— Il dit qu’il aurait préféré mourir que de n’être plus Mousquetaire !

— Belle reconnaissance en vérité alors que nous nous sommes donné tant de peine pour le sauver mais au fond cela ne m’étonne guère ! C’est un égoïste comme tous les hommes…

— Oh ! ma cousine, ne soyez pas si dure ! Songez que c’est pour vous qu’il s’est mis dans ce mauvais cas. Et un homme comme lui ne peut se satisfaire d’une vie passée à tourner en rond entre un jardin et sa chambre !

— Un homme comme lui ? Qu’est-ce que tu entends par là ?

Herminie se troubla, s’empourpra et bredouilla quelques paroles à peu près indistinctes parmi lesquelles, Marie démêla « bravoure » et « cœur valeureux ». D’où elle conclut sans plus tarder que son Herminie était tombée amoureuse d’un homme qui avait pratiquement le double de son âge et dont, pour ce qu’elle en savait, les goûts s’attachaient à des créatures un brin plantureuses comme Eglantine, la patronne de La Vigne en Fleurs, rue des Nonnains-d’Hyères, qui était aussi sa logeuse. Elle avait donc décidé d’aller voir sur place comment se passaient les choses avec un homme aussi imprévisible que Gabriel.

Laissant Herminie au logis, elle s’était embarquée avec le seul Peran dans sa voiture verte sans armoiries mais passa par La Vigne en Fleurs pour y récupérer Pons, dit « Pain-Perdu » le fidèle valet de Malleville qu’elle trouva dévoré d’inquiétude, tout comme l’accorte Eglantine qu’elle connaissait[13] sans lui révéler cependant la retraite de son amant. Cette éplorée consentit à s’accommoder d’une vague promesse de les réunir un jour point trop éloigné…

À Lésigny, elle trouva les choses telles qu’Herminie les avait décrites. À demi couché dans un vaste fauteuil, ses pieds bottés posés sur les chenets d’une cheminée, Gabriel s’occupait à faire méthodiquement disparaître le contenu d’une bouteille de bourgogne. L’entrée soudaine de Marie le remit debout et se hâtant de refermer son pourpoint dégrafé, mais elle ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche :

— Mille tonnerres, Malleville ! C’est tout ce que vous trouvez à faire ? Essayer de vous enivrer ?

— C’est une occupation comme une autre. Madame la Duchesse, et comme je ne sais que faire de moi… mais permettez d’abord que je vous remercie de la peine que vous avez prise !

— Voilà ce que j’appelle une politesse de commande ! On m’a rapporté que vous regrettiez l’épée du bourreau ? Je vous ai connu plus combatif !

— C’est que, justement, je ne peux plus combattre, sinon l’ennui. Le Roi repart en guerre : les Mousquetaires partent aussi, naturellement… et je reste là !

— Comment le savez-vous ?

— Aramitz est venu me voir hier, en coup de vent.

— C’est beau l’amitié, mais il aurait été préférable qu’il restât tranquille. Quant à vous, si je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous vidiez toute la cave, au risque d’y laisser vos belles qualités, vous pourriez vous distraire autrement : chasser par exemple, ou encore demander à Basilio de vous tirer l’horoscope et de vous prêter des livres. Vous étiez grand lecteur il me semble ?

— L’horoscope, il est en train de l’établir. Il paraît que ce n’est pas facile… et pour le moment il est allé au village soigner un bûcheron qui s’est ouvert la cuisse avec sa cognée.

— Ecoutez ! Je comprends que vous trouviez votre vie présente sans intérêt, mais il faut prendre patience. Je tiens dans ma main le Garde des Sceaux que j’espère parvenir à mettre à la place de ce damné Richelieu. À ce moment, je vous le promets, vous rejoindrez vos chers Mousquetaires…

— Pour servir quel roi ? Monsieur ?

— Non. Louis treizième du nom. Nous voulons éliminer le Cardinal : pas Sa grincheuse Majesté… du moins tant que la Reine n’aura pas enfanté. Alors dans l’immédiat, contentez-vous de vivre ! À propos, comment trouvez-vous ma petite cousine Lénoncourt ?

— Une drôle de gamine ! J’ai regretté de la voir partir. Il me semble que je m’ennuierais moins si elle était restée… Elle est vaillante comme une épée bien trempée !

Marie pensa que c’était sans doute un compliment bizarre mais que c’en était un tout de même et qu’il ferait plaisir à Herminie.

— Elle vous trouve passionnant ! Malheureusement, les demoiselles ne sont pas faites pour distraire les militaires atrabilaires. Patientez, vous dis-je… et accordez-moi quelque confiance !

— Je me vois mal vous la refuser ! En tout cas, merci de m’avoir amené Pons !



Le lendemain, la Reine et Marie quittaient Paris pour rejoindre le Roi sur le chemin du Sud.

