— Nous y sommes presque, fit-il en se rejetant en arrière. Ce mur est celui du château de Rueil. Malmaison est un peu plus loin, sur la gauche.
— Mais alors... nous sommes passés devant l’endroit où les conjurés attendent l’Empereur ? Et nous n’avons rien vu ?
— Vous pensiez qu’ils allaient se montrer ? Quelle innocente vous faites ! Ils sont retranchés dans une vieille carrière d’où ils sortiront seulement au moment propice. Mais soyez sûre qu’ils n’ont rien perdu de notre passage. La seule chose dont il faudrait se méfier, ce serait des guetteurs qu’ils ont dû poster entre la grille de Malmaison et Fond-Louvet.
La voiture, soudain, prit une allure plus rapide. On passa devant une grande grille dorée, sertie entre deux pavillons à frontons triangulaires et pilastres carrés. De grosses lanternes de bronze, pendues à des crosses de fer forgé, éclairaient les lances dorées de la grille, les guérites tricolores où veillaient des soldats vêtus d’uniformes chamois à plastrons verts, coiffés d’un haut shako noir à plumet jaune.
— Les Tirailleurs corses ! murmura Jolival. Il y a un monde de tendresse dans le choix de ce régiment !
Marianne ne répondit pas. Pour la première fois, l’évocation de Joséphine, auréolée du grand amour que lui avait porté Napoléon, éveillait sa jalousie. Certes, la créole devait souffrir de se voir ainsi reléguée pour céder la place à une autre, mais n’avait-elle pas eu le meilleur du cœur de l’Empereur ? Auprès de ces longues années vécues côte à côte, Marianne songeait avec amertume que les heures du Butard étaient bien misérables...
Au bout d’une large avenue, elle avait pu apercevoir un petit château illuminé devant lequel une berline attendait, une berline et quelques cavaliers verts et rouges, couverts de grands manteaux et coiffés de colbacks à hauts plumets rouges. Jolival, d’ailleurs, avait saisi son bras et l’avait serré fortement.
— L’Empereur est encore là ! Vous avez vu ?
— C’est sa voiture, vous êtes sûr ?
— Ce sont, en tout cas, les Chasseurs à cheval de la Garde impériale. Je ne vois pas bien qui d’autre ils pourraient escorter. De rudes gaillards, les cavaliers du prince Eugène ! Ils ne sont pas beaucoup, mais je me demande si on ne devrait pas les laisser se débrouiller avec les conjurés.
— Vous êtes fou ? Ils sont une dizaine au plus.
— Mais ils en valent trente ! N’importe, vous avez raison : une mauvaise surprise est vite arrivée. Et je crois que nous aussi sommes arrivés !
La voiture, en effet, ralentissait. La grille du château était largement dépassée et la route faisait un léger coude ; on pouvait, sans risquer d’être aperçus, quitter la voiture. Jason sauta à bas de son siège, ouvrit la portière et aida Marianne à descendre. On était sur un chemin enfermé entre des grands murs d’où débordaient les arbres. Leurs branches dépouillées se dessinaient, à l’encre de Chine, sur le ciel à peine plus clair, mais les traces de neige permettaient de distinguer le faîtage des murs et les talus de la route.
— Il faut faire vite ! fit l’Américain en entraînant la jeune femme vers le mur de gauche. La voiture de l’Empereur est devant le château, mais il n’est pas loin de minuit et il ne devrait pas tarder à repartir.
— Pourquoi avez-vous dépassé le château ? Vous auriez dû faire arrêter avant.
— Pour que l’espion certainement aposté par les conjurés puisse surveiller nos mouvements ? On voit bien que vous n’avez pas l’habitude de ce genre d’expédition. Maintenant, il faut entrer là-dedans.
Marianne songea, en son for intérieur, qu’apparemment il avait, lui, l’habitude de ce genre d’aventure, mais ne fit aucun commentaire, se contentant de demander :
— Comment allons-nous faire ? Vous croyez que les factionnaires nous laisseront passer ?
Dans l’ombre, elle vit briller les dents blanches de l’Américain, entendit son rire étouffé :
— Nous n’essaierons même pas ! Ce serait du temps perdu ! Douce Marianne, vous allez me montrer comment une fille de la bonne société escalade les murs ! Après quoi, il nous faudra prier Dieu de ne pas rencontrer de patrouille avant d’avoir atteint le château... où nous pourrons alors nous faire arrêter en toute tranquillité.
— Arrêter, que voulez-vous dire ?
— Que la seule manière d’attirer sur nous l’attention de l’Empereur sera de faire tout le scandale possible. Une fois devant le château, nous ferons tant de vacarme qu’il faudra bien qu’on nous demande pourquoi. Ces magnifiques cavaliers, qui attendent si paisiblement les pieds dans la neige, se feront une joie de nous appréhender et on s’expliquera !
C’était proprement insensé mais, exposé par Jason, ce plan audacieux paraissait tout simple. Tout ce que souhaitait Marianne, après tout, c’était avertir Napoléon du danger qui l’attendait. Ensuite, il lui était bien égal qu’on les envoyât en prison, elle et Beaufort... même à Saint-Lazarre !
— Vous êtes merveilleux ! fit-elle sincère. Allons-y !
