Voyant paraître la jeune femme, à vrai dire assez empêtrée de son personnage, Fortunée avait bondi du petit canapé couvert de satin rayé vert et or, sur lequel elle s’était assise dans une grande débauche de fourrures, et était venue spontanément l’embrasser en s’écriant, avec son accent chantant de créole :

— Chère belle, vous n’imaginez pas la joie que j’ai à vous prendre sous mon aile. Voilà longtemps que je rêvais de vous chiper à cette grande sotte de princesse ! Comment avez-vous fait pour la dénicher, Sire ? Le cher Talleyrand veillait dessus comme Jason sur la Toison d’Or.

— A vrai dire, je n’ai pas eu tellement de peine. Le vieux fourbe a été pris à son propre piège ! Mais je ne vous empêche pas de lui dire que je vous l’ai confiée... à condition qu’il se taise. Je ne veux pas qu’on parle d’elle pour le moment. Il n’aura qu’à inventer une histoire quand il saura ce qu’elle est devenue. J’ai idée, ajouta Napoléon avec un sourire moqueur, qu’il doit commencer à se tourmenter quelque peu à son sujet ! Maintenant, filez toutes les deux. On va venir pour mon lever. Votre voiture est à la petite porte, Fortunée ?

— Oui, Sire. Elle attend.

— Parfait. Je viendrai ce soir, vers 11 heures, chez vous. Faites le vide ! Quant à toi, mon oiseau chanteur, prends soin de toi mais ne pense qu’à moi.

Il était pressé maintenant, tripotait nerveusement les piles de papiers et les portefeuilles de maroquin rouge qui couvraient son grand bureau-secrétaire. Marianne ne songea même pas à s’en formaliser. Elle était soucieuse d’ailleurs. Le rappel mythologique de Mme Hamelin au conquérant de la Toison d’Or lui avait rappelé son compagnon d’aventures et ce rappel n’était pas agréable. Il était blessé, il l’attendait peut-être et elle allait devoir manquer à la parole qu’elle lui avait donnée. C’était une pensée pénible, mais elle était si heureuse ! Comment ne pas préférer ce remords au regret qui eût été le sien de quitter la France ? Jason oublierait vite celle qu’il avait gagnée au jeu un soir de folie.

— Tu pourrais au moins m’embrasser au lieu de rêver ! reprocha Napoléon en lui tirant l’oreille. Le temps va me durer jusqu’à ce soir, tu sais ? Mais il faut que je te chasse.

Gênée par la présence, cependant discrète, de Fortunée qui était allée regarder à une fenêtre, Marianne se laissa embrasser avec une certaine timidité. Bien qu’il fût en robe de chambre. Napoléon était redevenu l’Empereur. Elle lui glissa d’entre les bras pour une profonde révérence :

— Aux ordres de Votre Majesté... et plus que jamais sa fidèle servante !

— Je t’adore quand tu prends cet air de duchesse ! s’exclama-t-il en riant. (Puis, changeant de ton, il appela :) Roustan !

Le mameluck au turban blanc, vêtu d’un superbe costume de velours rouge brodé d’or, apparut aussitôt. C’était un Géorgien de belle taille, jadis vendu comme esclave par les Turcs et ramené de sa campagne d’Egypte, avec une centaine de ses confrères, par le général Bonaparte. Bien qu’il couchât toutes les nuits en travers de la porte de l’Empereur, il était marié depuis bientôt deux ans à la fille d’un huissier du palais, Alexandrine Douville. On ne pouvait guère rêver de garçon plus pacifique, mais Roustan, avec son teint basané, son turban turc et son grand sabre courbe, ne laissait pas d’être impressionnant, encore que Marianne fût surtout sensible à l’exotisme du personnage.

Napoléon lui ordonna de conduire les deux dames à leur voiture et, sur une dernière révérence, Marianne et Fortunée quittèrent le cabinet impérial.

Tout en descendant, derrière Roustan, le petit escalier du palais, Mme Hamelin glissa son bras sous celui de sa nouvelle amie, l’enveloppant de son parfum de roses.

— Je vous prédis la conquête de l’univers, dit-elle gaiement, si toutefois Sa Majesté ne s’amuse pas à jouer les sultans et ne vous enferme trop longtemps. Aimez-vous les hommes ?

— J’aime... un homme ! fit Marianne interloquée.

Fortunée Hamelin se mit à rire. Elle avait un rire chaud, franc et communicatif qui faisait briller ses petites dents pointues entre ses lèvres rouges.

— Mais non, vous n’y entendez rien ! Vous n’aimez pas un homme, vous aimez l’Empereur ! Autant dire que vous aimez le Panthéon ou le nouvel arc de triomphe du Carrousel !

— Vous croyez que c’est la même chose ? Moi, je ne trouve pas. Il n’est pas si impressionnant, vous savez. Il est...

Elle chercha un instant le mot qui traduirait le mieux son bonheur, mais, n’en trouvant pas d’assez fort, se contenta de soupirer : « Il est merveilleux ! »

— Je le sais bien, s’exclama la créole. Je sais aussi ce qu’est son pouvoir de séduction, quand il veut s’en donner la peine, s’entend, car, lorsqu’il veut être désagréable...

— Il peut l’être ? s’écria Marianne sincèrement surprise.

— Attendez de l’avoir entendu déclarer, en plein bal, à une dame : « Vous avez une robe sale ! Pourquoi donc portez-vous toujours la même robe ? Je vous ai vu celle-ci vingt fois ! »

— Oh, non ! Ce n’est pas possible !

