— Un peu de courage, dit-il enfin, nous arrivons !

En effet, il put reprendre pied sur le mince trottoir en débouchant dans le grand égout. Un fort courant d’air glacial s’y engouffrait par une bouche noire au-delà de laquelle luisait la Seine. Doucement, Jason reposa Marianne à terre et se pencha pour reprendre la torche des mains glacées d’Arcadius et l’aider à escalader le trottoir. Le jeune Gracchus était déjà dessus. Quelques pas encore et l’on fut à l’air libre que Jolival respira avec délices.

— Que c’est bon l’air de Paris ! fit-il joyeusement. Je me rends compte maintenant à quel point il me manquait.

Glacé et mouillé, il claquait des dents, mais ne paraissait pas s’en apercevoir.

Mais Marianne, elle, n’avait pas le temps de s’attarder sur les joies de la liberté retrouvée. Le temps pressait. Les cavaliers des Ténèbres avaient une forte avance maintenant et si, par malheur, l’Empereur quittait Malmaison un peu trop tôt... Elle n’osa pas formuler la suite de sa pensée, mais se pendit au bras de Jason.

— Pouvez-vous me trouver une voiture ! Vite... Très vite.

— J’en ai une un peu plus loin, sur le quai de Billy, près de la place de la Conférence[10]. Où voulez-vous aller ?

— Mais voyons, il faut que j’aille à Malmaison !

Il eut un geste de protestation.

— Vous n’allez pas recommencer ! L’Empereur est bien gardé, croyez-moi. Ce ne sont pas quelques illuminés qui vont le mettre en péril. Je vais vous mettre en sûreté... et au sec ! Et demain, je vous emmène.

— Demain, oui, je partirai avec vous, mais, ce soir, je vous en supplie, laissez-moi le sauver ! Je sais... je sens qu’il est en danger.

Sous sa main, elle sentit se raidir le bras mouillé de l’Américain. Il se redressa de toute sa taille et son regard échappa à la jeune femme pour aller se perdre au loin sur l’eau moirée de la Seine.

— Il... souligna-t-il avec un peu d’amertume, comme vous en parlez ! Je croyais que vous le haïssiez ?

— Je ne le hais plus... pas plus que je ne vous déteste encore, vous-même ! Vous venez de vous conduire en ami, en vrai, et cela efface tout. Demain, je vous le dis, je partirai avec vous parce que je n’aurai plus rien à faire ici et parce que je suis lasse de me fourrer toujours, comme vous dites, dans toutes sortes de situations impossibles. Dans votre pays, je retrouverai peut-être la paix.

— Je ferai tout au monde pour vous y aider, dit-il doucement. Si cela ne dépend que de moi, vous serez heureuse !

— Alors, reprit-elle avec passion, si vous cherchez réellement mon bonheur, accordez-moi ce que je vous demande, Jason : laissez-moi courir à Malmaison. Mais vite, je vous en supplie, très vite ! Nous perdons tellement de temps quand chaque minute compte.

Il avait tressailli quand, pour la première fois, elle lui avait donné son prénom et, avec son intuition féminine, Marianne comprit qu’il était touché. Elle allait revenir à la charge quand, se penchant soudain sur elle, il la saisit aux épaules, chercha son regard.

— Demain, fit-il d’une voix troublée, vous partirez avec moi ? Vous le promettez ?

— Oui... Je vous le promets !

— Alors, venez ! Je vais vous y conduire moi-même. Nous crèverons les chevaux s’il le faut, mais nous arriverons. Suivez-nous, messieurs ! Nous causerons en roulant. Il y a de quoi vous changer dans la voiture.

Une brusque joie sonnait dans sa voix. Empoignant la main de Marianne, il l’entraîna au pas de course le long du quai plongé dans l’obscurité. Arcadius et le jeune Pioche leur emboîtèrent le pas sans plus poser de questions. On passa devant les bâtiments de la Savonnerie, puis devant le dépôt des Marbres. Mais, comme on atteignait la place de la Conférence, la silhouette d’une voiture se profila sous la lumière vague d’une lanterne accrochée devant le hangar de la pompe à feu. Arcadius, alors, se pencha vers son jeune compagnon qui courait méthodiquement à ses côtés. Il était transi de froid dans ses vêtements trempés, mais n’avait rien perdu de sa bonne humeur pour autant.

— Tu t’appelles bien Gracchus-Hannibal ? demanda-t-il.

— Oui, m’sieur, pourquoi ?

— Parce que je m’appelle Arcadius ! répondit l’autre sans l’ombre de logique apparente. Est-ce que tu te rends compte qu’à nous deux nous représentons à la fois Athènes, Rome et Carthage ? Mon fils, nous venons de réaliser une alliance dont l’historien le plus fou n’aurait jamais osé rêver. Et si tu ajoutes que nous avons obtenu la collaboration de l’Amérique, tu admettras qu’aucune diplomatie au monde n’est comparable à la nôtre !

— Oui, m’sieur ! répéta docilement Gracchus-Hannibal sans essayer de comprendre. Mais faudrait peut-être nous dépêcher un peu ! On nous fait signe.

— C’est juste ! fit Arcadius avec bonne humeur. Il nous faut encore mettre un comble à notre gloire en allant sauver le nouveau César ! Et un César corse, encore !

