- Cela ira admirablement avec cette belle ceinture que… Monseigneur Louis vous a donnée pour votre fête, dit-elle. Les rubis y sont sans doute beaucoup plus petits, mais la teinte en est semblable !

- Tu as certainement raison !

Au fil des années, Marguerite s'était attachée à la fille de Mathieu de Montreuil. La beauté devenue rayonnante de la jeune fille ne la gênait en rien, bien au contraire : elle aimait l'avoir auprès d'elle pour le contraste qu'elle offrait avec sa splendeur brune. Elle était trop sûre d'elle-même pour redouter quiconque, en outre Aude, timide et réservée, était sage et repoussait doucement mais fermement ceux qui se risquaient à lui conter fleurette et ce n'était pas pour déplaire à la jeune reine. Un jour, qui était à la Noël dernière, elle lui avait posé la question :

- Il y a peu de jouvencelles aussi belles que toi, lui dit-elle, et les prières en mariage ou… autrement, ne te manquent pas ! Certains sont de jeunes seigneurs et j'en sais de séduisants. Comment se fait-il qu'aucun n'ait réussi à te toucher ? Quel âge as-tu ?

- Je vais avoir vingt ans, Madame.

- Et ton cœur n'a pas encore parlé ? C'est à n'y pas croire !

Aude avait alors posé sur Marguerite son regard transparent subitement devenu rêveur :

- Il y a longtemps déjà qu'il a parlé, Madame, et depuis ne s'est jamais déjugé !

- Vraiment ? Ah, tu me rassures ! Et qui est cet heureux jeune homme ? Car je suppose qu'il n'est guère vieux.

- Vieux, non, il ne le sera jamais. Comme je ne serai jamais sienne, ajouta-t-elle poussée par un besoin spontané de se confier.

Elle avait appris à connaître Marguerite, elle la savait fière mais bonne et généreuse. Loin de se moquer, comme l'eût fait peut-être sa tante Bertrade pour qui réussir sa vie consistait à faire un beau mariage.

- Mais pourquoi ? Ne me dis pas qu'il en aime une autre, car c'est du domaine de l'impossible ! Sauf si c'est moi, continua-t-elle en riant.

- Non. Il n'en aime pas d'autre… si ce n'est Notre-Dame !

Les yeux noirs trouvèrent le moyen de s'agrandir encore :

- Un prêtre ? ou un moine ? Je conviens qu'il en est d'aimables mais ce serait si grande malchance...

- C'est pire encore, Madame, fit Aude au bord des larmes. C'est... un Templier, avoua-t-elle dans un souffle.

Une sincère expression de pitié adoucit le visage de la jeune femme. Elle entoura d'un bras les épaules de sa suivante :

- Pauvre, pauvre petite ! Et naturellement tu ne sais pas s'il est encore vivant ?

- Il est en vie, mais j'ignore où il est... N'importe comment il ne m'a même jamais regardée et je n'ai rien à attendre de lui...

- Malgré tout, tu l'aimes ?

- Oh oui, Madame !

- Quel gâchis ! Tu es jeune, ravissante, sage, tu brodes comme une fée et tu pourrais régner à la fois sur une maison et le cœur d'un beau garçon que tu aimerais. Et tu as choisi l'impossible...

- On ne choisit pas, Madame !

- A qui le dis-tu ! Ecoute, s'il arrivait que ton Templier - en fuite j'imagine ! - ait besoin de secours, tu me le diras. Je te donnerai... l'argent pour payer un geôlier par exemple, ou un sauf-conduit... Je voudrais tant, s'écria-t-elle dans un de ces élans du cœur qu'elle ne contrôlait pas et qui étaient rares mais lui valaient bien des dévouements, je voudrais tellement réussir à te rendre heureuse ! Au moins toi !

Bouleversée, Aude s'était laissée tomber à terre pour baiser les pieds de celle qui se déclarait si ouvertement sa protectrice, mais Marguerite la relevait et l'embrassait :

- Ces mauvais jours où l'on n'en finit pas de traquer le Temple, de juger le Temple, de torturer et de brûler le Temple passeront bien un jour, dit-elle. Et moi le temps viendra où je serai reine de France, nous verrons alors ce qu'il est possible de faire pour l'aider...

Depuis cette heure, Aude vouait à Marguerite une sorte de vénération...

Marguerite s'admirait encore lorsque l'huissier de la chambre en ouvrit grande la porte pour laisser passer le groupe le plus joyeux, le plus brillant... et le plus bruyant qui soit : les cousines et belles-sœurs de Marguerite, Jeanne de Poitiers et Blanche de la Marche, escortées d'un beau gentilhomme d'une trentaine d'années qu'elles semblaient amener de force en le tenant chacune par une main. Il s'en défendait en riant, assez mollement :

- Marguerite, s'écria Blanche, voici messire d'Aulnay que nous t'amenons. Nous l'avons rencontré en bas, chargé d'un message du mari de Jeanne pour le tien... Oh, mais que c'est donc joli ! ajouta-t-elle en lâchant sa proie pour se précipiter vers sa cousine en bousculant quelque peu Aude...

- Attention, protesta Marguerite, tu vas me déchirer ! Vous allez devoir laisser votre message, messire Gautier Mon époux n'est pas là : il chasse à Vincennes aujourd'hui, avec le Roi. Est-ce que tous les hommes de la famille n'y sont pas ?

