Quand elle revint à la conscience, elle était couchée sur de la paille, au fond d’un lieu obscur éclairé par un brasero. Armé d’une bougie, un curieux personnage se penchait sur elle avec sympathie. Avec sa figure pointue, son front chauve, ses grandes oreilles et ses moustaches raides, il avait l’air d’une souris à barbiche. Les yeux noirs, ronds et très vifs, accentuaient encore la ressemblance. Voyant que Marianne ouvrait les yeux, il eut un large sourire qui lui fendit la figure en deux.

— A la bonne heure ! Nous revenons à la surface ! Est-ce que nous nous sentons mieux ?

Marianne fit un effort pour se redresser et réussit à s’appuyer sur un coude, mais non sans gémir de douleur. Sa tête lui faisait un mal affreux et ses reins étaient douloureux, comme si elle avait reçu une volée de bois vert.

— Je... oui, merci ! Cela va un peu mieux ! Mais que m’est-il arrivé ? Où sommes-nous ?

L’inconnu aux grandes oreilles posa sa bougie à terre et s’assit à côté de la jeune femme, les bras noués autour de ses genoux maigres, mais en prenant soin de relever les pans de son habit. Ses vêtements, un frac bleu et un pantalon noisette, étaient de beau tissu et bien coupés. Ils avaient dû être élégants avant que la prison, car il n’y avait pas d’autre nom pour l’endroit où ils se trouvaient : une sorte de grotte fermée d’une grille, avant que la prison opérât d’irréparables dommages sur cette toilette de bon goût.

— Ce qu’il vous est arrivé ? dit-il tranquillement. Je ne saurais vous le dire. M. le chevalier de Bruslart, qui tient ses assises dans ce souterrain quand il est à Paris, vous a apportée, il y a un instant, avec l’aide de quelques amis. J’ai cru comprendre que vous deviez prendre résidence dans cet éden, tandis que ces messieurs instruiraient votre affaire sur le fond de laquelle ils ne semblaient pas d’accord. L’un de ces gentilshommes suggérait de vous mettre à rafraîchir dans la Seine, avec une bonne grosse pierre, mais le chevalier, un vrai gentilhomme en vérité, a déclaré d’un ton fort rogue qu’il embrocherait quiconque vous enverrait de vie à trépas sans sa permission formelle. Quant au lieu de notre commune villégiature...

Le petit homme embrassa d’un geste large la grotte crayeuse, tailladée comme à la hache, qui les entourait.

— Je puis vous affirmer, belle dame, que nous sommes ici dans les anciennes carrières de Chaillot désaffectées depuis plusieurs années. Sans cette grille, je vous montrerais d’anciens fours à chaux encore en très bon état.

— Des carrières ? fit Marianne. Je me suis évanouie dans une espèce de crypte.

— Elle donne sur ces carrières. C’est tout ce qu’il reste de l’ancien couvent des Dames de la Visitation où jadis la douce Louise de La Vallière venait chercher refuge contre l’amour adultère de Louis XIV, où Bossuet prononça l’oraison funèbre de Madame Henriette d’Angleterre, où...

Le singulier personnage était sans doute fort cultivé, mais les pensées de Marianne, à cette heure, étaient bien éloignées de l’histoire de France. Elle était étonnée de se retrouver vivante, un peu déçue aussi. Tout eût été tellement plus simple si les cavaliers des Ténèbres l’avaient tuée pendant son évanouissement ! Il n’y aurait pas eu ce réveil avec son cortège de souvenirs navrants, si affreusement amers ! Si seulement, quand ils l’avaient arrachée à sa voiture, ils l’avaient simplement jetée dans la Seine ! Elle aurait éprouvé une horreur sans nom, elle aurait vécu une agonie, mais brève somme toute et, à cette heure, tout serait fini. Elle serait morte, emportant le souvenir merveilleux et doux de la nuit écoulée. Elle serait morte avec la chaleur des baisers de Charles, dans l’éblouissement d’un amour à sa glorieuse aurore... Elle aurait au moins pu conserver cela ! Mais maintenant, maintenant qu’elle avait appris ce qu’il en était, qu’elle savait n’avoir servi de jouet qu’à un caprice impérial, le naufrage de son existence était bien accompli.

Elle avait cru qu’en lui ouvrant ses bras Charles obéissait à la même attirance, qu’il subissait le même irrésistible coup de foudre qu’elle-même. Mais non : elle avait seulement désennuyé un homme égoïste qui, pour asseoir son illusoire dynastie, venait de jeter à bas de son trône celle qu’il y avait fait monter, la compagne de sa jeunesse, la femme que le Pape avait sacrée dans Notre-Dame pavoisée, un jour de décembre. Et Marianne, qui s’était trouvée heureuse d’appartenir à un Charles Denis, parce que ce Charles Denis-là avait besoin d’amour et de tendresse, était soulevée d’horreur et de chagrin à la pensée qu’elle avait seulement servi de jouet à Napoléon.

