— Des outils de serrurier ? fit-il. Oui, ça se pourrait peut-être... mais où ?

— Ecoutez, dit soudain Marianne en qui naissait une idée. Si vous avez besoin d’aide, il y a peut-être quelqu’un qui pourrait le faire... si toutefois il est encore à Paris.

— Dites toujours, mamz’elle.

— Allez à l’hôtel de l’Empire. Demandez

M. Jason Beaufort. C’est un Américain. Vous vous souviendrez ? Jason Beaufort.

— Attendez ! fit le jeune garçon en tirant un papier et un crayon de sa casquette. J’vais l’noter. Là... ça y est. Et qu’est-ce que je lui dirai ?

— Que vous venez de la part de Marianne... qu’elle a besoin d’aide ! Vous lui direz alors où je suis.

— Et s’il n’est plus là ?

— Alors, vous ne direz rien à personne ! dit-elle tristement. Vous viendrez me le dire à moi, tout simplement.

— Vous ne voulez pas que je prévienne, rue de Varenne ?

— Non ! Non... pas pour le moment ! Nous verrons si M. Beaufort est parti.

Marianne n’aurait pu dire ce qui la poussait à appeler Beaufort à son secours. Il l’avait cruellement blessée et elle se méfiait encore de lui, mais il représentait la seule chance qu’elle possédât de fuir, une bonne fois, tout ce qui l’accablait depuis que, pour son malheur, elle avait été mariée à Francis Cranmere. Avec Beaufort, seulement, le mot évasion prenait toute sa signification. Si elle parvenait à fuir avec lui, son bateau, en quittant les côtes de France, ferait tomber toutes les chaînes dont on l’avait chargée. Il n’y aurait plus de Fouché, ni de rapports, plus de Talleyrand aux combinaisons trop subtiles, aux idées trop géniales, à la diplomatie trop souple... et surtout, surtout, elle mettrait l’Océan, ce rempart infranchissable entre elle et l’homme qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer. Elle aurait pu consacrer sa vie à Charles Denis, mais qu’avait besoin Napoléon, Ier empereur des Français, de l’amour d’une fille comme elle ? Dans une semaine, moins peut-être, il l’aurait oubliée si ce n’était déjà fait. Toutes ses pensées ne devaient-elles pas être tournées vers cette archiduchesse d’Autriche qu’il voulait épouser ? Mieux valait s’en aller, ne plus chercher à le revoir, surtout pour ne pas risquer de succomber encore ! Et puis, là-bas, essayer de guérir !

Pour se donner du courage, elle se disait qu’elle n’accepterait l’aide de Beaufort que juste ce qu’il faillait, qu’elle essaierait de chanter. Il devait y avoir des théâtres, dans ce lointain pays, des salles de concerts.

— Vous voulez partir en Amérique ? fit près d’elle la voix paisible de Jolival.

Ainsi ramenée sur terre, Marianne s’aperçut que Gracchus-Hannibal était parti. On entendait, dans les profondeurs de la galerie, un bruit de pierres remuées. Le jeune garçon devait reboucher tant bien que mal le trou qu’il avait ouvert.

— Je crois, répondit-elle, que c’est ce que j’ai de mieux à faire.

— Peut-être ! Vous ne voulez donc plus « le » revoir ?

— Non ! C’est préférable pour moi, plus encore que pour lui ! Il ne faut pas que je le revoie ! A aucun prix.

— Pourquoi ?

La concision de la question frappa Marianne. Obligée de répondre aussi simplement, de donner une raison profonde à son désir d’évasion, elle en prit une conscience plus aiguë en l’exposant.

— Parce que j’ai peur, dit-elle tout bas.

— Vous avez peur, acheva tranquillement Joli-val, de constater que vous aimez autant Napoléon que Charles Denis, davantage peut-être ! Quoi que vous en pensiez, une auréole de gloire ne fait jamais mal autour de l’objet d’un amour... même si, politiquement, on n’a pas tout à fait les mêmes idées : la gloire n’en est pas moins là ! Et vous croyez que vous l’oublierez mieux si vous mettez un océan entre vous deux ?

— Je l’espère ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a dit qu’en amour la plus grande victoire c’était la fuite.

Arcadius de Jolival se mit à rire de bon cœur.

— Ne cherchez pas : c’est justement lui ! Napoléon croit beaucoup aux vertus de la fuite en amour. Reste à vérifier la vérité de cette belle phrase. Je peux dire, en tout cas, qu’il ne l’a guère pratiquée.

— Eh bien, moi, je fuirai ! Comprenez-moi, Arcadius, je souffrirais trop si je restais. Ne doit-il pas bientôt se remarier ?

— Et alors ? Mariage de convenance, mariage dynastique ! Jamais une telle union n’a empêché un homme d’aller vers ses amours réelles.

— Mais je ne suis pas ses amours réelles ! Je ne suis qu’une passante dans sa vie. Comment ne le comprenez-vous pas ?

— Admettons ! Vous auriez pu, avec son aide, devenir, en quelques jours, ce que vous rêviez d’être, une grande cantatrice. Vous préférez aller, comme feu Christophe Colomb, à la découverte de l’Amérique. C’est peut-être aussi bien, mais retenez ce que je vous dis : même de l’autre côté de la terre, vous n’oublierez pas l’Empereur !

— L’Empereur...

