— Pour quelle raison ?

— La plus simple de toutes : je ne l’aime pas. Et je me suis promis de n’être jamais qu’à l’homme que j’aimerai.

— Comme c’est romantique ! ricana Fouché. Et vous n’aimez personne ?

— Personne !

— Pas même... cet Américain avec lequel vous êtes demeurée enfermée si longtemps dans le pavillon au fond du jardin ?

Marianne tressaillit. Il savait cela aussi ? Décidément, les renseignements allaient vite et il semblait aussi vain que dérisoire de chercher à dissimuler la moindre chose au ministre de la Police ! Cela donnait une désagréable impression : celle de vivre dans une sorte de vitrine éclairée de tous côtés, sans ombres et sans refuges possibles... A toute heure, en tous lieux, Fouché avait des yeux, des oreilles qui travaillaient pour lui... Et sans qu’elle en eût véritablement conscience, le visage de la jeune fille se ferma.

— Surtout cet Américain ! répondit-elle enfin d’une voix si altérée qu’elle en fut effrayée. Il ne s’agit pas d’amour entre nous... mais d’un vieux compte dont le règlement viendra peut-être un jour... et qui ne vous regarde en rien ! ajouta-t-elle avec une brusque colère.

En prononçant tous ces mots, Marianne avait eu l’étrange impression de mentir, pour la première fois. Elle les pensait cependant et il n’y avait rien dans ses paroles qui ne fût exact... pourtant c’était comme si, au fond d’elle-même, une voix secrète protestait ! Il lui était désagréable de parler à cet homme de Jason Beaufort. Qu’il fût un ennemi était une chose, mais il n’en appartenait pas moins à son univers secret à elle, à cet autrefois auquel nul n’avait le droit de toucher. Même s’il avait été l’instrument de sa ruine, Jason appartenait au cadre, au temps de Selton. Et Fouché n’avait rien à faire avec Selton.

Il ne lui demandait rien d’ailleurs. Péniblement, il s’extrayait de son fauteuil, resserrant autour de sa maigre personne ses châles et ses flanelles.

— C’est bon, fit-il seulement, je ne vous poserai pas de questions à ce sujet. Mais si vous me cachiez quelque chose d’important concernant votre mission... soyez bien sûre que j’en serais tôt ou tard informé ! Cela, alors, vous coûterait bien plus cher que cela ne vaut. J’espère que vous en êtes persuadée ?

— Tout à fait ! dit Marianne froidement. Et je répète : ce qui se passe entre M. Beaufort et moi ne regarde que nous-mêmes !

— Parfait ! Dans ce cas, nous allons l’un comme l’autre regagner nos lits respectifs. Je vous souhaite une bonne nuit, mademoiselle Mallerousse !

Il appuya intentionnellement sur ce nom, mais Marianne dédaigna la menace légère que le ton impliquait. Elle n’avait rien à se reprocher. Elle ne cachait rien... hormis la conversation qu’elle avait eue récemment avec le prince, mais, dans toutes les circonstances de la vie, il faut savoir prendre un parti. Marianne avait choisi celui de la tranquillité dont elle avait grand besoin pour mener à bien ses projets d’avenir. Elle esquissa une révérence.

— Bonne nuit, monsieur le Ministre !

Au-dehors, elle retrouva le valet-policier Basvin puis, dans la cour, la voiture qui les avait amenés. Un long moment, tous deux roulèrent en silence. Marianne n’avait plus sommeil, mais l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec Fouché lui donnait à penser. Il ne lui était plus possible d’ignorer ou de minimiser la surveillance étroite dont elle était l’objet. Pourtant, Fouché ne lui avait pas parlé de la fameuse voiture noire. Marianne, elle-même, tout à sa colère, l’avait oubliée un instant. Mais il était évident que Fouché, lui, n’oubliait rien. Dans ce cas, il fallait sans doute en conclure que non seulement il connaissait l’existence de cette voiture, mais encore qu’il en était très certainement le maître.

Ce fut Basvin qui, le premier, rompit le silence :

— Je dois des excuses à Mademoiselle, dit-il doucement. Il semble que je me sois trompé. Mademoiselle veut-elle m’excuser ?

— Vous avez fait votre travail, riposta Marianne avec un léger dédain. Je ne peux vous en vouloir. D’autant plus que vous m’avez tirée d’une situation difficile. Puis-je savoir ce que vous avez fait de ce malheureux Fercoc ?

Le policier sourit :

— Nous l’avons simplement remis dans son lit avec défense d’en bouger... et nous lui avons fait comprendre qu’il lui serait beaucoup plus profitable de ne plus s’occuper de Mademoiselle, surtout s’il tient à sa place.

— Et... si l’on s’aperçoit que nous sommes sortis ? Que dirons-nous ?

— Rien ! On ne s’en apercevra pas.

En effet, quand la voiture franchit le portail de l’hôtel Matignon, tous les autres attelages qui attendaient là au moment de leur départ y étaient encore. Rien n’avait changé, ni dans la rue déserte ni dans l’hôtel illuminé. Le faux valet sauta à terre, aida Marianne à descendre puis ôta l’ample manteau sombre dont il avait recouvert sa livrée.

— Il me reste à souhaiter une bonne fin de nuit à Mademoiselle, dit-il en s’inclinant. Puis à lui faire mes adieux. Je quitte demain le service du prince.

— Vous partez ? fit Marianne surprise. Mais pourquoi ?