Elle comprenait tout, maintenant : le soin qu’avait apporté Talleyrand à l’accompagner, et aussi ce que le ministre à demi disgracié espérait retirer du beau cadeau fait au maître, elle comprenait l’agitation que faisait naître l’approche du prétendu M. Denis, elle comprenait aussi le léger accent méditerranéen, les mots d’amour italiens ! Le Corse ! C’était au Corse qu’elle s’était livrée sans hésitation, sans méfiance, simplement parce qu’il lui avait plu, comme aucun homme ne l’avait fait jusqu’alors ! Le souvenir, si doux il y a une heure encore, de leurs baisers, de leurs caresses, la brûlait maintenant comme un fer rouge. Ecrasée de honte, elle cacha sa tête dans ses genoux repliés, se mit à pleurer désespérément.

Une main, douce et maladroite, releva ses cheveux dénoués qui pendaient devant sa figure et se mit à tamponner son visage inondé avec un mouchoir fleurant violemment l’iris tandis qu’un bras fraternel se posait autour de ses épaules.

— Allons, allons, il ne faut pas pleurer comme cela ! Vous n’êtes pas encore morte, que diable ! Et si vous voulez m’en croire, vous ne mourrez pas ! Jamais le chevalier de Bruslart n’a tué une femme et s’il a décidé de vous protéger...

— Cela m’est bien égal qu’il me tue ! s’écria Marianne désolée. Je ne demande que cela ! Qu’il me tue et que j’en finisse une bonne foi avec cette existence stupide !

— Vous voulez mourir ? Vous ? Avec ce visage, ces yeux...

— Si vous me dites seulement que je suis belle, je hurle ! cria la jeune femme hors d’elle. Je voudrais être laide, affreuse, défigurée ! Je n’en serais pas où j’en suis ! On n’aurait pas fait de moi un jouet misérable ! Vous ne pouvez pas savoir ce que l’on m’a fait, combien j’ai été avilie, détruite, déshonorée.

Les mots maintenant se pressaient sur ses lèvres, incohérents, à peu près sans suite, dictés par un esprit qui ne se contrôlait plus. Mais le petit homme aux grandes oreilles ne parut pas s’en soucier. Il se leva, alla mouiller son mouchoir à une cruche d’eau posée dans un coin et se mit en devoir de débarbouiller consciencieusement le visage sali et inondé de larmes de sa compagne. Le froid de l’eau calma Marianne qui se tut au bout d’un moment et se laissa faire comme un bébé.

— Là, fit-il avec satisfaction quand les cris et les sanglots ne furent plus que de légers halètements. Voilà qui est mieux ! Cela soulage de pleurer, mais, ma. chère enfant, quand vous aurez mon âge, qui doit être à peu près le double du vôtre, vous saurez qu’il n’y a pas au monde de bien comparable à la vie et qu’appeler la mort, quand on vous ressemble, est non seulement un grand péché, mais encore une faute de goût, une manifestation d’ingratitude. Vous avez peut-être beaucoup à vous plaindre de ce bas monde, mais il faut reconnaître avec moi que Dame nature s’est montrée plus que généreuse envers vous, même si l’on vous malmène quelque peu ces temps-ci ! Quand on se sent perdre pied, il n’est rien de plus réconfortant que de se confier. Racontez donc vos malheurs à l’oncle Arcadius ! Il a de merveilleuses recettes pour sortir des impasses les plus difficiles !

— L’oncle Arcadius ? demanda Marianne étonnée.

— Seigneur ! Aurais-je omis de me présenter ? Ce serait d’une impardonnable inconvenance !

D’un bond il fut sur ses pieds, pirouetta, puis offrit à sa compagne un salut dans la meilleure tradition des mousquetaires. Il n’y manquait que le feutre empanaché.

— Voyez à vos ordres le vicomte Arcadius de Jolival, ex-révolutionnaire dépassé par les événements, authentique et très actuel admirateur de Sa Glorieuse Majesté l’empereur Napoléon, artiste et homme de lettres français, prince grec, par-dessus le marché !

— Prince grec ? fit Marianne abasourdie par la faconde du personnage qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver amusant parce qu’il réussissait à l’arracher à elle-même.

— Ma mère était une Comnène. Grâce à elle, je cousine, d’assez loin, il est vrai, avec la très spirituelle duchesse d’Abrantès, femme du gouverneur de Paris. Je dirais même de très loin !

Marianne revit tout à coup la petite femme très brune, si élégante sous sa parure d’énormes rubis, bavardant avec la comtesse de Metternich dans un coin du salon de Talleyrand. Il était extraordinaire de constater que ces Français semblaient tous se connaître entre eux. A Paris, même au fond d’un cachot, on pouvait se découvrir des relations communes. Secouant l’engourdissement qui la glaçait jusqu’au cœur, elle se leva à son tour, alla présenter ses mains à la flamme du brasero. Sa tête lui faisait encore mal, mais son dos se calmait. Elle avait noté que le curieux bonhomme se déclarait hautement pour l’Empereur, mais pouvait-elle sincèrement le lui reprocher, elle qui, si vite, avait été séduite par le faux Charles Denis ?

— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-elle soudain. A cause de vos sympathies pour... le régime ?

Arcadius de Jolival haussa les épaules.

— Si Bruslart se mêlait d’emprisonner tous les sympathisants du régime, comme vous dites, il lui faudrait beaucoup plus que les carrières de Chaillot ! Dix provinces n’y suffiraient pas. Non, moi je suis ici pour dettes !