— Mais si, c’est possible, et même, si vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée, c’est ce qui fait son charme. Quelle femme, vraiment femme, ne souhaiterait savoir comment est, dans l’amour, cet impérial butor avec son regard d’aigle et son sourire d’enfant ? Quelle femme n’a rêvé, à une heure ou à une autre, d’être l’Omphale de cet Hercule ?

— Même... vous ? demanda Marianne avec un peu de malice.

Mais Fortunée répondit, avec une grande sincérité :

— Mais oui, je l’avoue... pendant un temps tout au moins. Je m’en suis bien vite guérie.

— Pourquoi donc ?

De nouveau le rire éclatant qui, sous la voûte du palais, se répercuta jusqu’aux marches extérieures.

— Parce que j’aime trop les hommes ! Et en cela, croyez-moi, j’ai amplement raison. Quant à Sa Majesté l’Empereur et Roi, ce que je lui ai donné vaut bien, je pense, un amour.

— Qu’est-ce que c’est ? L’amitié ?

— J’aimerais bien, soupira la jeune femme soudain rêveuse, j’aimerais être vraiment son amie ! Il sait, d’ailleurs, que je l’aime bien, et surtout que je l’admire, oui ! fit-elle avec une soudaine ferveur, je l’admire plus que tout au monde ! Je crois bien que, dans mon cœur. Dieu ne lui vient pas à la cheville.

Le soleil se levait, timide, peignant de rose les chevaux de Venise sur le nouvel arc de triomphe. La journée s’annonçait belle !

Mme Hamelin habitait dans la rue de la Tour-d’Auvergne, entre l’ancienne barrière des Porcherons et la nouvelle barrière des Martyrs, ouverte dans le mur des Fermiers généraux, une charmante maison entre cour et jardin où, avant la Révolution, la comtesse de Genlis avait élevé les enfants du duc d’Orléans. Elle y avait pour voisin l’inspecteur des chasses impériales et, pour vis-à-vis, une danseuse de l’Opéra, Marguerite Vadé de l’Isle, entretenue par un financier. La maison, elle-même du siècle passé, rappelait les lignes nettes du Petit Trianon, avec toutefois d’importants communs et si le jardin touché par l’hiver n’était que silence et mélancolie, dans une vasque de la cour, chantait un jet d’eau. L’ensemble, surtout à cause de la situation un peu écartée de cette rue en pente, plut à Marianne. Malgré le va-et-vient des serviteurs en plein travail à cette heure matinale, malgré les cris de Paris qui s’éveillait, la maison de Fortunée avec ses murs blancs avait quelque chose de calme et de reposant qui lui plaisait davantage que la noblesse fastueuse de l’hôtel Matignon.

Fortunée installa son invitée dans une charmante chambre habillée de soie pékinée rose et blanche dont le lit de bois clair s’ornait de grands rideaux de mousseline blanche. Cette chambre, toute proche de la sienne, était celle de sa fille Léontine, pour le moment pensionnaire de la célèbre maison d’éducation de Mme Campan, à Saint-Germain. Et, tout de suite, Marianne constata que la créole nonchalante ne l’était qu’en apparence et faisait preuve, au contraire, d’une intense activité. En un rien de temps, Marianne se trouva nantie d’un ample peignoir de batiste et de dentelle, d’une paire de mules de velours vert, d’une femme de chambre pour elle toute seule  – toujours les possessions de Léontine Hamelin ! – et d’un solide petit déjeuner devant lequel elle s’attabla peu après en face d’un beau feu clair en compagnie de son hôtesse, débarrassée, elle aussi, de ses vêtements de sortie. Marianne, amusée, put voir que l’ancienne merveilleuse qui, jadis, avait osé sortir, aux Champs-Elysées, nue sous une robe de mousseline, revenait volontiers, dans l’intimité de son appartement, à ses goûts d’autrefois. Ses déshabillés vaporeux mais abondamment garnis de rubans aux couleurs tendres ne cachaient pas grand-chose d’une anatomie parfaite et servaient au contraire sa beauté brune de fille des îles en lui restituant une sorte de primitivisme.

Les deux jeunes femmes dévorèrent à belles dents les tartines, les confitures et les fruits copieusement arrosés de thé au lait très chaud et très fort à la mode anglaise, servi dans un ravissant service rose de la Compagnie des Indes. Après quoi, Fortunée poussa un soupir de contentement et dit :

— Causons ! Que voulez-vous faire maintenant ? Prendre un bain ? dormir ? lire ? Moi, je vais écrire un mot à M. de Talleyrand pour l’informer de ce que vous êtes devenue.

— Je vous en prie, coupa Marianne sur un ton de prière, il y a quelque chose qui me semble bien plus urgent. L’un de mes amis, celui qui m’a fait fuir hier des carrières de Chaillot, a été blessé. C’est un Américain, un marin, un homme extraordinaire, et j’ignore ce qu’il est advenu de lui. L’Empereur...

— ... qui pique des crises de jalousie comme le commun des mortels corses, n’a pas voulu répondre à vos questions ! Mais parlez-moi de cet Américain. J’ai toujours adoré ces gens-là, peut-être parce que je suis née non loin d’eux. Ils ont un parfum d’aventure et d’excentricité que je trouve passionnant. D’ailleurs, l’Empereur ne m’a raconté qu’approximativement ce qui vous était arrivé. Racontez-moi ce roman car j’ai eu tout à fait l’impression que l’on m’en résumait un, et j’adore les romans !