— Pardon, coupa la voix polie de Jolival, mais qu’est-ce que je fais, là-dedans ?
— La courte échelle, mon ami ! Si vous vous sentez assez solide pour me supporter. Après quoi vous tiendrez compagnie à notre cocher. Il vaut mieux avoir un guetteur au-dehors.
— Au fait, ce cocher, vous en êtes sûr ?
— Autant qu’on peut l’être de quelqu’un qu’on paie très cher. C’est le jeune Pioche qui me l’a amené. Il est sourd comme un pot. Vous n’aurez évidemment pas beaucoup de conversation, Joli-val, bien qu’il lise parfaitement sur les lèvres. Assez de temps perdu ! Faisons vite ! J’aime tout de même mieux qu’il ne nous voie pas escalader le mur. Il pourrait se poser des questions.
Sans répondre, Arcadius alla se placer le dos au mur, noua ses mains ensemble et attendit. Avec une souplesse de chat, Jason posa le bout de sa botte dans les mains croisées. En un clin d’œil, il fut à califourchon sur le faîte du mur.
— A vous, Marianne ! souffla-t-il. A moins que vous ne préfériez me laisser aller seul ?
— Pas pour tout l’or du monde !
L’ascension de la jeune femme fut infiniment moins aisée que celle du marin. Affaiblie par sa récente maladie et gênée par sa robe, elle avait beaucoup perdu de l’agilité qui, jadis, lui faisait gravir comme un écureuil les grands arbres de Selton. Mais elle était aussi plus légère que l’Américain et, moitié poussée par Jolival, moitié tirée par Jason, elle se retrouva enfin sur le faîte du mur.
— Si dans deux heures nous ne sommes pas rentrés, chuchota encore l’Américain à l’adresse d’Arcadius, rentrez à Paris. Où habitez-vous ?
— Nulle part ! Je venais d’être expulsé de mon logis quand Fanchon-Fleur-de-Lys a pris soin de moi.
— Alors, allez vous installer dans ma chambre à l’hôtel de l’Empire pour m’y attendre. Le cocher est payé.
— D’une façon ou d’une autre, il faudra bien que vous sortiez, bougonna Jolival. Je préfère attendre. Bonne chance !
Pour toute réponse, Jason sauta dans le parc et tendit les bras à Marianne.
— Sautez ! N’ayez pas peur ! Je vous rattraperai.
Elle ferma les yeux, prit une profonde respiration et sauta. Elle atterrit sur la poitrine de Beaufort qui, doucement, la laissa glisser à terre, mais, durant une seconde, il la retint contre lui, peut-être pour garder un instant de plus la caresse de ses cheveux dénoués contre son visage.
— Marianne ! chuchota-t-il avec une ardeur dont il ne fut pas le maître, vous partirez vraiment avec moi, demain ?
Elle se dégagea sans brusquerie, mais avec impatience.
— Je vous l’ai déjà dit ! Et puis ce n’est pas le moment d’en parler ! Courons ! S’il allait partir...
Toute son angoisse se résumait en ces trois mots. Le parc, à cet endroit, était boisé. Une large épaisseur d’arbres masquait le château. Seules, quelques lumières brillaient vaguement entre les troncs des chênes, révélées par l’absence des feuilles.
— Faites le moins de bruit possible, souffla Jason.
Se tenant par la main, comme deux enfants perdus, ils se mirent à courir vers ces petites lumières qui leur indiquaient le château. Les branches humides leur giflaient le visage, leurs pieds enfonçaient dans une boue de feuilles pourries et de neige fondue qui glaçaient ceux de Marianne, mais elle ne sentait ni l’eau glacée ni les griffures des arbres.
Le rideau d’arbres se fit moins dense et, soudain, Marianne et Jason débouchèrent à découvert. En face d’eux, le château surgit, blanc et lumineux sous ses grands toits d’ardoise. Au milieu du corps de logis, l’entrée s’habillait d’une véranda à croisillons éclairée comme une grosse lanterne. La voiture était toujours là, mais un bref commandement venait de mettre en selle le peloton de Chasseurs.
— L’Empereur va sortir ! souffla Jason. Vite !
Un grand jardin à l’anglaise, peuplé de pelouses et de massifs de plantes, s’étendait entre eux et le château. Déjà dans la véranda, les deux jeunes gens pouvaient apercevoir des silhouettes dont l’une fit battre plus vite le cœur de Marianne. Cette forme grise au milieu des robes brillantes et des uniformes chamarrés, ce ne pouvait être que lui...
Mais à peine les deux jeunes gens avaient-ils quitté l’ombre épaisse des arbres et s’étaient-ils élancés vers les clartés du château qu’un ordre éclata derrière eux.
— Halte ! Halte ou nous tirons !
En même temps, derrière le château, les chiens se mirent à aboyer avec fureur.
En se retournant, Marianne aperçut quelques soldats qui avaient dû longer la lisière du bois et reconnut les plumets jaunes des Tirailleurs corses. Elle eut un gémissement de désespoir. Le château était encore éloigné... Sa main se serra dans celle de Jason. Là-bas, les chevaux piaffaient. Les valets en perruque blanche ouvraient la portière de la berline. Il y avait du monde dehors, des hommes, des femmes emmitouflés.
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