- Et les autres ? reprit l'Anglais.

- Je vous donnerai un guide qui vous mènera à une certaine cache, répondit le père Sébastien. Venez à présent ! La nuit approche et quand il fait trop sombre, le gué est plus difficile à trouver...

On se remit en marche et après avoir cheminé quelques minutes sous le couvert, on descendit vers la berge que l'on suivit sur une courte distance jusqu'à un point marqué d'une grosse pierre où le père Sébastien, qui allait en tête, s'arrêta :

- Voici le passage, désigna-t-il. On ne le voit pas mais le lit de la rivière remonte à cet endroit. Les anciens Romains y avaient construit une levée pour traverser commodément. Elle s'est écroulée mais le chemin sous l'eau est assez large pour vos chariots... à condition qu'ils me suivent pas à pas et ne dévient pas...

- Commandez ! dit simplement Jean de Longwy. Nous obéirons...

Même si elle fut délicate et prit du temps, la traversée du gué s'opéra sans incidents et peu après, le convoi au complet parvenait à l'aire en terre battue qui servait de cour à la léproserie. L'obscurité y régnait, à peine atténuée par une seule torche accrochée à l'entrée de la chapelle. Comme l'avait pensé Longwy, c'était un ancien manoir et si l'unique tour était réduite de moitié, si le logis n'existait plus, il y avait encore quelques bâtiments de service en bon état. Ainsi les chariots trouvèrent l'abri d'un large auvent et les chevaux celui d'une vieille écurie. Les malades eux-mêmes étaient logés dans une bergerie réaménagée et les trois moines qui s'en occupaient dans un petit bâtiment attenant. Mais l'entrée des voyageurs se fit sans attirer personne d'autre que deux religieux venus à leur rencontre, qui les saluèrent avec la courtoisie de mise dans toutes les maisons-Dieu.

Les Templiers s'étant autant dire reposés la majeure partie de la journée, même si l'angoisse ne permet guère la détente, on s'occupa tout de suite de vider le premier chariot et d'en porter le contenu dans la tour où ne subsistaient, ainsi que Jean de Longwy avait pu s'en rendre compte, que la salle du rez-de-chaussée - encore le plafond montrait-il une déchirure ! - et l'entrée d'un escalier s'enfonçant dans le sol.

- Ainsi que je l'ai montré à frère Jean, dit le père Sébastien, il y a là, au-delà d'une cave dont nous usons pour conserver nos quelques provisions, un souterrain à deux embranchements dont l'un menait jadis à la maison du Temple d'Ivry et l'autre débouche dans la campagne. Celui du Temple est coupé d'escaliers permettant de passer sous la rivière, mais il a été complètement bouché quand cette vieille ferme est devenue une maladrerie. L'autre rejoint, au-delà de la forêt, la crypte d'une chapelle, détruite il y a longtemps, et qui ne forme plus qu'un gros éboulis de morceaux de roche recouvert à présent par un grand roncier dont la sortie est impraticable...

- C'est là que nous allons déposer notre chargement. Ensuite, nous refermerons l'accès de ce côté-ci...

- En ce cas, dit Guillaume de Gy, pourquoi ne pas y mettre aussi le contenu des deux autres chariots ?

- Parce que cette crypte est exiguë et renferme déjà un tombeau, répondit le chef. En outre, si nous allons pouvoir laisser au père Sébastien le chariot dont il pourra se servir ou encore le réduire en bûches, et les deux chevaux qui le traînent - ils auraient pu s'être échappés de l'écurie d'Ivry puisque, si nous avons bien vu, il y a eu incendie et il ne sera pas difficile de les vendre au bénéfice de cette maison à quelque fermier d'alentour -, il est impossible de lui laisser trois véhicules et six chevaux dont il ne saurait que faire. De plus, mieux vaut partager le trésor. Il serait bien surprenant qu'au cas où la chance permettrait à quelqu'un d'en faire la découverte avant qu'il ait été possible à ceux qui, je l'espère, continueront le Temple, une même chance privilégie deux autres personnes en même temps.

Pendant une partie de la nuit, on travailla à transporter paniers, caisses et tonnelets au bout du souterrain que l'on fit ensuite écrouler environ à mi-chemin, après quoi les chevaliers prirent quelque nourriture offerte par le père Sébastien et aussi du repos sur la paille que l'on jeta pour eux dans la salle basse de la tour. Seul Jean de Longwy ne dormit pas. Il alla s'enfermer avec le prieur dans une sorte de réduit du logis des moines où celui-ci tenait les comptes de la petite communauté. Là ils parlèrent longtemps les coudes sur la table, une lampe à huile posée entre eux...

Quand le père Sébastien la souffla, le jour pointait, aussi gris que la veille, aussi triste avec ses nuages bas qui cependant ne donnaient pas de pluie, mais pour frère Jean qui s'accordait enfin de se laisser accabler un instant par le drame que tous vivaient, il était préférable qu'il en soit ainsi : un joyeux soleil lui eût paru insulter à l'ampleur du cataclysme. Il resta là un bon moment, assis sur la pierre au seuil de la tour tandis que de loin en loin les coqs se répondaient et que les trois moines se rendaient à la chapelle avant de vaquer aux travaux de la vie quotidienne ainsi qu'aux besoins de leurs pensionnaires habituels. Il n'en restait plus que deux en train d'achever leur calvaire, plus un vieil homme encore capable de se déplacer et un enfant qui était son petit-fils.

