— Ainsi, vous reconnaissez vos nom et qualité. Vous les reconnaissez et, cependant...

Bruslart prit un temps. Brusquement, la colère déforma son visage barbu et sa voix tonna :

— ... et cependant, vous, fille noble, fille de deux martyrs morts pour le Roi, vous n’avez pas craint de vous mêler à la plus vile tourbe de ce régime immonde, vous avez osé vous mêler à la police de Fouché, devenir une moucharde !... et pis encore !

Alors, il savait tout ! Malgré elle, sous le mépris qui la fustigeait, Marianne sentit le rouge de la honte lui monter au front. Elle comprenait que, pour ces hommes silencieux dont les regards convergeaient sur elle comme autant de poignards, c’était cela son plus grand crime : l’espèce de pacte avec le régime détesté de Bonaparte qu’elle semblait avoir conclu. Et cela la gêna comme une tache. Parviendrait-elle à leur faire admettre qu’ils se trompaient, que les apparences seules étaient contre elle ?

— Monsieur, dit-elle doucement, si je suis venue dans ce pays, si j’ai paru en accepter les lois et les servitudes, c’est parce que je n’avais pas le choix, parce qu’il me fallait sauver ma vie ! Je m’en expliquerai en détails, si vous voulez m’entendre. Mais qui de vous n’a jamais, au prix d’un mensonge, essayé de sauver son existence en danger ? Qui de vous n’a jamais cherché refuge sous une personnalité d’emprunt dans des temps si difficiles !

— Nous avons menti ! coupa l’un des juges encore masqués, nous avons, en effet, revêtu des personnalités d’emprunt, mais nous n’avons jamais renié les nôtres ni pactisé avec l’ennemi.

— Je n’ai jamais renié les miens ! lança Marianne avec passion. Ce sont les miens qui m’ont reniée. Quand, seule et sans défense, j’ai demandé aide et assistance à un membre de l’entourage du roi Louis XVIII, il m’a rejetée sans pitié, me livrant consciemment aux pires aventures ! Mais je n’ai jamais pactisé avec le régime de Bonaparte ! J’ai été élevée en Angleterre, dans la haine de cet homme dont je ne reconnais pas plus que vous le pouvoir. Je n’ai jamais dénoncé, quoi qu’il ait pu me faire endurer, l’homme qui se fait appeler Morvan. Quant au tyran qui règne ici, sur l’ombre de ma mère, je jure que je l’ai toujours exécré.

Elle n’acheva pas. L’un des cavaliers, celui que l’on avait appelé le baron de Saint-Hubert, venait de se retourner vers elle, le poing levé, les yeux brûlant d’une fureur si meurtrière que Marianne, apeurée, poussa un cri en reculant instinctivement.

— Renégate ! Parjure ! Blasphématrice ! Pour ce que vous venez d’oser dire, pour oser salir la mémoire de votre mère d’un mensonge, on devrait vous envoyer au bûcher, vous faire périr dans les pires tortures, misérable créature ! Vous osez dire que vous haïssez Napoléon ?

La main de Saint-Hubert s’abattit sur le bras de Marianne. D’un geste brutal, il la jeta à terre et l’y maintint.

— Vous osez le dire ? Oseriez-vous le répéter ?

Blême de terreur, mais refusant encore de se laisser emporter par elle, Marianne murmura :

— Oui... j’oserais !

Sans lâcher son bras, Saint-Hubert la gifla à toute volée puis l’envoya rouler à terre.

— Sale petite garce ! Tu as si peur pour ta peau que tu jurerais n’importe quoi ! Mais tes mensonges ne te sauveront pas, tu entends ! Tu hais Napoléon, hein ? Est-ce que tu le haïssais tellement, cette nuit, au Butard ?

— Au... Butard ? balbutia la jeune femme éberluée.

— Oui, au Butard ! Ce ravissant pavillon où il aime à cacher ses amours et où tu as passé la nuit ! Ce n’est pas dans son lit, peut-être, que tu étais ? Ce n’est pas avec lui que tu as fait l’amour, hein ?

Tout se mit à tourner autour de Marianne. Il lui sembla, tout à coup, qu’elle plongeait en pleine folie, que le monde s’écroulait autour d’elle. Affolée, elle hurla :

— Non ! Non ! C’est faux ! Vous mentez ! L’homme que j’ai vu se nomme Charles Denis ! C’est un simple bourgeois.

— Vas-tu cesser de mentir, à la fin ? Et dire que j’admirais ton courage, que j’étais prêt à parler pour toi, à t’aider peut-être ! Misérable !

Fou de colère, le baron allait frapper encore. Mais soudain, Bruslart bondit. Il arracha la jeune femme épouvantée des mains de son ami, la fit passer derrière son large dos.

— Cela suffit, baron de Saint-Hubert ! dit-il froidement. Je ne suis ni un assassin ni un bourreau de femme ! Celle-ci est épouvantée, elle ne sait plus ce qu’elle dit.

— Dites qu’elle se moque de nous, chevalier !

Laissez-la-moi, je saurai bien la l’aire parler. Cette sorte de créature ne mérite pas de pitié !

— Et moi je dis assez ! Il y a quelque chose que je ne comprends pas...