- Non, ni Monseigneur de Poitiers... ni Monseigneur de Valois, répondit l'interpellé d'une voix chaude qui amena un sourire dans les yeux de Marguerite.

- D'où vient en ce cas que votre frère ne vous accompagne pas, puisque en dehors de vos services vous ne vous quittez guère. Blanche, tiens-toi en repos et rends-moi ce fermail ! Je viens de l'acheter et sache bien que tu ne l'auras jamais !

Elle reprit le bijou des mains de la jeune folle, fit glisser le manteau de ses épaules et donna l'ensemble à Aude qui, à l'entrée des princesses, avait plié le genou.

- Allez achever cet ouvrage, petite, dit-elle sur un ton plus doux, puis le donnerez à Madame de Courcelles pour qu'elle le range...

Sous les protestations de Blanche qui l'empêchèrent d'entendre la réponse du gentilhomme, Aude sortit de la pièce par une porte discrète donnant sur la garde-robe de Marguerite. Elle y trouva sa tante Bertrade qui, appuyée sur une canne - elle s'était fait une entorse huit jours plus tôt ! -, avait clopiné jusque-là depuis le logis qu'elles deux occupaient à l'étage supérieur et, assise près de la fenêtre, s'occupait à broder de rose une robe de velours blanc destinée à la fille de Marguerite, la petite Jeanne, âgée de trois ans.

- Ma tante ! reprocha Aude. Que faites-vous céans malgré le mire qui vous a enjoint de ne pas quitter la chambre de deux semaines ? Descendre un escalier aussi raide est une véritable imprudence !

- Laisse ! Je m'ennuie trop là-haut ! Et, en fait d'imprudence, j'en connais qui en commettent de pires que les miennes !

- De quoi parlez-vous ?

Bertrade secoua la tête avec impatience, renifla, puis :

- N'est-ce pas l'un des frères d'Aulnay que je viens de voir arriver en même temps que les princesses ?

- Si fait ! Messire Gautier ! Elles l'ont rencontré en bas alors qu'il apportait un message à notre sire Louis !

- Fariboles ! Ils sont arrivés ensemble, le cheval de messire Gautier derrière la litière des princesses ! Encore heureux que ce ne soit pas avec son frère ! Tout cela finira mal, je le prédis !

- Tout cela ? Mais quoi ?

Bertrade semblait de très mauvaise humeur ; brusquement, elle abandonna son aiguille et regarda sa nièce d'un air malheureux :

- Une fois de plus j'ai parlé trop vite et je m'en veux ! Prends que je n'ai rien dit et parlons d'autre chose !

Avec beaucoup de douceur, Aude ôta l'ouvrage des mains de sa tante et s'agenouilla près d'elle :

- Chère tante, dit-elle, vous êtes malheureuse et je ne comprends pas pourquoi. On a l'impression que vous redoutez quelque chose ! Ne me confierez-vous pas ? J'ai vingt ans, vous savez...

Du bout d'un doigt, Bertrade caressa la joue fraîche :

- Tant que ça ? J'ai toujours l'impression que tu n'en as pas plus qu'à ton entrée ici. Que je regrette déjà depuis un moment ! Je n'aurais pas dû t'enlever de chez ton père...

- Mais pourquoi, enfin ? Pourquoi ? N'y suis-je pas bien auprès de vous... et aussi de Madame Marguerite qui est si bonne pour moi ? Je me suis attachée à elle et la quitter me serait douloureux ! D'ailleurs, vous ne pensez pas sérieusement ce que vous dites.

- Oh si, je le pense ! Il se passe dans cette maison des choses bien étranges et tout d'abord j'ai refusé de le croire, mais mes craintes sont en train de devenir certitudes ! Tu n'as jamais rien remarqué ? Vraiment ? De Madame Marguerite et de la vieille tour, poursuivit-elle, qu'elle a fait aménager en petit appartement, voici... quatre ans, afin de s'y retirer pour méditer, s'écarter du bruit de l'hôtel et regarder le coucher du soleil sur la Seine, que sais-je encore ?

- Sans doute, mais n'était-ce pas son droit ? Un caprice comme un autre, je pense, ajouta la jeune fille en souriant. De plus elle n'y va pas souvent !

- De jour, non. Elle n'y va même jamais. La nuit, c'est autre chose : je te garantis qu'elle y va...

- Pourquoi pas ? On prie et l'on médite mieux la nuit quand les bruits de la ville et de la maison se sont éteints !

Bertrade leva les yeux au plafond. La pureté de cette enfant lui faisait trouver naturelles les moindres bizarreries de l'existence ! Elle se demanda si elle devait poursuivre, mais elle sentit que la curiosité d'Aude était éveillée et, n'importe comment, il n'était plus possible de retourner en arrière :

- Tu as sans doute raison, soupira-t-elle, mais ce sont les nuits où Monseigneur Louis est retenu au palais ou accompagne son père dans quelque déplacement. En outre, ces nuits-là, sa cousine Blanche vient les passer avec elle. Toujours Blanche et jamais Jeanne, alors que Monseigneur de Poitiers s'absente lui aussi.

- Madame Blanche est plus jeune, plus gaie...