— J’épouse un ventre ! s’était-il écrié avec sa brutalité de soldat. Ma race a besoin d’un héritier, mais, toi, tu me donneras tout ce qu’aucune autre femme ne pourra plus me donner.

Elle avait alors découvert combien il était difficile d’aimer un empereur. Sa jalousie, le besoin qu’elle avait de tout connaître de lui poussaient sur ses lèvres une foule de questions qu’elle n’osait formuler. Comment lui parler de toutes les femmes dont elle avait entendu associer le nom au sien ? Comment lui parler de la comtesse polonaise partie mettre au monde, dans les neiges de son lointain pays, l’enfant qu’elle portait de lui ? Elle devinait qu’il ne supporterait pas qu’elle se montrât curieuse. Tout ce qui était possible avec un homme ordinaire ne l’était pas avec lui.

Comme l’évocation de la fiancée inconnue l’avait assombrie, Napoléon l’avait ramenée contre lui. Lentement, légèrement, il avait caressé sa peau nue, avec une science attentive à éveiller la soif du plaisir dans son corps. Puis quand, le cœur fou, elle avait tout oublié pour ne plus écouter que les grondements de son sang en fusion, il l’avait serrée contre lui à l’écraser.

— Je t’aime et je n’aime que toi, avait-il affirmé avec force. Il faudra que cela te suffise !

— Cela me suffira si tu continues de m’aimer. Mais je crains que ce ne soit impossible. Si je dois reprendre ma place chez Mme de Talleyrand...

— L’impossible est le fantôme des timides et le refuge des poltrons ! Quant à retourner chez cette vieille catin ! J’ai mieux à faire de toi... ma douce, ma belle... mon merveilleux oiseau chanteur !

Il ne s’était pas expliqué davantage parce que ni l’un ni l’autre ne pouvaient résister plus longtemps aux exigences de leurs corps, et parce que, dans le paroxysme du désir, il n’est plus que le silence... Et maintenant, il s’était endormi, il l’avait laissée seule avec ces minutes de bonheur chaud, de plénitude qu’elle comptait, comme un avare son trésor. Elle savait bien qu’il ne lui serait pas possible de rester au palais, qu’il lui faudrait partir tout à l’heure, mais elle ne se demandait même pas où elle irait. Elle s’en remettait à lui, le tout-puissant, l’homme dont elle avait choisi de subir la loi. Ce qu’il déciderait serait bien.

A une église proche, l’horloge sonna 7 heures. Dans la cour du palais, il y eut des commandements brefs, des claquements de talons, le bruit des sabots des chevaux sur le pavé, l’appel loin tain d’une trompette. Marianne soupira. La nuit fabuleuse, commencée au fond des carrières de Chaillot et que le caprice du destin avait conduite jusqu’au lit impérial, s’achevait.

La porte de la chambre s’ouvrit doucement. Un homme entra sur la pointe des pieds. Marianne ramena vivement le drap sur sa gorge. C’était Constant, le valet de chambre de l’Empereur, l’homme qu’elle avait déjà vu, le soir du Butard. D’une main, il portait un chandelier allumé, de l’autre un petit plateau où fumaient deux tasses. Il posa le tout sur une console, ramassa vivement les vêtements éparpillés, les rangeant soigneusement sur un fauteuil suivant leur appartenance. Entre ses cils mi-clos, Marianne observait la sûreté de ses gestes, leur légèreté habile. Seulement, quand il eut fini, il s’approcha du lit :

— Sire, fit-il à voix haute, 7 heures viennent de sonner. J’ai l’honneur d’éveiller Votre Majesté.

Comme s’il n’avait attendu que ce signal, Napoléon se redressa, s’assit, bâilla démesurément :

— Déjà ? fit-il. La nuit a été courte, Constant. Quel temps fait-il ?

— Beaucoup moins froid qu’hier, Sire. Il pleut ! Puis-je demander à Votre Majesté comment elle se sent ?

— A merveille ! Le thé ! Allons, paresseuse, réveille-toi.

La fin de la phrase s’adressait évidemment à Marianne qui, pour cacher sa gêne, feignait de dormir. Napoléon la prit aux épaules, la secoua vigoureusement, la roula dans le drap en riant comme un enfant :

— Allons ! Ouvre les yeux ! Tiens, tu vas boire ça ! Tous les matins, je commence ma journée par une tasse de thé ou d’oranger ! Donnez-lui-en une, Constant.

En souriant, le valet s’exécuta après avoir salué Marianne d’un aimable : « J’espère que Madame a bien dormi... » dont elle le remercia d’un sourire. Avec un vif plaisir, elle trempa ses lèvres dans le breuvage brûlant, puis remarqua malicieusement :

— Je ne savais pas que vous aviez des habitudes anglaises. Sire ?

— Et tu t’y connais, n’est-ce pas ? Les Anglais ont du bon, tu sais ! Il faut être leur ennemi comme je le suis pour le reconnaître avec une véritable bonne foi. Quoi de nouveau, Constant ?

— La dame que Votre Majesté a fait demander attend le bon plaisir de Votre Majesté dans l’antichambre.

— Ah, parfait ! Introduisez-la dans mon cabinet et priez-la d’attendre. Je viens. Donnez-moi ma robe de chambre et mes pantoufles et trouvez aussi une robe de chambre pour cette jeune dame ! Au trot !

