Mais Jason Beaufort paraissait décidé à ne pas relever sa provocation. Lâchant son bras, il chiquenauda les ruches empesées de sa chemise avec des grâces très XVIIIe siècle et déclara calmement :

— Chaque chose en son temps ! C’est donc entendu : nous nous retrouvons après le souper. Tâchez de ne pas y manquer. Vous ne savez pas quel plaisir pervers j’éprouve parfois à déclencher un affreux scandale.

Marianne rougit de colère. Il la narguait et elle détesta la petite flamme joyeuse qui brillait dans ses yeux bleus.

— N’ayez crainte, dit-elle sèchement. J’y serai !

Il la salua avec une souplesse et une grâce étonnantes chez un homme d’aspect aussi viril.

— Je vais vivre dans l’attente de cette minute. Voyez en moi votre serviteur, mademoiselle, en même temps qu’un admirateur qui, tout à l’heure, vous applaudira à tout rompre ! (En se relevant il ajouta, tout bas :) Ne faites pas une tête pareille, belle enfant ! On jurerait que vous avez rencontré l’Ogre. Je vous jure que je ne dévore pas les jeunes filles... du moins pas comme vous l’imaginez ! A tout à l’heure.

Il pirouetta sur ses talons et disparut dans la foule. Marianne passa une main tremblante sur son front. Il était moite de sueur et, tirant son mouchoir, elle l’essuya furtivement. Elle était soulagée d’être délivrée, même pour un instant, mais l’alerte avait été chaude.

— Allons, que faites-vous donc ? fit près d’elle la voix pleine de reproches de Talleyrand. Dussek est déjà au piano et va commencer dans un instant. Ensuite ce sera votre tour. Venez vous asseoir auprès de Mme de Périgord, elle vous réclame.

Avec sa courtoisie froide de grand seigneur, il lui avait pris la main pour lui faire traverser les nombreuses rangées de sièges où s’installaient ses invités.

Tout en marchant, il remarqua :

— : Ce monde est bien petit, en vérité. Je pense que vous en demeurez d’accord avec moi. Imaginiez-vous rencontrer ici ce soir un vieil ami, hé ?

— Aucunement, Votre Altesse, fit Marianne sincère en se demandant avec angoisse que ce Beaufort avait bien pu lui dire. M. Beaufort vous a dit...

— Qu’il avait beaucoup connu vos parents en Angleterre, ce qui confirme ce que je pensais de vos origines. Il paraît nourrir pour vous une grande admiration.

« L’hypocrite ! Le misérable hypocrite ! songea Marianne furieuse. Il est bien capable d’avoir chanté mes louanges pour en savoir davantage. » Mais tout haut elle demanda :

— Votre Altesse accepterait-elle de me dire où elle a rencontré Jason Beaufort ?

Talleyrand se mit à rire :

— Oh ! Il y a longtemps ! Lorsque j’ai voyagé en Amérique, j’ai beaucoup connu son père qui était un parfait gentilhomme et un homme de bien. Le jeune Jason n’était encore qu’un affreux garnement ne rêvant que bateaux et marine. Il passait sa vie à transformer en engin navigable tout ce qui lui tombait sous la main... jusqu’aux baquets à laver le linge ! Mais leur maison d’Old Creek Town était d’une grande beauté.

— Etait ?

— Elle a été détruite par un incendie, peu après la mort de Robert Beaufort. Une mort aussi étrange d’ailleurs que cet incendie. La ruine a suivi et, si coupable il y avait, on ne l’a jamais retrouvé. Oui, une bien étrange histoire ! Au fait : ne devriez-vous pas la connaître aussi bien que moi, hé ?

Marianne baissa les yeux pour cacher son embarras :

— J’étais trop jeune pour m’intéresser à ce que l’on disait au salon, chez mes parents. Et puis nous n’avons pas tellement reçu M. Beaufort ! Moi, en tout cas, je l’ai vu fort peu !

— Je le regrette pour vous. C’est un garçon remarquable et que j’aime beaucoup. Il lutte courageusement pour refaire sa fortune anéantie et il y parviendra. Il est de ceux qui bâtissent des empires contre vents et marées. Savez-vous que voici quelques mois il a perdu corps et biens son navire chargé de coton, tout ce qu’il possédait au monde, plus la cargaison de ses armateurs ? Eh bien ! par je ne sais quelle magie, il vient de racheter un navire et il cherche actuellement une cargaison pour rentrer à Charleston les cales pleines. N’est-ce pas admirable ?

On était parvenu au premier rang des spectateurs. Il était temps, car Marianne allait oublier toute prudence et éclater. Elle ne savait que trop de quelle « magie » s’était servi cet « homme admirable » pour rétablir sa fortune anéantie : un jeu de cartes et la passion d’un joueur fanatique. Mais tandis qu’elle prenait place, encore frémissante de colère étouffée, sur un tabouret auprès de la jeune comtesse, elle remit à plus tard l’examen du comportement de Jason Beaufort, à bien plus tard, quand elle saurait enfin ce qu’il voulait d’elle au juste ! Pour le moment, les longues mains pâles du pianiste tchèque venaient de se poser sur le clavier. Il convenait de faire silence, même dans son cœur et dans son esprit. La musique n’était-elle pas, pour Marianne, le meilleur des calmants ? Il fallait qu’elle s’y abandonnât totalement pour gagner l’état de grâce dont elle aurait besoin dans un instant. Elle ferma les yeux, tandis que l’artiste préludait.


