... Douces erreurs, consolante espérance,

J’ai tout perdu ; l’amour seul est resté...

C’était fini. Il y eut un silence. Hassani, les yeux baissés, laissa ses mains glisser sur ses genoux et Marianne sentit que l’état de grâce la quittait. Affreusement intimidée, tout à coup, elle n’osait pas tourner la tête vers la cheminée, près de laquelle elle devinait une présence. Soudain, une voix brève déclara :

— C’est admirable ! Chantez encore, mademoiselle ! Connaissez-vous Plaisir d’amour ?

Cette fois, elle le regarda. Elle vit, accoudé à la cheminée, un homme d’assez petite taille, plutôt corpulent sans être épais ou lourd. Il portait un frac noir, cravate noire, des culottes de Casimir blanc, sur lesquelles elle remarqua avec étonnement des traces noires, des taches d’encre à n’en pas douter. On voyait même la forme de la plume qu’on avait essuyée. Elles s’enfonçaient dans de courtes bottes à l’anglaise armées de petits éperons d’argent. Les mains et les pieds de M. Denis étaient petits, élégants, mais ce fut son visage qui fascina Marianne. Elle n’en avait jamais vu de semblable. Couleur d’ivoire pâle, il avait la beauté classique d’un masque romain. De courts cheveux, noirs et plats retombaient sur son front en mèches raides soulignant les yeux, gris bleu, un peu enfoncés. Le regard, difficilement soutenable, était inoubliable. Entre ses mains, M. Denis tenait une tabatière d’écaille cerclée d’or dont il se servait surtout pour inonder de tabac ses vêtements et ses alentours.

— Eh bien ? demanda-t-il.

Réalisant qu’elle l’examinait sans discrétion, Marianne devint très rouge et se hâta de détourner les yeux.

— Je connais cette romance, en effet.

Elle attaqua la célèbre mélodie avec une émotion dont elle ne fut pas maîtresse. Incapable de comprendre ce qui se passait au plus profond de son être, elle s’identifia à la musique avec une passion et une intensité dont elle se serait crue incapable. Mais cette fois, tout en chantant, elle osa regarder M. Denis. Jamais aucun homme ne l’avait attirée comme celui-là et, incapable de dissimuler ses impressions que son visage mobile livrait avec une grande vérité, elle garda ses prunelles vertes attachées aux yeux de l’inconnu et parut n’adresser qu’à lui seul les paroles d’amour de la chanson :

Tant que cette eau coulera lentement,

dans le ruisseau qui borde la prairie,  

je t’aimerai...

Mais à mesure que la plainte d’amour s’exhalait de ses lèvres, elle pouvait voir M. Denis quitter sa pose indolente, rejeter la tabatière d’un geste impatient et, peu à peu, s’approcher d’elle. Lui non plus ne la quittait pas des yeux. Il la regardait intensément, il la regardait comme jamais aucun homme n’avait osé, n’avait su la regarder. Et il semblait à la jeune fille qui si ce regard, tout à coup, l’abandonnait, elle cesserait de vivre à l’instant même. Des larmes montaient à ses yeux. Elle sentait battre son cœur sous le satin givré de sa robe, si fort qu’il semblait sur le point d’éclater. Elle se sentait à la fois heureuse, effrayée et inquiète, mais elle comprenait qu’elle pourrait chanter la nuit entière pour le seul plaisir d’être regardée ainsi.


L’ami, le pianiste disparurent instantanément, mais Marianne n’eut même pas l’idée de protester. C’était normal, c’était dans l’ordre des choses !

Quand la dernière note s’éteignit, Marianne et M. Denis se retrouvèrent face à face. Sans la quitter des yeux, il eut un sec claquement des doigts :

— Sors, Duroc ! Et vous aussi, Hassani ! fallait qu’ils fussent seuls, tous les deux ! En quelques minutes, cet inconnu au nom ridicule était devenu pour elle plus important que tout au monde et Marianne cherchait en vain à nommer le sentiment sauvage, primitif et exigeant qui la bouleversait. C’était comme si, depuis toujours, elle n’avait vécu que pour cet instant... Elle ne souhaitait même plus savoir qui était cet homme, s’il s’appelait vraiment Denis, si c’était un personnage noble ou dangereux. Non ! Il était là, et tout était bien. Elle n’avait besoin de rien d’autre.

Adossée au clavecin qu’elle étreignait de ses mains froides, la gorge haletante, elle le regardait approcher, plus près, encore plus près. Il lui sourit et elle sentit fondre son cœur sous le charme de ce sourire.

— Lorsque j’étais enfant, dit-il sur le ton de la confidence, je me suis souvent demandé ce qu’Ulysse avait entendu, lié au mât de son navire, tandis que ses compagnons avaient les oreilles bouchées de cire. Il suppliait qu’on le détachât pour se jeter à l’eau et nager vers la voix de la sirène. Je sais, maintenant, ce qu’il a éprouvé !

Les sirènes ! Jason Beaufort, lui aussi, l’avait comparée aux sirènes. Qu’avait-il dit ? Marianne ne s’en souvenait plus au juste. D’ailleurs, y avait-il encore un Jason Beaufort quelque part ? Avait-il jamais existé ? Elle-même avait-elle vécu avant cette minute ou venait-elle de naître ?

