre de voyage ! songea-t-elle, morose.
Contrairement à ce qu’avait annoncé Jason, c’est seulement la veille au soir qu’ils avaient quitté Venise. Subitement, le corsaire avait senti renaître son goût pour le commerce semi-clandestin qui lui avait cependant si mal réussi en France et il avait passé sa journée à faire embarquer dans ses cales une petite cargaison de vins vénitiens. Quelques fûts de Soave, de Valpolicella et de Bardolino, dont il comptait bien tirer profit sur le grand marché turc où la fidélité aux lois du Coran n’était pas toujours scrupuleusement respectée et où les résidents étrangers formaient une clientèle de choix. Sans parler du Grand Seigneur lui-même qui passait pour éprouver un goût prononcé pour le Champagne.
— Ainsi, avait déclaré le corsaire à un Jolival plus amusé que choqué de cette grossièreté voulue, je ne ferai pas ce voyage pour rien !
On avait donc embarqué à la nuit tombante, tandis que s’allumaient les lumières de Venise et que la ville s’éveillait à sa joyeuse vie nocturne.
A la coupée du brick, Jason Beaufort attendait ses passagers. Il leur avait octroyé un salut trop respectueux pour n’avoir pas, tout à la fois, glacé le cœur de Marianne et, en même temps, réveillé suffisamment sa colère pour lui restituer une vigoureuse combativité. Jouant le jeu qu’il imposait, elle avait relevé avec insolence son joli nez pour considérer le corsaire avec une attention ironique.
— Est-ce que nous ne sommes pas en retard sur l’horaire prévu, capitaine ? Ou bien est-ce moi qui avais mal compris ?
— Vous aviez parfaitement compris, Madame, grogna Jason dont la mauvaise humeur évidente n’alla tout de même pas jusqu’à l’Altesse Sérénissime et la troisième personne. C’est moi qui, pour des raisons commerciales, ai dû retarder le départ. Je vous prie de m’en excuser... mais veuillez considérer aussi que ce brick n’est pas un navire de guerre et que, si vous teniez à une exactitude militaire, vous auriez mieux fait de demander une frégate à votre amiral Ganteaume !
— Pas un navire de guerre ? Je vois là des canons ! Vous en avez une bonne vingtaine, il me semble ? A quoi vous servent-ils donc ? A chasser la baleine ? fit Marianne suave.
Cette petite escarmouche semblait porter considérablement sur les nerfs du marin qui serra les mâchoires et les poings, mais s’obligea à la politesse malgré son envie visible d’envoyer promener sa passagère.
— Au cas où vous l’ignoreriez. Madame, le moindre navire marchand doit pouvoir se défendre par les temps qui courent !
Mais la jeune femme paraissait décidée à le pousser à bout. Son sourire était immuable.
— J’ignore beaucoup de choses, capitaine, mais, si ce bateau est un bateau marchand, je veux bien être pendue ! Même un aveugle pourrait voir qu’il est taillé pour la course bien plus que pour se traîner, la panse pleine, à travers les mers.
— C’est un corsaire, en effet, cria Jason, mais un corsaire neutre ! Et si un corsaire neutre veut gagner sa vie, avec le maudit blocus de votre maudit empereur, il faut bien qu’il fasse du commerce ! Maintenant, si vous n’avez plus de questions à me poser, je souhaite vous montrer votre cabine.
Sans attendre sa réponse, il la guidait déjà sur le pont bien poncé où les cuivres étincelaient sous la lumière des lanternes et dans son agitation il faillit renverser un homme de taille moyenne, mince et tout vêtu de noir, qui tournait l’angle du rouf.
— Oh ! C’est vous, John, je ne vous avais pas vu ! s’excusa-t-il avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. Venez que je vous présente ! Princesse, voici le Dr John Leighton, le médecin du bord. La princesse Corrado Sant’Anna, ajouta-t-il en appuyant intentionnellement sur le prénom.
— Vous avez un médecin à bord ? s’exclama la jeune femme sincèrement étonnée. Vous prenez grand soin de vos hommes capitaine ! et je vous en félicite. Mais d’où vient que vous n’ayez encore jamais fait mention d’un disciple d’Esculape dans votre équipage ?
— De ce que je n’en avais pas ! Et je l’ai assez regretté pour m’être, depuis plusieurs mois, assuré le concours de mon ami Leighton.
Son ami ? Marianne regarda le visage blanc du médecin qui, sous la lumière, prenait des reflets jaunâtres. Il avait des yeux pâles et sans couleur définie, profondément enfoncés sous une orbite creuse, des yeux appréciateurs qui semblaient la peser à quelque froide balance.