Pour la première fois, l’éclat du titre la frappa. L’homme qu’elle aimait portait la plus haute des couronnes. Depuis Alexandre et César, il était le plus grand homme de guerre de tous les temps. Devant lui se courbaient presque tous les peuples d’Europe. Comme en se jouant, il avait remporté victoire sur victoire, conquis des terres immenses. Comme en se jouant... il l’avait conquise, elle, il l’avait courbée sous un amour trop grand pour sa petite âme romanesque, un amour qui n’aurait même pas les ailes de la légende pour l’aider à supporter le poids écrasant de l’Histoire. D’une voix blanche, elle demanda :

— Pourquoi pensez-vous que je ne l’oublierai pas ?

Avec un énorme soupir, Jolival s’étira et alla se réinstaller dans la paille. Il bâilla largement, puis déclara avec placidité :

— Parce que ce n’est pas possible ! J’ai essayé !


Les heures qui suivirent furent, pour Marianne, les plus mortelles jamais vécues. L’absence d’horloge se faisait cruellement sentir parce que étant incapable de mesurer le temps écoulé ce temps lui semblait interminable. Jolival essaya bien de demander l’heure à Requin lorsqu’il apporta l’unique repas du jour, mais s’entendit répondre :

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

Il fallut donc se livrer à une appréciation approximative. Pour calmer l’énervement de sa compagne, Jolival lui fit remarquer qu’en hiver la nuit tombait de bonne heure, mais rien ni personne ne pouvait calmer l’énervement de la jeune femme. Il y avait tant d’obstacles entre elle et la liberté ! Et puis, Beaufort serait-il encore là ? Le jeune commissionnaire parviendrait-il à revenir ou bien, effrayé par les difficultés de la tâche, n’abandonnerait-il pas purement et simplement son projet ? Une foule de suppositions, toutes plus désespérantes les unes que les autres, se présentaient à l’esprit enfiévré de Marianne. A certains moments, elle en venait à penser qu’elle avait rêvé la visite de Gracchus-Hannibal Pioche. Sans Jolival, qui gardait, lui, un calme imperturbable, elle eût été incapable de contrôler ses nerfs. Mais l’homme de lettres semblait si tranquille, si détendu qu’il en était presque agaçant. Marianne aurait voulu qu’il partageât ses angoisses, ses cogitations brumeuses au lieu d’attendre paisiblement les événements. Il est vrai qu’il n’avait guère à redouter qu’un mariage désagréable, lui.

Marianne recommençait pour la centième fois à arpenter leur prison quand la voix chuchotée d’Arcadius la figea sur place.

— On vient ! dit-il. Notre sauveur roux ne doit plus être loin. Si mes calculs sont justes, il n’est pas loin de 9 heures du soir.

On venait, en effet, mais pas du cul-de-sac. Et soudain, devant les yeux éperdus de Marianne, ce fut Morvan qui apparut. Enveloppé d’un grand manteau noir où brillaient des gouttes d’eau, il offrait, sans masque, son visage mutilé. En le voyant surgir de l’ombre, Marianne ne put retenir une exclamation d’horreur à laquelle se mêlait la peur d’entendre tout à coup la pioche de Gracchus disjoignant à nouveau les pierres de la muraille. Si le jeune garçon arrivait à cette minute même, il était perdu sans recours possible. Les cavaliers des Ténèbres n’hésiteraient même pas un instant à sacrifier un garçon en qui ils ne verraient qu’un espion, donc un danger. Des yeux, Marianne chercha le regard de Jolival et y lut le reflet de sa propre pensée. Il était déjà près de la grille et s’écriait, un ton trop haut pour sa voix normale.

— On dirait qu’il nous arrive de la visite ! En vérité, nous n’en attendions plus guère, du moins de cette qualité !

Marianne comprit aussitôt qu’en parlant si fort il espérait être entendu de Gracchus s’il était déjà de l’autre côté du mur et le mettre ainsi en garde. A son tour, elle lança à pleine voix :

— Ce genre de visite ne me cause aucun plaisir. Que venez-vous faire ici, monsieur le Pillard de naufragés ?

— Voir comment vous vous portez, ma toute belle ! En vérité, depuis que nous avons été contraints de vous quitter si brusquement, je n’ai guère cessé de penser à vous... ni d’en parler d’ailleurs ! Je pense que les oreilles ont dû vous tinter tant nous avons discuté à votre sujet, le chevalier, le baron et moi.

— J’ignore ce que vous avez pu dire et je ne tiens pas à le savoir, du moins par vous. Le chevalier de Bruslart saura bien me répéter vos propos et, avec lui, ils auront plus de chance de n’être pas déformés !

Morvan fit la grimace et recula d’un pas.

— Qu’avez-vous besoin de crier de la sorte ? Je ne suis pas sourd ! Vous me brisez les tympans !

— Je regrette, fit Marianne sans baisser le ton. Mais je viens d’être malade et ma voix n’est audible que si je crie !

— Criez donc tant qu’il vous plaira, vous crierez bientôt sur un autre ton ! Ce petit voyage a été tout à fait providentiel. Ce cher chevalier pour qui une jolie femme a toujours quelque attrait montrait envers vous une douceur, une mansuétude tout à fait hors de propos. C’est un cœur simple, une âme sensible en qui les vieux principes de chevalerie sont encore regrettablement vivaces. Heureusement, j’ai eu tout le temps de lui fournir, à votre sujet, quelques précisions qui, je crois, ont emporté sa décision.