— J’ai à faire ailleurs... et sous une autre enveloppe. Il se peut que nous nous rencontrions encore ; en d’autres circonstances. De toute façon que Mademoiselle...

— Est-il encore nécessaire, en ce cas, d’employer la troisième personne ?

— Non, je ne pense pas... mais je vous remercie d’en faire la remarque. Bonne chance, mademoiselle Mallerousse. Et soyez certaine que, dans cet hôtel, vous demeurerez aussi soigneusement protégée.

Protégée... ou surveillée ? Les deux sans doute, songea Marianne en le regardant s’éloigner vers les communs. En tout cas, la transformation qui s’était opérée, en une seconde, chez cet homme était curieuse. Ses traits lourds s’étaient animés, son regard morne avait pris soudain de l’éclat, l’attitude elle-même s’était modifiée. Et la jeune fille se demanda combien d’hommes de Fouché vivaient au juste dans cette maison, et sous quels déguisements. Combien aussi dans Paris et dans l’énorme Empire ? Ils formaient un monde étrange, secret et silencieux, dont les ramifications profondes s’étendaient à perte de vue, un monde dont elle-même faisait partie bien malgré elle et qui semblait couvrir toutes les classes de la société. N’assurait-on pas que l’impératrice Joséphine, elle-même, avait parfois renseigné la police ? Et sur tout cela régnait, autant et plus peut-être que le Corse, l’inquiétant personnage dont, tout à l’heure, elle avait, cependant, surpris un aspect si ridicule. Mais aucun ridicule ne pouvait tuer la peur qu’inspirait Fouché.

Tout en rêvant ainsi, Marianne pénétra dans l’hôtel et, passant devant l’une des portes entrouvertes des salons, jeta un coup d’œil à l’intérieur. Rien n’y avait bougé, ni les choses ni les êtres. C’était comme si le temps, un moment, s’était arrêté. Le démon du jeu n’avait pas encore lâché ses fidèles.

11

LA NUIT DU BUTARD

La berline de ville du prince de Bénévent filait, de toute la vitesse de ses irlandais ferrés à glace, sur la promenade de Longchamp, déserte à cette heure tardive. Il était 8 heures du soir. Si l’on eût été à la belle saison, les équipages et les cavaliers s’y fussent pressés encore durant plusieurs heures, mais la nuit, le froid et la neige avaient chassé les Parisiens depuis longtemps : les bourgeois vers leur souper et leur partie de cartes, l’élite vers les grandes soirées, qui avaient lieu à peu près chaque soir à cette période de l’année. Hier, c’était chez le prince de Cambacérès, ce soir chez le duc de Cadore, qui avait remplacé Talleyrand au poste de ministre des Relations extérieures. C’était sans doute la raison pour laquelle, songeait Marianne, le prince était auprès d’elle dans cette berline plutôt qu’en train de se préparer pour le bal du duc.

Enfoncée dans les coussins de velours amarante, assortis aux grandes roues vernies de la voiture, elle regardait défiler d’un œil indifférent le paysage neigeux. Elle connaissait bien Longchamp, maintenant, pour s’y être promenée souvent avec la princesse et la petite Charlotte, et elle se souciait peu de l’endroit où on l’emmenait. Talleyrand lui avait dit, le matin même :

— Ce soir, je vous conduirai chez l’un de mes bons amis, grand amateur de musique. Faites-vous aussi belle que possible. Ce ne sera pas difficile d’ailleurs, mais je voudrais vous voir en rose.

C’était la première fois que le prince manifestait une préférence vestimentaire quelconque. Marianne s’en étonna, d’autant plus que, jusqu’à présent, elle était persuadée qu’au contraire ses goûts allaient plutôt aux couleurs froides comme le vert ou le bleu, et qu’elle ne possédait pas une robe rose.

— Vous en aurez une ce soir ! assura le prince et, de fait, dans la journée, Leroy avait livré à Marianne une toilette qu’elle avait jugée fabuleuse, encore que d’une extrême simplicité.

La robe était faite d’un satin rose très pâletout givré d’argent, sans la moindre garniture, mais elle était accompagnée d’un grand manteau à capuchon de même étoffe, ourlé et ouaté d’hermine, ainsi que d’un manchon assorti. L’effet, sur elle, était prodigieux ainsi que le lui avait prouvé le sourire satisfait dont l’avait gratifié le prince, tout à l’heure, quand elle était descendue le rejoindre.

— Je crois, lui dit-il, que ce soir encore vous remporterez une victoire, peut-être votre plus grande victoire !

En effet, la voix de Marianne lui valait des succès de salon extrêmement flatteurs, mais qui ne la touchaient qu’en proportion de ce qu’elle espérait rencontrer au théâtre. Elle était assez sage pour comprendre que, justement, ce n’étaient que des succès de salon, donc des lauriers bien éphémères. D’ailleurs, depuis quelque temps, elle éprouvait moins de confiance en elle, moins d’ardeur à travailler son chant. De plus, il y avait cette obsédante voiture noire qui s’attachait toujours à ses pas, où qu’elle allât. C’était comme un présage sinistre qui se collait à elle et la hantait. Elle avait pensé parfois à sortir à pied pour voir si quelqu’un l’aborderait, mais elle n’avait pas osé, retenue par une crainte inexplicable. Chose plus grave, elle avait souligné le fait dans son rapport, mais Fouché n’avait pas relevé l’information. Et Marianne ne savait plus que penser. Le prince, non plus, ne lui en avait pas parlé. Comment cela était-il possible ? Elle songeait, dès le lendemain, à se rendre chez Fouché.