Le Bourguignon ne songeait même pas à prier, seulement au devenir de sa petite troupe en admettant que l'on réussisse la dangereuse aventure. Lui, personnellement, pensait à regagner les terres familiales aux portes de Dijon, son cousin Guillaume de Gy pourrait en faire autant, mais les autres dont le Temple de Paris était devenu le foyer normal ?

Après une pause, il se releva en secouant ses épaules comme pour les libérer d'un trop pesant fardeau et alla réveiller les convoyeurs du chariot vide : Olivier de Courtenay, Hervé d'Aulnay et le sergent Anicet.

- L'heure est venue de nous séparer, frères ! leur dit-il. Vous pouvez partir pour où vous voudrez avec les deux chevaux qui vous ont amenés. L'un de vous prendra le sergent en croupe. Nous sommes trop nombreux dans cet endroit, cependant désert, pour ne pas éveiller la curiosité si d'aventure quelqu'un s'apercevait de notre présence.

Bien qu'habitué à obéir sans discuter, Hervé demanda :

- Que va-t-il advenir des chariots restants et de nos compagnons ?

- J'en ai parlé longuement avec le père Sébastien. Il connaît à fond cette région où il est né et, à la nuit, il nous guidera, moi et le second chariot, jusqu'à Neaufles où, auprès de Gisors, est un fort château appartenant à sa famille. Ce château est relié, justement, à celui de Gisors par un souterrain...

- Gisors est forteresse royale, si je ne me trompe, et c'est de là que sont venus ceux qui ont pris nos frères d'Ivry, intervint Olivier. N'est-ce pas vous jeter dans la gueule du loup ?

- Le risque existe sans doute mais, hors les ladreries, quelle meilleure cachette trouver pour cette part de trésor qu'un domaine appartenant à celui qui vient de se déclarer notre ennemi ? Père Sébastien sait comment nous introduire. En outre un boyau du souterrain joint l'église Sainte-Catherine qui est hors les murs. Nous reviendrons ici ensuite et je ferai partir l'escorte de ce chariot. Après quoi, avec le troisième et si Dieu le veut, je conduirai ce dernier avec les frères Gaucher et Adam jusqu'à la maladrerie du Val-aux-Lépreux à Saint-Laviers, aux environs d'Abbeville. D'après père Sébastien, c'est le Temple qui l'a fondée et remise aux religieux de saint Lazare afin d'y soigner ceux de nos frères ayant contracté le fléau en Terre Sainte...

- Abbeville ? émit Hervé. Mais c'est très loin ?

- Pas plus que Dieppe, et le chemin nous sera montré par le frère Adrien, qui en est venu jadis. Nous passerons pour des lépreux en route vers le dernier refuge. Il est situé non loin de la mer, ce qui permettra, je l'espère, à frère Adam de regagner l'Angleterre où il se peut que frère Gaucher le suive...

- Pourquoi pas vous-même mon frère ? Et pourquoi ne pas embarquer aussi le chargement ?

- Ce serait trop risqué. Nous n'avons rien deviné de ce que machinait le Roi et nous ignorons s'il ne s'est pas accordé avec Edouard d'Angleterre. Je préfère un refuge plus sûr. Quant à moi, je vais essayer de rentrer en Bourgogne où j'escompte que la duchesse Agnès n'aura pas souscrit aux volontés de son neveu. Là je ferai en sorte de faire payer à Philippe de France le mal qu'il nous a causé. Au pire, il me sera possible de trouver asile en l'abbaye de Cîteaux... en attendant !

Tandis qu'il parlait, son visage sévère s'était fait plus sombre encore. Pourtant le sergent Anicet osa demander :

- Ne pourrais-je vous accompagner, sire ? Je suis de cette région moi aussi et j'aimerais y retourner...

- Je vous croyais écuyer de frère Olivier ?

- Non, corrigea celui-ci. Le sergent Anicet a partagé avec frère Hervé et moi-même une difficile mission, rien de plus. Finalement la catastrophe qui s'est abattue sur nous le libère…

- Mais, vous, qu'allez-vous faire ?

- Rentrer à Paris afin d'en savoir davantage sur l'étendue du désastre, comment a réagi le Grand Maître... et surtout ce qu'il est advenu de frère Clément de Salernes qui est mon second père.

- Et moi je vais avec lui, fit tranquillement Hervé. Il nous restera peut-être la ressource de trouver refuge chez mon frère aîné, à Moussy-le-Noble qui n'est pas - et de beaucoup ! - aussi éloigné que la Provence de frère Olivier. Nous allons avoir grand besoin, tous autant que nous sommes, de réfléchir...

- Réfléchir à quoi si le Roi a juré notre perte ? fit amèrement Courtenay pensant que la malédiction s'accomplissait et que l'on n'y pouvait rien. Pour nous, il ne nous reste guère que deux chemins : l'exil hors du royaume si le Temple subsiste encore au-delà des frontières, ou le retrait dans un monastère comme vous venez de l'évoquer, frère Jean ! Quant à la rébellion, la Règle nous l'interdit... Je vous prie de ne pas l'oublier !