— Vous m’avez sauvée, dit-elle en s’efforçant de refouler l’humiliation qu’elle éprouvait à devoir ce salut à des domestiques. Je tiens à vous en remercier. Mais comment avez-vous deviné que j’avais besoin d’aide ?
— Rien de ce que fait Mademoiselle ne doit nous échapper, répondit le valet d’un ton morne. Ce sont les ordres !
— Les ordres de qui ? Du Prince ?
— Les ordres, mademoiselle !
Marianne n’insista pas. Elle comprenait que l’auteur de commandements si remplis de sollicitude devait se situer hors de l’hôtel Matignon. Elle regarda plus attentivement son interlocuteur. Bien sûr, elle avait déjà vu ce visage impersonnel aux traits lourds et sans expression, mais elle ne connaissait pas le nom de cet homme, l’un des nombreux valets de la maison. D’ailleurs, cela n’avait pas beaucoup d’importance. Il l’avait débarrassée de l’encombrant Fercoc, il avait droit à toute sa gratitude. Elle s’apprêtait à la lui redire, pressée qu’elle était maintenant de le voir se retirer et la laisser finir une nuit tout de même un peu trop agitée. Mais il ne lui en laissa pas le temps.
— Il y a d’autres ordres, dit-il.
— D’autres ordres ? Lesquels ?
— Que Mademoiselle veuille bien se lever, s’habiller et me suivre. J’attendrai dans le couloir que Mademoiselle soit prête.
— Vous suivre ? A cette heure-ci ? Mais pour aller où ?
Mue par un réflexe bien naturel, Marianne, ainsi invitée à quitter son lit, s’était au contraire enfoncée plus profondément sous ses couvertures. Le valet ne s’en émut pas.
— Mademoiselle doit me suivre sans poser de questions de même que moi, dans certaines circonstances, je dois prier Mademoiselle de m’accompagner à certain endroit. Mais, que Mademoiselle se rassure, se hâta-t-il d’ajouter en voyant une lueur de crainte s’allumer dans les yeux verts qui, au ras des draps, le regardaient, elle sera de retour ici bien avant le lever du jour !
— Mais, enfin, on me verra sortir ! Si Son Altesse pose des questions...
— Son Altesse joue, fit l’homme toujours du même ton uni. Elle ne s’apercevra de rien ! Et il y a encore de nombreuses voitures dans la cour. Le portail est toujours ouvert ! Mais il faut que Mademoiselle se hâte ! Je l’attends !
Il allait sortir, peut-être pour couper court à de plus longues protestations. Marianne le retint du geste.
— Vous êtes de la police, n’est-ce pas ? Comment vous appelez-vous ?
L’homme hésita un instant. Mais, pour la première fois, Marianne crut voir, dans son regard sans couleur bien définie, une lueur amusée.
— Basvin, pour vous servir !
Et, cette fois, il sortit pour laisser la jeune fille passer quelques vêtements.
En franchissant le seuil de l’hôtel de Juigné, quelque vingt minutes plus tard, Marianne ne fut donc pas autrement surprise. Elle se doutait, en quittant la rue de Varenne, que c’était là que Bas-vin la menait. De plus, avec Fouché, elle savait depuis longtemps qu’il ne fallait s’étonner de rien. Par contre, elle sentit sa mauvaise humeur lui revenir quand un huissier en pantoufles l’installa dans une antichambre glaciale dont le poêle, par mesure d’économies sans doute, devait être éteint depuis de longues heures.
Enveloppée dans une épaisse mante à capuchon, les pieds dans des bottines fourrées et les mains au fond d’un manchon de petit-gris, Marianne, installée sur une dure banquette dans un coin de la grande pièce nue, humide et sombre, ne tarda pas à grelotter. De plus, elle tombait de sommeil et ne comprenait pas pourquoi Basvin l’avait traînée ici toute affaire cessante. Est-ce que vraiment cette entrevue ne pouvait attendre le lendemain ?
Quand, au bout d’un quart d’heure, le pseudo-valet vint la chercher pour l’introduire enfin dans le cabinet du ministre, elle était tout à fait en colère.
— Ce n’est pas trop tôt ! lança-t-elle d’un ton vengeur en s’engouffrant dans l’étroit bureau qu’elle connaissait déjà.
Le spectacle qui l’y attendait avait cependant de quoi lui rendre toute sa gaieté. Enveloppé dans une infinité de flanelles, de camisoles, de châles et de lainages de toutes sortes, pas toujours d’une propreté idéale d’ailleurs, les pieds dans de gros chaussons de tapisserie dus sans doute à l’aiguille diligente de sa duchesse, et un grand bonnet de coton enfoncé jusqu’aux sourcils, M. le duc d’Otrante, l’œil mauvais, la regardait du fond d’un fauteuil dans lequel, normalement, il se mouvait à l’aise mais qui, pour l’heure présente, semblait avoir toutes les peines du monde à contenir tout ce surcroît de vêtements. Devant Fouché, dans une belle tasse de Sèvres bleu et or, autour de laquelle il réchauffait ses mains jaunes, fumait une tisane verdâtre. Et Marianne comprit pourquoi elle avait attendu tout ce temps : Tout cet appareil de défense contre le froid avait bien demandé un quart d’heure ! Mais, comme il n’incitait pas précisément au respect, la jeune fille n’en attaqua que de meilleur cœur.
