— Moi aussi, fit Marianne en souriant. Mais je n’ai pas beaucoup aimé celui-là !

Les yeux étincelants, Fortunée l’écouta avec passion raconter tout ce qui lui était arrivé depuis le soir du 21 janvier où elle avait quitté l’hôtel de la rue de Varenne pour le Butard. Elle parla de Bruslart, de Morvan, dont elle ignorait encore le sort, de son ami Jolival, qui devait lui aussi être en souci d’elle, du commissionnaire Gracchus-Hannibal Pioche et enfin de Jason Beaufort avec qui, ce même jour, elle devait partir pour l’Amérique.

— Je l’aurais suivi sans hésiter, dit-elle en conclusion, si l’Empereur ne m’avait fait promettre de rester.

— Vous l’auriez suivi vraiment... malgré ce qui s’est passé cette nuit, aux Tuileries ?

Marianne réfléchit un instant puis soupira :

— Oui... Si l’on ne m’avait fait promettre de rester, si l’on ne m’avait assuré que l’on avait besoin de moi, je serais partie, sans hésiter, aujourd’hui.

— Mais... pourquoi ?

— Parce que je l’aime trop ! Maintenant que je sais qui il est et ce qui va se passer dans les mois à venir, ce... ce mariage avec l’archiduchesse, j’ai peur de souffrir. Quoi qu’il puisse dire ou faire, je sais que j’aurai mal parce que je ne pourrai pas ne pas être jalouse d’elle. Voilà pourquoi il aurait mieux valu que je parte, justement après ces heures d’amour. J’aurais ainsi emporté un merveilleux souvenir. Et à cette minute même où je vous parle, je regrette encore de rester parce que j’ai peur de ce qui m’attend. Je me demande même s’il ne vaudrait pas mieux passer outre à sa volonté... J’ignore même encore ce qu’il va faire de moi, quelle vie sera la mienne !

— A votre place, je lui ferais confiance et j’aurais un peu de patience. Quant à vous sauver, vous ne pourriez pas, fit Fortunée assombrie. Il ne vous laisserait pas partir. Vous seriez poursuivie, rattrapée, ramenée à lui de gré ou de force. Napoléon n’a jamais rien lâché de ce qu’il tenait. Vous lui appartenez ! Et, tôt ou tard, il faut vous préparer à souffrir par lui, même s’il ne le cherche pas. Ce n’est pas un métier de tout repos qu’aimer un homme comme lui ! Mais si vous l’acceptez, il faut vous arranger pour en tirer le meilleur parti possible et en pâtir le moins que vous pourrez ! Voilà pourquoi, tout à l’heure, je vous ai demandé si vous aimiez les hommes ! Quand on en a plusieurs en tête, leur pouvoir de nous faire souffrir diminue d’autant. Quant à moi, je préfère rendre deux hommes heureux qu’en faire souffrir un seul.

— En aimer plusieurs ? s’écria Marianne sincèrement stupéfaite, mais je ne pourrais jamais !

Fortunée se leva, étira son long corps souple et doré dans ses gazes blanches et offrit à Marianne un sourire à la fois moqueur et amical.

— Vous êtes trop jeune pour bien comprendre cela. Nous en reparlerons ! Pour le moment, écrivez vite quelques mots à votre Américain et invitez-le à venir vous voir. Où habite-t-il ?

— A l’hôtel de l’Empire, rue Cerutti.

— Ce n’est pas loin. Je vais envoyer tout de suite un valet. Tenez, il y a de quoi écrire sur ce secrétaire.

Quelques minutes plus tard, tandis que Marianne allait refaire une toilette plus complète qu’aux Tuileries, la porte cochère claqua derrière le messager de Fortunée. Sans vouloir se l’avouer, Marianne était heureuse à l’idée de revoir Jason avec Jolival et Gracchus qu’elle lui avait demandé d’amener puisqu’il leur avait donné rendez-vous à son hôtel dans la matinée. Tous trois avaient pris, dans son cœur, une place solide car ils lui avaient fait découvrir ce que pouvait être une amitié, une véritable amitié. Tout à l’heure, après avoir confié la lettre à un valet, Fortunée lui avait demandé si Jason l’aimait d’amour et Marianne, sincère, avait répondu :

— Non, pas vraiment ! Il pense qu’il a une grande dette envers moi et comme c’est un garçon honnête, je l’ai compris maintenant, il souhaite me rendre ce qu’il m’a fait perdre. Il sera déçu que je ne parte pas avec lui, mais rien de plus.

— Il ne vous a jamais réclamé... votre part du marché passé avec votre époux ?

— Mais non. Oh ! je crois que je lui plais mais sans plus. C’est un étrange garçon, vous savez ! Ce qu’il aime avant tout, c’est la mer, c’est son bateau, son équipage. Il n’y a pas beaucoup de place pour l’amour dans ce genre de vie.

Fortunée n’avait pas insisté. Elle s’était contentée de hausser les épaules avec un sourire indulgent, mais quand, une heure plus tard, la cloche d’entrée retentit annonçant un visiteur, elle réapparut au salon comme par magie, habillée de pied en cap. Visiblement, l’Américain piquait sa curiosité.

Mais ce ne fut pas Jason qui apparut. Tandis que les deux jeunes femmes entraient par une porte, Arcadius de Jolival, vêtu comme une gravure de mode, se faisait introduire par l’autre. Sous l’œil à la fois amusé et déçu de Marianne, il salua avec des grâces très XVIIIe siècle, resplendissant à la fois d’élégance et de bonne humeur.