Avec un frisson, Marianne pensa que Lazare, le ressuscité, devait avoir une tête semblable. Le médecin s’était incliné sans un mot, sans un sourire, devant elle et, d’instinct, elle avait senti que cet homme-là, non seulement ne l’aimerait pas, mais encore désapprouvait entièrement sa présence sur ce navire. Elle décida que le mieux serait, à l’avenir, d’éviter le Dr Leighton autant que faire se pourrait, car elle n’avait aucune envie de rencontrer ce visage mort. Mais, naturellement, restait à savoir jusqu’où allait l’amitié de Jason pour ce sinistre petit homme...
Tandis que Jolival allait prendre logis dans la dunette, et que Gracchus rejoignait l’équipage à l’avant, Marianne s’installait dans le rouf avec Agathe.
En pénétrant dans sa cabine, la jeune femme éprouva un petit pincement : la pièce, visiblement, avait été refaite à neuf et à l’intention d’une femme. Un beau tapis persan couvrait le sol d’acajou ciré, de jolis objets de toilette encombraient la table destinée à cet usage et des rideaux de damas bleu-vert habillaient les hublots et la couchette où se gonflaient de douillets édredons. Ils représentaient si bien les tendres soins d’un homme amoureux que Marianne se sentit émue. Cette pièce avait été préparée pour qu’elle s’y trouvât bien et servît de cadre à son bonheur ! Mais... Courageusement, elle repoussa l’attendrissement, se promettant toutefois de remercier le maître du navire de sa courtoisie, dès le lendemain car, pour le reste de la soirée, ni Marianne ni sa femme de chambre ne quittèrent la cabine. Elles procédèrent à l’installation des bagages et à leur propre installation qui leur prit pas mal de temps.
Agathe, pour sa part, disposait d’une couchette et d’une table de toilette dans une toute petite cabine, pourvue toutefois d’un hublot, et qui s’ouvrait tout près de celle de sa maîtresse. Elle en avait pris possession avec une certaine méfiance, la mer lui causant visiblement une peur bleue.
Dans son lit, Marianne s’étira, bâilla et, finalement, s’assit en fronçant le nez. Il régnait, à l’intérieur de ce navire, une odeur bizarre, légère à vrai dire, mais plutôt désagréable et qu’elle était incapable de définir. Elle l’avait remarquée en arrivant, pour s’en étonner, car ce faible relent, évoquant assez la vieille crasse, était étrange sur un bateau si bien briqué.
Elle chercha des yeux la pendule, encastrée dans la boiserie, vit qu’il était 10 heures et songea à se lever, bien qu’elle n’en eût aucune envie. Elle avait surtout faim, car elle n’avait rien mangé la veille avant d’embarquer.
Ses hésitations en étaient là quand la porte s’ouvrit devant un plateau chargé derrière lequel apparaissaient Agathe, aussi digne et aussi amidonnée que dans l’hôtel parisien de sa maîtresse, et Jolival en négligé du matin. Celui-ci semblait d’excellente humeur :
— Je viens voir comment vous avez passé la nuit, déclara-t-il gaiement, et aussi comment vous êtes installée ! Mais je vois que vous n’avez rien à désirer ! Mazette ! Du damas, des tapis ! Notre capitaine vous traite bien !
— Est-ce que vous êtes mal logé, Arcadius ?
— Non pas ! Je suis logé à peu près comme lui : c’est-à-dire avec un confort... spartiate mais très acceptable ! Et la propreté de ce navire est au-dessus de tout éloge.
— La propreté, je suis d’accord, mais il y a cette odeur... une odeur que je ne parviens pas à définir. Ne sentez-vous pas ? Mais peut-être n’existe-t-elle pas dans vos quartiers ?
— Si fait ! Je l’ai remarquée, fit Jolival en s’installant sur le pied de la couchette pour piocher une tartine et quelques gâteaux sur le plateau. Je l’ai remarquée bien qu’elle soit très faible... Mais je n’y ai pas cru !
— Pas cru ? Pourquoi donc ?
— Parce que...
Jolival s’arrêta un instant, dégusta sa tartine, puis avec une soudaine gravité reprit :
— Parce qu’une fois dans ma vie j’ai respiré une odeur semblable, mais intense, mais parvenue à un incroyable degré de puanteur. C’était à Nantes, sur les quais... auprès d’un navire négrier. Le vent soufflait du mauvais côté !
La main de Marianne qui se versait une tasse de café demeura en suspens. Elle leva sur son ami un regard incrédule :
— C’était la même odeur ? Vous êtes certain ?
— Ce genre de fumet ne s’oublie plus quand, une fois, on l’a respiré ! J’avoue qu’il m’a tourmenté toute la nuit.
Marianne reposa la cafetière d’une main si peu sûre qu’une large tache brune s’étala sur la serviette qui garnissait le plateau.
— Vous n’imaginez tout de même pas que Jason se livre à ce trafic abominable !
— Non, car alors l’odeur, malgré les lavages répétés et les fumigations, serait beaucoup plus forte. Mais je me demande s’il n’aurait pas, une fois, opéré ce genre de... transport !
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