Malgré son nom français, l’étrange M. Denis devait être étranger. Il avait un léger accent qui faisait penser à l’Italie. Une seconde, l’idée qu’il était un conspirateur étranger réapparut, mais Marianne la chassa comme sans importance. Il pouvait bien être ce qu’il voulait. Elle savait déjà qu’il avait pris, dans sa vie, la première place. Le grand vide qui la faisait hésiter au bord du destin offert par Jason Beaufort n’existait plus.

Avec beaucoup de douceur, M. Denis prit les mains de Marianne et les garda dans les siennes, qui étaient chaudes et fermes. Il s’étonna de les trouver si froides.

— Vous êtes glacée ! Venez près du feu.

Il la fit asseoir sur la chaise longue, s’installa auprès d’elle et attira la table servie.

— Vous allez prendre quelque chose ?

— Non, vraiment, c’est inutile !

— Ne me dites pas que vous n’avez pas faim ! A votre âge on a toujours faim ! Moi, je dévorais. Tenez, un peu de ce pâté de grives, un doigt de chambertin. Le chambertin est le roi des vins. Je n’en bois jamais d’autre ! Non ? C’est ridicule ! Vous devez préférer le Champagne. Alors, un peu de Champagne ?

— C’est que... je n’en ai jamais bu ! fit Marianne inquiète en le voyant remplir une flûte de cristal d’un joyeux vin doré et mousseux.

— Alors, c’est l’occasion où jamais de commencer ! dit M. Denis gaiement. Vous l’aimerez ! Il n’y a pas une femme au monde qui n’aime le Champagne ! Il fait briller les yeux... encore, ajouta-t-il en se penchant un peu vers la jeune fille, que les vôtres n’aient vraiment pas besoin de cet artifice ! J’ai vu bien des émeraudes moins belles !

Tout en bavardant, il la servait avec l’adresse et l’attention d’un amoureux. Avec un peu d’appréhension, Marianne trempa ses lèvres dans le vin puis sourit. C’était frais, pétillant, parfumé, merveilleux ! Son hôte la regardait du coin de l’œil en souriant.

— Alors ?

— C’est merveilleux ! Puis-je en avoir encore un peu ?

— Mais comment donc !

Il la resservit en riant, puis se mit à manger avec entrain. Marianne, entraînée, l’imita. Le salon avait pris tout à coup une atmosphère intime et douce. On n’entendait aucun bruit au-dehors. La neige ouatait tout. Ils étaient là, tous les deux, comme au cœur d’un domaine enchanté, au creux d’une coquille chaude perdue dans une immensité de forêts pétrifiées. Jamais Marianne ne s’était sentie aussi bien, aussi heureuse. Elle vida sa flûte en souriant à M. Denis. Comme il était gentil et gai ! La pensée lui vint qu’il était même bien gai pour un veuf ! Mais peut-être n’avait-il pas aimé sa femme autant qu’on le croyait ? Ou peut-être que la musique lui avait fait du bien ? Ou encore que... Oh ! Et puis cela n’avait vraiment aucune importance ! Le Champagne poussait Marianne à l’optimisme. Elle ne sentait plus ni fatigue ni trac. Des idées folles lui montaient à la tête. Elle avait envie de rire, sans bien savoir pourquoi, de chanter... et même de danser !

— Encore un peu de Champagne ? proposa M. Denis qui la regardait avec un demi-sourire.

— Je veux bien ! Je... je n’aurais jamais cru que c’était aussi bon !

Il la laissa vider le verre à moitié puis, doucement, le lui enleva et s’approcha tout près d’elle.

— Assez bu pour le moment ! Dis-moi ton nom.

Le tutoiement soudain ne la choqua pas. Elle trouva même cela tout naturel ! Ils étaient devenus si bons amis en quelques instants.

— Marianne ! Je m’appelle Marianne M...

— Non... Je ne veux que ton prénom... J’apprendrai le reste plus tard si j’en ai envie... Un rêve, cela ne peut avoir qu’un prénom et il y a longtemps que je n’ai rêvé quelque chose d’aussi joli... Tu es belle, Marianne !... Ta voix m’a envoûtée, mais ta beauté m’enchante.

— C’est vrai ? fit-elle heureuse. Je vous plais à ce point-là... Alors, dites-moi votre nom à vous. Monsieur Denis, c’est affreux.

— Je sais ! Appelle-moi... Charles ! Tu aimes Charles ?

— Ça m’est égal ! Je l’aimerai puisque c’est votre nom.

Il avait pris sa main et la baisait doucement, remontant insensiblement vers le poignet, puis vers le bras, vers l’épaule dont il fit glisser la courte manche rose pour en toucher la rondeur. Sous la caresse, Marianne eut un long frisson, puis ferma, les yeux, envahie d’un bonheur inattendu. Pour rien au monde elle ne l’eût repoussé, peut-être parce que, depuis le premier regard échangé, elle avait eu, sans bien en avoir conscience, la certitude qu’un moment semblable viendrait. Le Champagne mettait dans son sang juste assez de chaleur pour éteindre la répugnance que, depuis sa malheureuse expérience avec Jean Le Dru, elle éprouvait envers les hommes ! D’abord Charles, ce n’était pas un homme vraiment, c’était un rêve. Et elle n’avait pas du tout envie de s’éveiller ni de parler, simplement d’écouter son propre corps s’éveiller à des sensations qui lui faisaient désirer plus que des baisers...