- Quoi qu'il en soit, si vous changez d'avis et si je parviens jusque-là, sachez qu'au château de Longwy, vous serez accueillis... en frères ! A présent préparez-vous ! Prenez un peu de nourriture ! Ensuite le frère Adrien vous guidera pour sortir de la forêt et rejoindre le chemin de L'Isle-Adam sans revenir sur nos pas...
Tandis qu'ils se rendaient à l'écurie prendre leurs chevaux, Olivier vit sortir de la salle des malades un vieil homme au visage rongé par la lèpre et qui vint s'asseoir devant la porte sur un banc de pierre. Sa main était posée sur l'épaule d'un petit garçon blond et c'était le plus bel enfant que l'on pût voir. Il pouvait avoir six ou sept ans et son visage rose, dont les yeux ressemblaient à des fleurs de lin, était l'image même de la santé. Il bavardait gaiement avec le vieil homme qui, pour lui, trouvait encore ce qui ressemblait à un sourire. Olivier se tourna vers le père Sébastien :
- Cet enfant, père, que fait-il en ce lieu, dans cette maison de mort alors qu'aucune trace du mal n'est sur lui ?
- N'est encore sur lui, devriez-vous dire. Son père et sa mère ont été emportés par le mal ici même et le vieux Fabien, son grand-père, est bien atteint comme vous le voyez...
- Mais lui est sain ? Il ne peut rester...
- Il restera pourtant, soupira le religieux. Il n'a que six ans, mais soyez assuré qu'il est touché. Simplement, chez les jeunes enfants, la lèpre n'apparaît que vers neuf ou dix ans, aux approches de la puberté...
Olivier se souvint alors de l'histoire du jeune Roi lépreux que lui avait racontée jadis son père. Lui aussi était beau, rayonnant et plein de vie quand son précepteur, Guillaume de Tyr, s'était aperçu qu'en se blessant il ne ressentait aucune douleur. Il avait neuf ans ! Mais cet enfant n'était pas roi. Il n'avait pour famille que ce vieillard en route vers la tombe...
- Que deviendra-t-il quand son grand-père mourra ? demanda-t-il.
- Il demeurera avec nous... et nous le soignerons de notre mieux parce que nous l'aimons, ce petit ! J'avoue que parfois, en face d'une telle injustice je m'interroge...
Il s'interrompit et rentra dans l'abri aux chevaux.
Un moment plus tard, ceux qui partaient firent leurs adieux à leurs compagnons. Ce fut simple, à peu près silencieux mais plein d'émotion à cet instant où leurs vies à tous, si bien tracées jusqu'à présent en une belle ligne droite, se brisaient contre un mur dont aucun d'eux ne pouvait estimer la dureté ou les dimensions. Il faudrait dorénavant tenter de continuer le chemin à la rencontre d'un idéal dont ils n'étaient certains qu'au moins Dieu leur restât. Ils s'embrassèrent, puis Hervé et Olivier prirent en mains les rênes de leurs montures et suivirent le frère Adrien hors de l'enceinte de rondins et le long de la rivière qu'ils remontèrent vers la source.
Après avoir parcouru environ une demi-lieue, alors que le cours d'eau avait disparu, on fut à une croisée de sentiers. Le lazariste tendit alors un bras dans la direction du sud en disant seulement :
- Allez tout droit. A un quart de lieue vous retrouverez le chemin que vous avez suivi en arrivant. Dieu soit avec vous !
Et sans même attendre leurs remerciements, il remit ses mains dans ses manches et disparut sous le couvert des arbres...
Trois jours plus tard, deux moines cordeliers - tunique et coule à capuce de bure grise, ceinture de corde à trois nœuds, suivaient la grande route de Saint-Denis qui, à travers champs, aboutissait à la porte du même nom pour se continuer par la plus importante des artères parisiennes, celle qui jusqu'à la Seine traversait les quartiers rive droite de part en part. Pour reposer leurs pieds chaussés de grossières sandales à lanières, ils s'étaient assis sur un talus à l'entrée d'un sentier grimpant au sommet d'une butte où était une étrange construction : sur un grand soubassement de pierres brutes, quatre piliers de chaque côté et quatre au centre reliés par des poutres, formant sur deux étages quarante-huit baies découpées sur le ciel. Chacune de ces poutres soutenait une chaîne de fer et presque toutes portaient le corps d'un pendu, les uns encore reconnaissables, les autres réduits par les corbeaux à l'état de guenilles humaines. C'était le gibet de Montfaucon que venait de faire reconstruire l'intendant des bâtiments, Enguerrand de Marigny. Deux gardes armés de guisarmes se tenaient en bas des marches qui escaladaient le soubassement et, près d'eux il y avait un petit groupe d'hommes, de femmes, et d'enfants, certains en larmes. Sans doute une exécution venait-elle d'avoir lieu. D'autres personnes regardaient de plus loin, près des deux moines. Ceux-ci entendirent alors :
- Vous croyez qu'il y a des Templiers là-dedans, voisin ? disait l'un d'eux, bonhomme falot coiffé d'un bonnet vert qui n'avait pas l'air très intelligent.
