— Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ? soupira-t-elle.

— Non ! Je n’ai pas fini !

Il s’était retourné tout d’une pièce et revenait vers elle. Sur son visage, Marianne ne trouva plus trace de la violence des instants précédents. Il était grave, mais calme.

— Marianne, murmura-t-il, essayez de m’écouter un instant sans vous fâcher. Je vous supplie de croire que je suis sincère. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas rester ! Non, taisez-vous ! Je sais ce que je dis ! Si je suis ici, ce soir, c’est uniquement pour vous.

— Pour moi ?

— Oui. Je vous cherche depuis l’Angleterre. A Plymouth, j’ai appris que vous étiez passée en France et je suis venu ici.

— Comment m’avez-vous trouvée ? Vous m’aviez fait suivre, n’est-ce pas ? fit-elle songeant tout à coup à la voiture noire.

— Pas du tout ! J’ai quelques relations, entre autres au ministère de la Police. Maillocheau, le secrétaire du citoyen Fouché, m’a quelques obligations. Votre signalement suffisait, d’autant plus que vous aviez fait votre entrée dans la maison en compagnie d’un homme aussi remarquable que le célèbre Surcouf ! Je n’ai d’ailleurs pas compris comment vous aviez réussi à arraisonner le roi des corsaires. Il n’est pas donné à tout le monde de promener en laisse le tigre des mers !

L’atmosphère se détendait. Malgré elle, Marianne sourit à l’évocation de son ami d’un jour. Plus d’une fois, elle y avait songé, toujours avec une sorte de tendresse, comme à quelqu’un que l’on aurait pu aimer. Mais elle ne voulait pas que Beaufort se servît de lui pour l’amener à composition et, d’un geste, elle chassa l’image du corsaire.

— Soit, dit-elle, vous me cherchiez, vous m’avez trouvée et vous essayez de me convaincre de quitter cette maison. Pour aller où, s’il vous plaît ?

De nouveau le silence, habité par la présence vivante du feu. L’odeur du sapin brûlé emplissait la pièce d’une senteur chaude et poivrée tout à la fois. Malgré lui, le regard de Marianne se trouva captif des yeux bleus de l’Américain. Elle resta là, en face de lui, comme le passereau fasciné par le rapace, mais les serres du faucon, tout à coup, lurent sur ses épaules, singulièrement douces. Elle ne fit rien pour les écarter.

D’un geste à la fois si rapide et si léger que Marianne ne s’en aperçut pas, Jason dénoua les liens de satin qui fermaient la mante noire, la rejeta en arrière. Le lourd tissu sombre s’étala sur le marbre, libérant la fine silhouette verte qui jaillit devant lui comme un svelte jet d’eau d’une pierre noire. Un instant, il la contempla sans que Marianne, subjuguée par ce regard étincelant, osât le moindre geste. Il lui semblait que si elle bougeait, si peu que ce soit, si elle disait un seul mot, quelque chose de rare et de précieux se briserait, sans qu’elle pût comprendre d’où lui venait cette étrange idée. Finalement, ce fut lui qui parla, après un soupir :

— Vous êtes trop belle ! fit-il tristement. Ce n’est pas permis d’être belle à ce point ! C’est dangereux ! Oui c’est cela : dangereux ! Vous serez en danger tant que vous demeurerez ici. Il faut que vous quittiez cette maison, ce pays, sinon, tôt ou tard, vous en souffrirez. Les sirènes ne sont pas faites pour les routes terrestres. Elles sont filles de la mer et le bonheur ne peut leur venir que de la mer, et je n’ai jamais rencontré personne qui ressemblât autant que vous à une sirène ! Venez avec moi sur la mer, Marianne.

Attiré par la profondeur des prunelles vertes qui le regardaient, par la fraîcheur de ces lèvres entrouvertes sur de petites dents humides, il essaya de l’attirer à lui, emporté peut-être par une passion dont il n’était plus maître. Mais Marianne, effrayée, recula instinctivement devant le baiser qui allait venir. Le charme était rompu, le passereau secouait ses plumes.

— C’est la seconde fois, dit-elle durement, que vous me proposez de m’emmener. Pourquoi supposez-vous que j’accepterai aujourd’hui plus qu’au soir de mes noces ?

— Parce que vous êtes seule, abandonnée, livrée à tous les dangers, à toutes les embûches. Croyez-vous pouvoir continuer longtemps cette vie fugitive, cachée sous des noms d’emprunt, à la merci d’un chantage ou d’une dénonciation ? Ce que je vous offre, c’est une vie libre, dans un pays neuf, le mien. Je ne vous demande même pas d’être à moi, mais de venir avec moi. J’ai un bateau.

— Je sais ! cria Marianne. Je sais aussi d’où vous l’avez tiré, ce bateau. Pensez-vous que je puisse jamais oublier cela ? Non, Jason Beaufort, tant que je vivrai ce souvenir brûlera en moi, aussi cruel que la haine.

— Je ne vous demande pas de l’oublier, fit Beaufort avec impatience. Je vous demande de me suivre, de me permettre de vous sauver. Je vous jure qu’ici vous êtes en danger !

— La France est en guerre avec l’Angleterre. La police anglaise ne viendra pas me chercher ici.

— Il ne s’agit pas de cela ! Vous courez un danger bien pire que celui de la police.

— Quelle sorte de danger ?

— Je ne peux pas vous le révéler. Mais il est sérieux.

— Si vous voulez que je vous croie, il faut me dire ce que c’est !