— Vous me voyez, mesdames, à la fois heureux et transporté d’orgueil d’être admis à déposer mes hommages à d’aussi jolis pieds !

— Qui est-ce ? demanda Fortunée en examinant le nouveau venu avec curiosité.

— Mon prince grec, Arcadius de Jolival, dont je vous ai parlé ! répondit Marianne préoccupée. Où est Jason, mon cher ami ? Pourquoi n’est-il pas avec vous ?

Le sourire heureux s’effaça du visage de Jolival.

— Mais il y est, ma chère enfant, il y est ! seulement sous la simple forme d’une lettre que voilà ! Je n’ai pas pu le décider à venir. Il m’a dit que c’était inutile. Et juste comme je partais pour suivre votre valet, madame, il montait en voiture pour gagner Nantes.

— Il est parti ? Sans me revoir, sans me dire adieu ?

La fêlure qui enroua un instant la voix de Marianne fit tourner vers elle les yeux observateurs de Fortunée. Elle trahissait quelque chose qui ressemblait à de la douleur. Lentement, Arcadius s’avança jusqu’à la jeune femme et lui glissa dans la main la lettre qu’il venait de sortir de son habit noisette.

— Je crois qu’il vous dit adieu là-dedans, fit-il doucement. Il pensait qu’il n’avait plus rien à faire ici. Son bateau, ses affaires le réclament.

— Mais, sa blessure ?

— Peu de chose pour un homme comme lui. L’Empereur lui a envoyé, ce matin, son médecin personnel avec l’expression de sa gratitude... et un souvenir. Et puis, rien ne vaut l’air de la mer pour une blessure. Chacun sait que, sur mer, les blessures se cicatrisent toujours plus vite que sur terre. C’est du moins l’avis du médecin de l’Empereur qui le lui a répété plusieurs fois... Mais, ajouta l’homme de lettres après une toute légère hésitation, est-ce que vous comptiez toujours partir avec lui ?

— Non, fit Marianne embarrassée. Bien sûr que non ! Ce n’était plus possible.

Elle avait noté au passage la mention du médecin impérial. Décidément, Napoléon ne négligeait aucun détail.

— Alors, vous voyez bien. Lisez donc sa lettre, elle vous en dira certainement plus long que moi.

Vivement, Marianne brisa le cachet noir orné simplement d’un navire aux voiles déployées, ouvrit le billet et lut les quelques mots que Jason avait tracés, d’une écriture large et autoritaire.


Pourquoi ne m’avez-vous pas dit ce que vous étiez pour « lui » ? Vous m’auriez évité de me comporter de façon ridicule. Je comprends qu’il ne vous est pas possible de venir vivre dans mon pays. L’avez-vous seulement désiré avec sincérité ? Je vous souhaite tout le bonheur du monde, mais si, un jour ou l’autre, ce bonheur vous paraissait laisser un goût amer, souvenez-vous que j’existe... et que j’ai une dette envers vous... car le danger que je vous avais annoncé n’est pas encore passé. Mais il est vrai que vous serez désormais défendue mieux que je ne pourrais le faire.

Soyez donc heureuse.

Jason.


Du bout de ses doigts tremblants, Marianne tendit la lettre à Fortunée. Un voile venait de tomber sur sa joie, moins à cause de ce mystérieux danger dont, cette fois encore, il faisait mention, que parce qu’il partait sans même chercher à la revoir, sans lui laisser le temps de s’expliquer, de s’excuser même et de lui dire, enfin, tout ce qu’elle lui gardait de gratitude et d’amitié. Sa déception était infiniment plus cruelle qu’elle ne s’y attendait. Elle avait espéré Dieu seul savait quoi ? Que la blessure de Jason l’obligerait à demeurer encore un peu de temps à Paris, qu’ils auraient le temps de se voir, de causer et, ainsi, de mieux se connaître. Elle aurait tant aimé pouvoir installer leurs relations, si chaotiques jusqu’ici, sur le plan d’une bonne amitié. Mais Jason, sans doute, ne voulait pas de cette amitié, peut-être parce qu’elle était la maîtresse de l’Empereur et le lui avait caché. Le ton de sa lettre révélait une atteinte à son amour-propre masculin. Il n’avait pas pu sentir combien, tout à coup, il était devenu quelqu’un d’important pour Marianne, quelqu’un de cher dont l’absence pouvait créer un chagrin.

En relevant les yeux, elle croisa le regard de Jolival et crut y lire un peu de pitié. Mais, justement, elle ne pouvait pas supporter de faire pitié à ce moment de sa vie. Elle releva la tête, serra ses mains l’une contre l’autre et s’efforça de sourire et de parler d’autre chose, de n’importe quoi, mais de cacher ce qu’elle éprouvait.

— Vous êtes superbe, fit-elle pour meubler le silence qui s’installait. Que vous est-il arrivé ? Mais, je vous en prie, prenez un siège !

Jolival s’assit et tira soigneusement sur son genou anguleux son pantalon bleu pâle pris dans d’élégantes bottines à longue pointe.

— Notre ami Beaufort m’a prêté un peu d’argent grâce auquel j’ai pu dégager ma garde-robe et retrouver ma chambre sur la Montagne-Sainte-Geneviève. Mais il n’en faut pas moins que je trouve une situation et que je me mette à gagner ma vie. Outre que le jeu ne m’attire plus guère, je n’ai pas très envie de me retrouver en face de Fanchon-Fleur-de-Lys et de sa Philomène.