14

MALMAISON

Passé la côte de Saint-Cloud et ses vignobles, la route vers Malmaison s’étendait, morne et vide, à peu près déserte, encadrée seulement de terrains vagues et d’anciennes carrières. La neige n’apparaissait plus qu’en plaques solitaires, taches de lait sur la campagne noire. Un peu avant le pont, à la patte-d’oie de Boulogne, où l’on était arrivé par la route de la Reine, on avait abandonné Gracchus-Hannibal qui avait manifesté l’intention d’aller passer la nuit chez sa grand-mère, blanchisseuse sur la route de la Révolte.

— Viens me voir demain, à l’hôtel, lui avait jeté Jason Beaufort du haut du siège de la voiture, nous avons à causer, toi et moi. Vers 11 heures !

— Entendu, m’sieur ! J’y serai.

Avec un joyeux au revoir à ceux qu’il avait délivrés, il avait sauté de la voiture. Mais juste avant, Marianne l’avait arrêté et l’avait embrassé sur les deux joues.

— Merci, Gracchus ! Nous sommes amis, maintenant, et pour toujours !

La nuit avait dérobé la rougeur profonde qui avait envahi l’honnête visage du jeune garçon. Mais, tandis que la voiture reprenait sa course, Marianne l’avait entendu chanter à pleine voix :

Je ne sais pas d’où vient ce tendre émoi,

Qui me saisit lorsque je vous regarde...

— Incroyable ! commenta Jolival. Il chante du Mozart et ne le sait sûrement pas !

L’homme de lettres était confortablement installé au fond de la voiture aux côtés de Marianne. Mais, tandis que la jeune femme, tendue par l’anxiété, essayait vainement de contrôler sa nervosité, Arcadius jouissait pleinement du confort de la voiture et des vêtements secs qu’il y avait trouvés, comme d’ailleurs le jeune Gracchus, grâce à la prévoyance de Beaufort. Marianne avait dû s’enfouir la tête dans les coussins tandis que ses compagnons changeaient de costume, ce qui n’avait pas été facile, étant donné que Beaufort n’avait pas retardé le départ d’un instant pour cette formalité.

Avec un beau dédain de son confort, le marin avait escaladé le siège et s’était installé près du cocher sans se soucier de ses culottes trempées. Il s’était contenté de vider ses bottes et de s’envelopper d’un grand manteau noir en déclarant qu’en mer il en avait vu d’autres. De temps en temps, Marianne pouvait entendre sa voix brève ordonnant au cocher de presser ses chevaux.

Ce qui n’empêchait nullement Marianne d’avoir l’impression que l’on n’avançait pas. Nerveuse, crispée, elle regardait défiler les arbres. On avait atteint, en effet, une région boisée et assez accidentée où il était difficile d’aller très vite. Soudain, se tournant vers son compagnon, elle demanda :

— Avez-vous pu entendre où ils comptent attaquer la voiture de l’Empereur ?

Jolival fit signe que oui, puis ajouta :

— Ils doivent se cacher dans un lieu appelé Fond-Louvet non loin du château de Rueil.

— Près de chez l’Impératrice ? C’est de la témérité.

— La Malmaison n’est pas le château de Rueil, ma chère enfant. Celui-ci est la propriété du maréchal Masséna, duc de Rivoli, mais le maréchal, qui vient de recevoir à la fois le titre de prince d’Essling et le château de Thouars, est parti visiter ses nouvelles terres. D’ailleurs, Masséna est un fidèle de l’Impératrice détrônée et ne veut être mêlé à aucun des projets de mariage de l’Empereur. Il préfère s’éloigner quelque temps et s’occuper de ses terres.

Marianne regarda son compagnon avec curiosité.

— D’où savez-vous tout cela ? On dirait, à vous entendre, que vous êtes des familiers de la Cour ?

— Et vous auriez peine à croire cela, vu la richesse de mon extérieur, n’est-ce pas ? fit-il avec une grimace comique. Vous n’imaginez pas, ma chère Marianne, ce que l’on peut récolter comme potins lorsqu’on fréquente les maisons de jeu ! Retenez ceci : je suis l’un des hommes les mieux informés de Paris.

— Alors, s’il en est ainsi, répondez donc à cette question : comment allons-nous entrer à Malmaison à obtenir d’être reçus, entendus ?

— A ne vous rien cacher, c’est justement à cela que je songeais. On n’entre pas à Malmaison comme au moulin... Peut-être aurions-nous dû y penser plus tôt !

— Il faut que nous y entrions, Arcadius. Il faut prévenir l’Empereur. Le château est bien gardé ?

— Comme un palais impérial ! grogna Jolival en haussant les épaules. C’est, à l’ordinaire, un détachement des tirailleurs de la Garde cantonnés à Rueil, dans l’ancienne caserne des Gardes suisses, qui assure la sécurité de l’Impératrice détrônée. Je crois que nous aurons du mal à les convaincre de nous laisser voir Joséphine, surtout faits comme nous voilà !

— Y sommes-nous bientôt ?

Arcadius se pencha à la portière, regarda un instant le grand mur que la voiture longeait à ce moment :