— Est-ce que, vraiment, ce que vous aviez à me dire ne pouvait attendre qu’il fît au moins jour, monsieur le Ministre ? On m’a tirée de mon lit, jetée dans une voiture, traînée ici sans un mot d’explication. Pourtant, si je ne me trompe, vous étiez hier soir à là réception du prince de Bénévent ? Ne pouviez-vous me parler un instant ? J’ai toujours entendu dire que l’on n’était jamais aussi isolé que dans une foule !
Peut-être pour se donner encore un instant de réflexion Fouché but un peu de sa tisane, fit une grimace, ajouta du sucre, but de nouveau et finalement reposa sa tasse en soupirant.
— Asseyez-vous, cessez de crier et écoutez-moi. Ce n’est pas par plaisir que, malade comme vous me voyez, je me suis traîné jusqu’à ce bureau pour vous y recevoir. Moi aussi, j’étais dans mon lit et, croyez-moi, j’y étais bien. Mais si vous étiez demeurée seule dans le vôtre nous n’en serions pas là vous et moi !
Machinalement, Marianne s’assit sur l’une des terribles chaises raides dont elle avait gardé le souvenir.
— Ce qui veut dire ? fit-elle sans comprendre.
— Que j’avais donné des ordres précis vous concernant. Si vous receviez un homme dans votre chambre, on devait l’en tirer aussitôt et vous amener ici sans délai.
— Et pourquoi, s’il vous plaît ?
— Pour y entendre ceci : je ne vous ai pas placée où vous êtes pour que vous y filiez le parfait amour avec n’importe qui.
— Moi ? Filer le parfait amour ? protesta Marianne révoltée.
— Laissez-moi continuer. Je répète : avec n’importe qui. Vous êtes rue de Varenne dans un but bien précis et, si vous tenez à savoir le fond de ma pensée, il n’y a qu’un homme, un seul que je vous autorise à recevoir... euh, intimement : c’est ce cher prince !
Aussitôt Marianne fut debout, rouge de colère jusqu’à la racine des cheveux.
— Ainsi, vous osez me le dire en face ? gronda-t-elle. Vous ne m’avez envoyée chez le prince que clans le but de faire de moi sa maîtresse. Cette histoire d’espionnage n’était qu’un prétexte.
— En aucune façon ! Mais voulez-vous me dire s’il est une meilleure manière de se renseigner sur les faits et gestes de quelqu’un que de partager un oreiller avec lui ? De ce côté, et pour peu que l’on connaisse le vice-grand-électeur, votre beauté autorisait tous les espoirs. Or, est-ce que vous n’allez pas vous amouracher d’un minable précepteur ?
— Mais je ne me suis amourachée de personne ! C’est insensé, à la fin ! Si votre sbire possède seulement une once d’honnêteté, il vous dira qu’en tirant M. Fercoc de ma chambre il a mis fin à une véritable bataille.
Une quinte de toux lui coupa la parole. Sous son bonnet de nuit, la face blême de Fouché devenait rouge brique. Précipitamment il ouvrit un classeur, en tira une fiole, une cuiller et avala une grande cuillerée d’un épais sirop. Marianne profita de cet intermède pharmaceutique pour reprendre haleine. Quand le ministre eut retrouvé sa voix, il admit :
— En effet, il m’a dit que vous sembliez vous défendre, mais les jeux de l’amour sont parfois plus violents qu’on ne l’imagine, et je sais des femmes...
Ce fut au tour de Marianne de rougir. Précipitamment, elle s’écria :
— Il n’était nullement question des jeux de l’amour : du moins pour moi. Ce garçon s’était caché sous mon lit durant mon absence. Il en est sorti lorsque j’ai été couchée et près de m’endormir. J’ai donc subi une agression... et je ne vois pas pourquoi cela nécessitait qu’on me traînât ici en pleine nuit pour y subir un cours de morale... enfin, de votre morale personnelle !
Pour la première fois, Fouché risqua un mince sourire.
— Soit, je veux bien l’admettre pour cette fois : Vous avez été victime de votre charme. C’est un malentendu. Mais, après tout, je ne suis pas mécontent de la rencontre : au moins cela m’a permis de vous préciser certaines directives dont je serais heureux de vous voir tenir compte à l’avenir.
— C’est-à-dire ?
— Pas d’amant... sauf le prince ! susurra Fouché qui avait joint le bout de ses doigts et les contemplait avec attention, ce qui lui permit d’ignorer de coup d’œil indigné de son interlocutrice.
— Pas même le prince ! rectifia celle-ci d’une voix tranchante. Inutile de garder des illusions à cet égard, monsieur le Duc. Le prince est plein de grâce envers moi, mais son attention est ailleurs !
— La duchesse de Courlande, je sais, mais cela n’empêche pas ! La duchesse approche du demi-siècle... et vous n’avez pas vingt ans ! Est-ce que vous ne plaisez pas à notre ami ? J’ai cru m’apercevoir du contraire ! Et vous avez même réussi à séduire l’agressive Mme de Périgord, ce qui est un véritable exploit !
— Je crois, en effet, que je plais à Son Altesse Sérénissime, fit Marianne gravement. Mais là n’est pas la question. Même si le prince était amoureux de moi, je ne lui céderais pas.
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