Il se tourna vers Marianne qui défaillait à demi, face contre terre, et l’aida à se relever, puis la fit asseoir sur un tabouret. La tête de Marianne sonnait comme un bourdon de cathédrale. Elle essayait de mettre deux idées bout à bout sans y parvenir. Elle devait être en train de devenir folle ! Ou bien étaient-ce ces hommes ? Oui, c’était cela ! Ils étaient fous... Ou alors, elle était la victime d’une terrible méprise ! Charles !... Charles ! Mon Dieu ! Comment pouvaient-ils le confondre avec l’aventurier qui tenait l’Europe sous sa botte ? Il était si doux, si tendre ! Ils ne le connaissaient pas, c’était cela ! Ils ne pouvaient pas le connaître ! Un simple bourgeois. Dieu, que sa tête lui faisait mal !

Sous ses lèvres, Marianne sentit soudain le bord d’un verre :

— Buvez ! ordonna le chevalier. Ensuite, nous essaierons de tirer cela au clair.

— Charles ! balbutia la jeune femme. Charles Denis ! Vous ne pouvez pas savoir...

— Buvez, vous dis-je ! Vous êtes verte !

Elle but. Le vin était fort mais parfumé. Sa chaleur coula soudain dans son corps transi, ranimant une petite flamme. De la main, elle repoussa le verre et regarda le chevalier d’un air tellement égaré qu’il hocha la tête avec un peu de pitié. Il murmura, pour lui-même :

— Bien jeune pour être tellement rouée !

— Il n’y a pas d’âge pour la ruse d’une femme lança la voix impitoyable de Morvan.

— Je vous ai priés de me laisser tirer cette affaire au clair, monsieur le Naufrageur ! riposta Bruslart sans le regarder. Reculez-vous un peu, messieurs, vous l’impressionnez.

Le baron Saint-Hubert eut un rire sarcastique :

— Votre incorrigible goût pour les femmes vous fera faire, quelque jour, une bêtise, chevalier ! Je ne suis pas sûr que ce jour ne soit pas venu.

— S’il est venu, je suis assez grand pour m’en apercevoir tout seul. Je désire, pour le moment, interroger celle-ci sans que vous m’interrompiez.

— Soit, interrogez ! Mais nous sommes là ! Nous écoutons !

Les cavaliers des Ténèbres se retirèrent vers le fond de la salle, mur noir sur le mur gris de la crypte. Marianne et Bruslart demeurèrent seuls près de la table.

— Hier soir, commença-t-il patiemment, vous avez bien été conduite au pavillon du Butard, à La Celle-Saint-Cloud ?

— C’est, en effet, le nom que l’on m’a donné.

— Qui vous y a conduite ?

— Le prince de Bénévent. Il m’a dit que ce pavillon appartenait à un bourgeois de ses amis, M. Charles Denis, un homme qui vient de subir une perte cruelle. Je devais chanter pour le distraire.

— Et vous n’avez pas été surprise qu’un Talleyrand prît la peine de vous conduire, en personne, chez un simple bourgeois ?

— Si. Mais le prince m’a dit qu’il s’agissait d’un ami de longue date. J’ai pensé... que le prince l’avait peut-être connu jadis, sous la Révolution, ou encore que ce nom trop simple pouvait cacher un conspirateur étranger.

— Nous y viendrons ensuite. Qui vous a reçue au Butard ? Un domestique ?

— Non. Un ami de M. Denis, je pense. Il s’appelle Duroc. J’ai vu aussi un valet de chambre.

— Un valet de chambre nommé Constant, n’est-ce pas ?

— Mais... oui, il me semble !

La voix forte du chevalier devint tout à coup d’une grande douceur. Il se pencha vers la jeune femme pour la regarder jusqu’au fond des yeux.

— Ce M. Denis... vous l’aimez ?

— Oui !... Oui, je l’aime ! Je crois que je l’ai aimé tout de suite. Je l’ai vu et puis...

— Et puis, conclut Bruslart tranquillement, vous vous êtes retrouvée dans ses bras. Il vous a séduite, fascinée, ensorcelée. On dit qu’il parle d’amour comme personne et qu’il en écrit mieux encore !

Marianne ouvrit de grands yeux surpris.

— Mais alors... vous le connaissez ? C’est un homme qui se cache, n’est-ce pas, c’est un conspirateur, comme vous ? J’ai compris qu’il était en danger !

Pour la première fois, Bruslart eut un bref sourire.

— Je le connais, oui. Quant à se cacher... Il est possible que cela lui arrive, car, en effet, il est souvent en danger. Voulez-vous, ma chère, que je vous montre votre M. Denis.

— Oui. Bien sûr que oui. Il est ici ? s’écria-t-elle envahie d’un espoir soudain merveilleux.

— Il est partout ! fit le chevalier avec un haussement d’épaules. Tenez, regardez cela !

De sa poche, il avait tiré une pièce d’or et la mettait dans la main de Marianne qui le regardait sans comprendre.

— Ce profil, insista Bruslart, vous ne le reconnaissez pas ?

Alors, Marianne regarda. Un flot de sang lui monta au visage. Comme une automate, elle se leva, les yeux agrandis fixés sur le beau profil ciselé dans l’or, un profil qu’elle ne reconnaissait que trop bien.

— Charles ! balbutia-t-elle éperdue.

— Non, corrigea durement le chevalier : Napoléon ! C’est à lui que ce vieux filou de Talleyrand vous a livrée-, cette nuit, jeune bécasse.

La pièce d’or s’échappa des doigts de Marianne et alla rouler sur les vieilles dalles. La jeune femme sentit que le sol se dérobait sous ses jambes. Les murs se mirent à exécuter une sarabande échevelée. Avec un cri, Marianne s’abattit de tout son long comme un jeune arbre foudroyé.