Tandis que Constant disparaissait, Napoléon sautait à bas du lit sans se soucier de sa tenue sommaire, puis, arrachant le drap que Marianne avait remonté sous ses bras, la découvrit complètement :

— Laisse-moi te regarder encore un instant avant d’aller faire mon métier ! Tu sais que tu es belle à damner... un empereur ? Je ne peux pas faire de toi une impératrice, malheureusement, mais je te ferai reine, reine par la beauté, par le talent... Je mettrai tout mon empire à tes pieds.

Il avait saisi à pleines mains la masse somptueuse de ses cheveux répandus autour d’elle, y noyait son visage. Puis il saisit Marianne dans ses bras et l’embrassa avec emportement... avant de la laisser retomber brusquement dans le lit et de rejeter sur elle draps et couvertures pêle-mêle.

— Cachez-vous, maintenant, sirène ! Même

Constant n’a pas le droit de contempler mes trésors.

Lorsque le valet fut revenu, l’Empereur revêtit un pantalon et une robe de chambre de molleton blanc, passa des pantoufles.

— Votre Majesté n’a pas mis son madras ? remarqua Constant.

Cela lui valut un regard noir de son maître qui se contenta de répondre cependant :

— Le bain dans un quart d’heure. Dites à Corvisart que je me porte bien et que je n’ai pas besoin de lui ce matin. Veillez à donner à Mademoiselle ce qui pourrait lui manquer. Je vais voir Mme Hamelin.

Marianne n’eut pas le temps de poser la moindre question concernant la visiteuse si matinale. Napoléon avait disparu. Elle en profita pour se lever et passer dans le cabinet de toilette de l’Empereur que lui ouvrit Constant. Tout naturellement, il lui donna ce dont elle pouvait avoir besoin et, entre autres, un grand flacon d’eau de Cologne.

— Sa Majesté en fait une énorme consommation ! remarqua-t-il avec un bon sourire.

Marianne se dit que le valet-confident lui plaisait. Son visage d’homme du Nord était franc, ouvert et inspirait la sympathie à première vue. D’autre part, elle avait l’impression de plaire à Constant qui se montra pour elle aux petits soins sans paraître y mettre la moindre affectation.

Quand, au bout d’une dizaine de minutes, Napoléon revint, elle passait la robe de lainage bleu doux que lui avait donnée Mme de Rémusat.

— Bravo ! s’écria-t-il. J’aime que l’on ne traîne pas à sa toilette. Tu ferais un bon soldat ! Viens maintenant, je vais te présenter celle à qui j’ai décidé de te confier en attendant que je t’aie trouvé une maison digne de toi.

— Est-ce cette... Mme Hamelin ? fit Marianne avec une toute légère hésitation. Je connais ce nom-là et il me semble avoir déjà vu celle qui le porte.

— Tu L’as vue certainement chez « Taillerand ». C’est l’une de ses grandes amies, mais la différence réside en ce que j’ai confiance en elle et n’en ai aucune en ce cher prince de Bénévent. La place de la femme que j’aime n’est pas chez lui.

— C’est donc une dame de grande vertu ? hasarda Marianne qui pensait à Mme Fouché et se voyait déjà enfermée dans une demeure aussi austère que peu réjouissante.

L’éclat de rire de Napoléon la rassura aussitôt :

— Elle, Fortunée ? On l’a surnommée le « premier polisson de France ». Ah, certes non, ce n’est pas une vertu ! Depuis le Directoire, dont elle a été l’une des plus ébouriffantes « merveilleuses », elle ne compte plus ses amants. Mais si sa vertu n’est plus qu’un lointain souvenir, elle possède des qualités autrement sûres et solides : un cœur droit, sincère, une fidélité à toute épreuve, le culte de l’amitié... Sais-tu qu’elle s’est traînée à mes pieds pour me supplier de ne pas divorcer ? Oui, c’est une bonne amie. Sa langue acérée, ses biens, sa maison sont toujours au service de ceux qu’elle aime... et je veux qu’elle t’aime. Tu ne pourras jamais trouver meilleur rempart qu’elle contre la malignité de la haute société... qu’elle connaît comme personne. De plus, elle habite, non loin de Montmartre, une maison charmante, suffisamment discrète pour que des visites nocturnes n’y soient pas remarquées et pour qu’il soit possible d’y cacher quelqu’un.

— Y cacher quelqu’un ? Qui devra s’y cacher ?

— Toi, mio dolce amor ! J’ai décidé de te cacher jusqu’au moment, proche, sois tranquille, où tu éclateras au grand jour. Ne t’ai-je pas dit que je voulais mettre Paris, Rome, Milan, Bruxelles à tes pieds ? Non ; pas de questions ; tu verras bien. Viens maintenant.

Dans le cabinet de l’Empereur, une pièce sévère, resserrée entre de hautes bibliothèques d’acajou, une femme attendait et Marianne se souvint d’elle aussitôt. Comment oublier cette figure originale de créole au teint brun ? De type nettement exotique, Fortunée Hamelin, à trente-quatre ans, demeurait extraordinairement séduisante. Cheveux noirs magnifiques, dents très blanches et pointues, lèvres rouges, un peu épaisses trahissant peut-être une goutte de sang noir. Elle habillait tout cela d’une grâce insulaire à laquelle seule Joséphine pouvait prétendre. L’une venait de la Martinique, l’autre de Saint-Domingue, mais une solide amitié les avait toujours unies. Marianne aima le regard direct et souriant de Mme Hamelin, et même le violent parfum de roses qui l’enveloppait.