- C'est trop tôt, voyons ! Il faut d'abord faire leur procès ! répondit l'autre qui était deux fois plus gros et se donnait des airs importants. Et ce serait bien étonnant qu'on en voie jamais ici. Pour ce dont on les accuse : hérésie, sodomie, sacrilège, ils n'auront pas droit à une honnête corde : ce sera le bûcher !
- Vous croyez vraiment qu'ils ont fait tout ça ? reprit le premier.
- C'est ce que dit la lettre de notre sire Philippe que l'on a publiée hier et le Roi doit savoir ce qu'il écrit...
- Ah ça, c'est bien vrai ! Mais si vous voulez le fond de ma pensée, voisin, ça ne m'étonne pas vraiment ! Sont plus bons à rien ces gens-là depuis qu'ils sont plus en Terre Sainte, et je me suis laissé dire qu'il s'en passe de belles dans leurs riches maisons...
La suite du discours fut perdue pour ceux qui écoutaient, les deux compères s'étant remis en marche pour rentrer dans la ville... Ils étaient passés, sans même les remarquer, devant les deux moines. Hervé d'Aulnay soupira :
- Si le reste du peuple pense comme ces deux-là, l'Ordre n'aura pas beaucoup de défenseurs !
- Qu'espérais-tu d'autre ? Ce n'est jamais bon de susciter l'envie et pour cet homme nous ne sommes plus que des inutiles installés sur de grandes richesses...
- Inutiles ? Nos maisons font de belles aumônes et le Grand Maître ne cesse de réclamer une nouvelle croisade ! Et... à propos d'aumônes, ne sommes-nous pas censés être des frères mendiants ?
- Si tu ne demandes rien, tu n'auras rien, mon fils ! dit Olivier qui ne put s'empêcher de rire, et ces deux là, comme tu dis, ne nous ont même pas vus...
- Ou n'ont pas voulu nous voir. Quoi qu'il en soit, j'ai bien peur de ne jamais y arriver. J'aurais préféré un autre habit...
- C'était tout ce dont disposait sire Jean de Villiers. Encore devons-nous lui en être reconnaissants : même rasés, il trouvait que nous avions toujours l'air de Templiers.
Le seigneur de L’Isle-Adam, en effet, s'il les avait accueillis sans discuter, ne leur avait pas caché que depuis le 13 octobre, il avait déjà reçu la visite d'un messager royal porteur d'un écrit où il était stipulé que quiconque donnerait asile à un Templier serait passible de graves sanctions pouvant aller jusqu'à la confiscation des biens et même la prison. Or il était le frère de Gérard de Villiers, le Maître en France, et il était assez naturel de se trouver en tête des listes de suspects, mais c'était un homme de caractère bien trempé, entièrement capable de défendre sa forteresse insulaire contre n'importe qui, fut-il le Roi, s'il essayait de l'en chasser :
- Quant à mon noble frère, ajouta-t-il, je ne le laisserai certes pas se faire massacrer devant mes murs sans tenter de lui porter secours.
- Nous ne sommes pas vos frères ? émit Olivier.
- Vous êtes les siens puisqu'il vous nomme ainsi. C'est pourquoi mon aide vous est acquise. Pour moi le Temple est pur de ces ignominies que l'on entend proférer depuis deux jours.
- Ce que nous avons entendu dire est-il vrai ? s'inquiéta Olivier. Toutes les templeries de France ont été attaquées en même temps, à la même heure ? C'est à peine croyable.
- Et pourtant c'est vrai : le roi Philippe a réussi là une entreprise extraordinaire mais qui donne la juste mesure de son pouvoir sur l'étendue du royaume... Si vous voulez rentrer à Paris, il faut vous changer.
Olivier et Hervé avaient donc troqué chez lui leurs vêtements contre deux frocs gris et leurs chevaux contre deux paires de sandales, chaussures dont à l'évidence ils n'avaient pas l'habitude et qui avaient rappelé à Olivier ce que son père lui avait raconté jadis de son parcours entre la Tour oubliée et la commanderie de Joigny quand il fuyait les gens du bailli de Châteaurenard. Quitter des bottes solides et protégeant bien le pied contre ces semelles à lanières de cuir était une vraie pénitence, surtout quand le temps déjà humide se met au froid. Encore Hervé l'avait-il accepté par simple amitié pour Olivier. Il ne voyait aucune raison valable de se risquer dans Paris quand il était si facile de gagner en quelques heures son château paternel de Moussy, lui aussi au nord de la capitale... et sans se séparer des chevaux, mais Olivier voulait savoir ce qu'il était advenu de frère Clément et, de ce fait, on était obligés de retourner jusqu'à l'enclos du Temple pour écouter les bruits de la rue... Aulnay avait eu beau avancer que Moussy n'était guère qu'à six lieues de la Cité, que l'on pourrait au moins y réfléchir dans le calme alors qu'ils ne possédaient plus le moindre asile, Olivier s'était obstiné admettant volontiers que son ami n'avait aucune raison de l'accompagner mais que lui tenait à y aller.
- Peut-être Dieu veut-il que nos chemins se séparent ici, lui avait-il dit avec une grande douceur. Rentre chez toi ! Je promets de t'y rejoindre dès que j'aurai appris ce qui m'importe tant !
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