— Je ne peux pas ! C’est impossible.

— Alors, cela ne m’intéresse pas ! Et vos mises en garde ne m’intéressent pas davantage ! D’ailleurs, pourquoi tenez-vous tellement à me sauver, si je suis en danger ?

— Peut-être parce que je n’ai jamais pu supporter de voir détruire une œuvre d’art et que vous êtes la plus belle de toutes, ou peut-être, plus simplement, parce que j’ai le profond désir de vous rendre l’équivalent de ce que je vous ai pris. Venez avec moi, Marianne, je vous ju... je vous promets, sur ce que j’ai de plus sacré, que vous ne le regretterez pas !

Brusquement, Marianne lui tourna le dos. Les bras croisés, elle se mit à aller et venir, cherchant à lutter contre l’insidieux apaisement qui se glissait en elle, contre l’envie curieuse qui lui venait d’écouter cet homme, de le croire, cherchant à réchauffer sa colère :

— C’est trop facile, en vérité ! Alors, vous supposez qu’il suffit de quelques explications, d’un peu de repentir pour tout effacer ? Après cela, il n’y a plus qu’à tendre une main généreuse, à dire : « Venez avec moi, je veux réparer » pour que j’accepte de vous suivre les yeux fermés. Oui, en vérité, ce serait trop facile ! Mais il fallait songer à tout cela avant de me dépouiller et de m’avilir ! Maintenant, il est trop tard, vous entendez, trop tard ! J’aime mieux vivre proscrite, cachée, misérable, j’aime mieux souffrir mille morts plutôt qu’accepter quoi que ce soit de vous ! Comment ne comprenez-vous pas que je vous hais ?

Elle lui avait craché au visage les derniers mots et elle eut la cruelle satisfaction de le voir pâlir, s’en réjouit comme d’une victoire, espérant vaguement une défaillance qui le mettrait tout à fait à sa merci et lui permettrait de l’écraser. Mais cet homme de fer ne savait pas faiblir. Il haussa les épaules, alla lentement reprendre la grande cape noire, à triple collet, qu’il avait posée sur un siège et la jeta sous son bras. Son visage, quand il se retourna, avait repris son impassibilité. Dans ses yeux, la flamme chaude était éteinte.

— Vous n’avez rien compris ! et vous n’avez encore rien appris, n’est-ce pas ? fit-il durement. Vous croyez toujours être la souveraine d’un empire en réduction ? Vous pensez que choses et hommes doivent se plier à vos désirs et n’opposer qu’un grand salut à vos coups de pied de gamine capricieuse ? Je crains que vous ne soyez bientôt cruellement déçue, plus cruellement encore que par le passé ! Mais vous êtes maîtresse de vous-même ! Adieu donc, Marianne Mallerousse, faites à votre guise. Si pourtant...

— Inutile ! coupa Marianne raidie dans son orgueil et sa rancune.

Mais il ne parut pas l’avoir entendue et acheva tranquillement :

— Si pourtant un regret vous venait, ou l’envie de connaître ce pays de soleil où pousse le coton, où chantent les Noirs, que je vous offre d’habiter... en femme libre et en gardant la tête haute, souvenez-vous que je reste à Paris encore quelque temps : hôtel de l’Empire, rue Cerutti. Je vous attendrai.

— Je ne viendrai pas !

— Peut-être que si. Réfléchissez, Marianne. La colère est mauvaise conseillère et vous courez un réel danger. N’oubliez pas ceci : je ne souhaite que votre tranquillité et votre bonheur !

La cape noire tournoya quand il la jeta sur ses épaules. Rapidement, il se dirigea vers la porte-fenêtre. Immobile devant la cheminée, Marianne n’avait pas bougé, mais, comme sur un dernier regard il allait sortir, elle l’arrêta :

— Un mot encore ! Est-ce que... Selton est complètement détruit ?

A son tour, Jason Beaufort éprouva le besoin d’être cruel, de rendre blessure pour blessure à cette diaphane statue, rigide dans ses voiles changeants, de voir, si peu que ce soit, vaciller les impitoyables prunelles vertes.

— Non ! fit-il durement. Il en est resté très suffisamment pour que celui à qui je l’ai vendu le paie un bon prix. Et j’ai pu, grâce à lui, acquérir un grand coureur des mers.

Touchée à son tour, Marianne ferma les yeux pour qu’il ne vît pas monter les larmes. Elle aurait voulu qu’il ne restât pas pierre sur pierre de la maison qu’elle avait aimée.

— Allez-vous-en... Allez-vous-en vite !

Elle ne vit pas le geste qu’il eut vers elle ni son regard de colère et de douleur ; elle n’entendit pas le soupir qu’il étouffa. Elle entendit seulement :

— Ayez le courage de regarder les choses en face... et ne refusez pas, sottement, ce qui vous est dû !

Elle ouvrit seulement les yeux quand un courant d’air glacial lui arracha un frisson. La porte-fenêtre, ouverte sur le vide de la nuit, battait doucement. Une rafale de vent s’engouffra dans le pavillon et alla soulever les cendres de l’âtre. Lentement, Marianne se baissa, ramassa son manteau dont elle enveloppa ses épaules, se réfugiant dans sa tiédeur confortable comme dans un abri. Là-bas, à grandes enjambées rapides, Jason Beaufort s’éloignait vers la maison illuminée, sa grande cape noire claquant au vent comme la voile du Vaisseau Fantôme.