Deux heures plus tard, Marianne, une mante noire jetée sur sa robe légère, des socques aux pieds, sortait de l’hôtel par une porte-fenêtre, traversait la terrasse et se lançait dans le désert du parc. La neige avait cessé de tomber, mais une épaisse couche blanche s’étendait sur toutes choses, dessinant l’immense tapis d’herbe jusqu’à la barrière des arbres, faisant surgir de la nuit d’étranges fantômes blancs. Marianne ignorait la peur née des éléments ou de la nuit. Elle prit sa course à travers l’espace blanc, quittant hâtivement la zone lumineuse déversée par les hautes fenêtres de l’hôtel. La neige avait radouci le temps. Le froid était moins vif. La jeune fille gagna rapidement le fond du parc, prit à gauche et, en approchant le petit pavillon octogonal, vit qu’un peu de lumière filtrait entre les rideaux tirés. Jason Beaufort devait l’attendre.

Il était là, en effet, assis dans le salon en rotonde, chauffant ses mains au feu, toujours préparé, qu’il avait dû allumer en entrant. Son dur profil, découpé nettement sur le fond doré des flammes, frappa Marianne. Pour la première fois, elle lui trouva une sorte de beauté, mais elle chassa bien vite cette pensée qu’elle jugea amollissante et incompatible avec ce qui allait se passer.

Refermant la porte-fenêtre derrière elle, la jeune fille s’avança. Ses socques claquèrent sur la marqueterie de marbre noir, gris et blanc du dallage, mais Jason ne tourna pas la tête. Sans la regarder, il lui désigna un fauteuil placé à l’autre angle de la cheminée.

— Venez vous asseoir ici.

Elle obéit machinalement, rejeta le capuchon de sa mante sur les épaules. Sa petite tête fière, couronnée de boucles luisantes, brilla dans la lumière, mais il ne la regardait toujours pas. Les yeux fixés au cœur ardent du feu, il se mit à fredonner la romance que Marianne avait chantée tout à l’heure. Il chantait juste et sa voix basse était agréable, mais Marianne n’était pas venue jusqu’ici pour l’entendre chanter.

— Alors ? fit-elle impatiemment.

— Etes-vous si pressée ? Dites-moi plutôt comment s’appelle cette chanson ? Je l’aime.

— C’est une chanson du siècle dernier. Elle s’appelle Plaisir d’amour. Elle est de Martini sur un poème de Florian. Est-ce que cela vous suffit ? lança Marianne hargneuse.

Pour la première fois, Jason tourna son regard vers elle, un regard aussi calme que la mer par beau temps. Il haussa les épaules.

— Ne soyez donc pas agressive ! murmura-t-il. Nous sommes ici pour parler, non pour nous disputer. Toute envie de bagarre m’a abandonné, en admettant que j’en aie jamais eu.

— Un vrai miracle ! fit Marianne avec un petit rire. A quoi le devons-nous ?

Il eut un geste d’agacement.

— Mais quittez donc ce ton querelleur ! Cela vous donne une voix criarde, insupportable ! Ne comprenez-vous pas que vous êtes en train de rompre le charme ?

— Le charme ?

— Oui, dit-il amèrement, celui dont vous m’avez rendu captif tout à l’heure, quand je vous ai entendue chanter. Votre voix m’a fait vivre... Oui, un instant de paradis ! Si chaude ! Si pure ! C’était pour moi...

Les yeux au loin, bien au-delà des grâces précieuses des boiseries aux trophées champêtres, il se laissait emporter par l’émotion un instant éprouvée.

Etonnée, Marianne le regardait, retenant son souffle, flattée, malgré l’aversion qu’il lui inspirait, par son évidente sincérité. Mais brusquement, Jason revint sur terre pour déclarer sèchement :

— Non... rien ! Excusez-moi : vous ne pourriez pas comprendre.

— Suis-je si sotte ? fit-elle déçue, mais avec une douceur qui la surprit elle-même.

L’Américain eut son curieux et brusque sourire oblique. L’azur intense de ses yeux étincela :

— Encore plus curieuse qu’agressive, hein ? Vous êtes bien femme, Marianne. Au fond, je me demande si vous serez tellement flattée d’apprendre que votre voix m’en a rappelé une autre, que j’aimais entendre dans mon enfance.

— Pourquoi non ?

— Parce que c’était celle de ma nourrice, Deborah, une superbe esclave noire venue de l’Angola.

Voyant que Marianne, le feu aux joues et les yeux fulgurants, se levait, indignée, il ajouta en riant :

— C’est bien ce que je pensais : vous n’êtes pas flattée. Vous avez tort d’ailleurs : la voix de Deborah était un admirable velours sombre. Bah !

On a dû vous apprendre dans votre enfance que la curiosité est toujours punie.

— En voilà assez ! s’écria Marianne tremblante de colère. Faites-moi la grâce de m’apprendre, une fois pour toutes, la raison de cet entretien et finissons-en. Qu’avez-vous à me dire ?