Mais les événements avaient été plus vite que le souverain. Le 1er septembre, à Castelnaudary, le maréchal de Schomberg disloquait l’armée rebelle, cependant beaucoup plus puissante que ses propres troupes et, surtout, il capturait le duc de Montmorency qui avait combattu avec une bravoure désespérée, en homme qui, sentant sa cause perdue, allait au-devant de la mort. Blessé à la gorge il se battait encore mais son cheval fut tué sous lui et le précipita à terre. La bataille, en fait, n’avait duré qu’une demi-heure et les mercenaires de Monsieur l’avaient tranquillement abandonnée… Quand on releva Montmorency, il ne portait pas moins de dix-sept blessures et durant des jours on le crut mourant. Hélas, il arrivait parfois aux médecins de l’époque de réaliser un miracle : on le guérit… pas pour son bien !

Une fois remis d’aplomb, ou à peu près, Montmorency fut conduit à Toulouse et jugé par le Parlement qui le condamna à mort.

Entre-temps, le Roi avait réglé – ou cru régler ! – une fois de plus son différend avec son frère descendu dans le Languedoc. Fidèle à son personnage, Monsieur avait demandé pour rentrer dans l’obéissance des conditions exorbitantes : le retour et la remise dans ses biens de Marie de Médicis, une place de sûreté pour lui-même, un million pour rembourser le roi d’Espagne et le duc de Lorraine, plus quelque menue monnaie et, enfin la liberté, pour Montmorency. Louis l’autorisa à s’installer dans Béziers, lui envoya de l’argent… et notre prince se déclara satisfait au point de ne plus se soucier de son ex-allié.



Si Gaston l’oubliait avec cette désinvolture dont il allait faire preuve sa vie durant, nombreux étaient ceux que la sentence du Parlement indignait et désolait. Montmorency, en effet, était très aimé et les demandes de grâce affluèrent La princesse de Condé fit le voyage pour l’implorer : en dépit de son âge, elle ne fut même pas reçue. La jeune duchesse de Montmorency n’eut pas meilleur sort. Et bien entendu, ni la Reine ni Madame de Chevreuse, ni les nombreuses notabilités du pays n’obtinrent quoi que ce soit. À chacun Louis répondait avec une obstination butée :

— Il faut qu’il meure !

Contrastant avec tous ces gens en larmes, le condamné gardait le sourire. Il s’était fait faire un habit de toile blanche pour son exécution et donnait à Dieu le temps qu’il ne consacrait pas à ses visiteurs. Marie, elle, contenait difficilement sa colère et son indignation : elle avait vu Monsieur de Charlus, rapportant au Roi le collier de l’Ordre et le bâton de Maréchal de Montmorency, s’écrouler en larmes aux pieds de Louis, et les baiser en implorant sa clémence, cependant que les seigneurs présents s’agenouillaient en pleurant. N’écoutant que son impulsion, elle alla voir le Cardinal :

— Tout le monde ici réclame la grâce ? lui lança-t-elle, qu’attendez-vous pour la conseiller. Vous qu’il écoute ?

— J’ai essayé mais le Roi ne veut rien entendre !

— Pourquoi ? Parce que ce malheureux a eu l’audace d’aimer la Reine et parce qu’il porte toujours au poignet, selon ce que j’en sais, un bracelet où sont ses cheveux ? Un moment de folie peut-il effacer une lignée de grands serviteurs de la Couronne ? Il est le dernier des Montmorency, et il n’a pas eu d’enfants, songez-y !

— Je pense que le Roi le sait. Mais, vous-même, Madame la Duchesse, devriez être satisfaite : n’est-ce pas avec cet homme que votre époux s’est battu en duel l’an passé ?

— Je n’oublie pas que vous lui avez alors évité le pire et Monsieur de Chevreuse a l’âme assez élevée pour ne pas se réjouir d’un tel drame !

En fait, elle n’en savait rien. Claude, pour une fois, n’avait pas suivi le Roi. La goutte le retenait à Dampierre dans un état de fureur constant et, au point où l’on en était, elle trouvait bon qu’il en soit ainsi. Au moins elle pouvait, loin de ses oreilles, prendre part au concert des supplications. Mais rien n’y fit : le 30 octobre, Montmorency montait à l’échafaud dressé dans la cour du Capitole. À cet instant, le Roi jouait aux échecs avec Monsieur de Liancourt à l’Archevêché où il logeait… Il pouvait voir des larmes dans tous les yeux, entendre les cris du peuple qui au-dehors réclamait la grâce, et ne broncha pas. Chez la Reine, les femmes étaient en pleurs et Marie déchiquetait son mouchoir avec ses ongles.

Une immense clameur fit savoir que la tête du dernier des Montmorency venait de tomber. Le sang éclaboussa la statue d’un Henri IV dont il était le filleul. Inconsolable, Maria-Felicia alla enfermer sa douleur sous le voile des Visitandines de Moulins où elle mourrait en odeur de sainteté…

Pour Marie, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Elle avait pleuré durant des heures en compagnie de la Reine et, en dépit de son courage, éprouvait une sorte de terreur en face du couple Louis XIII-Richelieu dont elle était persuadée à présent que leur dessein primordial était l’anéantissement total de la haute noblesse. Châteauneuf, lui-même, plus amoureux que jamais, se détachait du Cardinal. Il ne protestait plus que mollement quand sa belle maîtresse lui disait que la France et les Français seraient beaucoup plus heureux si l’Homme rouge venait à disparaître et que le Garde des Sceaux fût appelé à le remplacer… Les conciliabules chez la Reine devinrent de plus en plus fréquents.