— Comment ? C’est vous ? Mais, qu’est-ce qui vous a pris ? Etes-vous devenu fou ?

— Je crois... oh ! après tout, c’est possible ! J’ai perdu la tête et aussi mes lunettes ! Mon Dieu ! Vous ne les apercevez pas ? Je ne vois plus de vous qu’un brouillard vert. Oh ! que je suis donc maladroit !

— Vous pouvez le dire ! approuva Marianne qui, sa colère tombée d’un seul coup, n’éprouvait plus qu’une violente envie de rire.

Avec ses yeux clignotants et ses mains qui battaient l’air en aveugle, il était plus comique qu’inquiétant. Et il paraissait tout à fait affolé et bien inoffensif !

Près du pied doré d’une console, elle aperçut les lunettes qui brillaient. Elle les ramassa, s’assura qu’elles n’avaient pas souffert dans leur chute et en chaussa le nez du précepteur en demandant malicieusement :

— Et comme cela ? Vous voyez mieux ?

— Oh ! oui. Oh ! merci ! Que vous êtes bonne, que vous êtes...

— Que je suis bête, voulez-vous dire ? Je vous ai rendu le bien pour le mal, mon cher monsieur ! Voulez-vous me dire ce que signifiait cette agression ?

Avec ses lunettes, Fercoc retrouvait à la fois son assurance et sa confusion. Il baissa le nez, arrondit le dos.

— Je vous demande pardon, mademoiselle Marianne. Je vous l’ai dit, j’ai perdu la tête. Vous vous regardiez dans cette glace et vous étiez si belle, si lumineuse, tellement semblable à ce que vous êtes dans mes rêves...

— Vous rêvez de moi ? fit-elle avec une instinctive coquetterie.

— Souvent, mais pas assez à mon gré ! Je voudrais rêver de vous toutes les nuits, parce que, la nuit, vous vous intéressez à moi, vous Venez à moi... et moi j’ose tant de choses... en rêve ! J’ai cru que je rêvais encore.

Il y avait de la chaleur dans sa voix, tant de ferveur aussi que Marianne, désarmée, lui sourit et le regarda mieux. S’il n’avait eu cette mine perpétuellement contrainte et timide, il eût été plutôt joli garçon. Derrière les petites vitres de ses lunettes, ses yeux étaient beaux et si soumis ! Trop soumis ! Des yeux de chien fidèle, pas des yeux d’amant ! Tous les yeux qui s’étaient penchés sur elle étaient des yeux dominateurs, exigeants. Francis avait un regard de glace, Jean Le Dru, des yeux farouches, et l’autre, l’insolent Américain qui avait cru l’acheter, des yeux d’oiseau de proie. Aucun n’avait ces yeux doux, si lourds de tendresse inexprimée, devant laquelle s’atténuait un peu sa méfiance envers les hommes.

Timidement, il demanda :

— Vous me pardonnez ? Vous n’êtes pas fâchée contre moi ?

— Mais non, je ne suis pas fâchée ! Ce n’est pas votre faute si vous m’aimez.

Ce n’était pas une question mais bien une affirmation. Ce garçon l’aimait, elle en était sûre. Il ne l’aurait pas regardée de cette façon s’il l’avait seulement désirée. C’était une expérience nouvelle, assez rafraîchissante. D’ailleurs, à ses paroles, les yeux du jeune homme se mirent à briller.

— Oh ! vous l’avez compris ? Vous savez que je vous aime.

— Ce n’est pas difficile à deviner ! Et il n’y a pas longtemps que je le sais.

— Et... et vous ? Est-ce qu’un jour...

— Vous voulez savoir si un jour je vous aimerai ? (Le sourire de Marianne se voila de mélancolie :) Comment voulez-vous que je vous dise une chose pareille ? Vous êtes gentil et je crois que nous pouvons être amis. Mais l’amour ! Je ne sais même pas si je suis capable d’aimer encore.

Très bas, il demanda :

— Vous avez déjà aimé ?

— Oui. Je n’ai vécu depuis que pour le regretter ! Alors, soyez tout à fait gentil : ne me parlez jamais d’amour.

— Et lui ? gronda Fercoc avec une soudaine violence. Il ne vous parle jamais d’amour ?

— Lui ? Qui, lui ?

— Le prince ! Je suis myope, mais avec mes lunettes je vois clair. Je l’ai vu vous regarder, avec ses yeux froids, des yeux de serpent.

Marianne s’approcha du précepteur et, doucement, passa sur sa joue une main fraternelle.

— Ce n’est pas très ardent, des yeux de serpent, il me semble ! Ne dites donc pas de sottises, mon ami. Les regards du prince ne signifient rien, pour moi moins encore que pour quiconque.

— J’ai cru pourtant que c’était pour lui plus que pour elle qu’on vous avait envoyée.

La main de Marianne retomba, lourdement, le long du tulle frissonnant de sa robe. Allons, une fois encore, elle s’était laissé prendre ! Mais, maintenant, la naïveté de ce garçon l’irritait. Peut-être parce qu’elle traduisait trop nettement ses propres soupçons concernant les arrière-pensées de Fouché à son sujet. Elle comprenait qu’hormis la comtesse de Périgord, qui savait la vérité approximativement, tous ceux qui la voyaient dans cette maison et qui en connaissaient un tant soit peu le maître ne pouvaient avoir qu’une seule idée : elle passait peut-être ses jours avec la princesse, mais ses nuits devaient appartenir au prince. Et elle en avait assez, plus qu’assez même, d’être toujours prise pour ce qu’elle n’était pas. C’était intolérable, à la fin ! Celui-là ne valait pas mieux que les autres !

Inquiet de son silence, Fercoc voulut reprendre le dialogue. Elle l’arrêta d’un geste sec.

— Non. Ne dites plus rien. Il faut que je descende et je n’ai plus de temps ! Sachez seulement ceci : quoi que vous puissiez croire, je ne suis pas là pour le prince. Bonsoir, monsieur Fercoc !

Il voulut la retenir encore.

— Mademoiselle... Un moment encore... Si je vous ai froissée...

Mais Marianne ne l’écoutait plus. Le moment de douceur était passé. Penché sur la rampe, il la regarda glisser le long de l’escalier, rapide et légère comme une ombre irisée, sans comprendre qu’irritée contre elle-même plus encore que contre lui Marianne fuyait une certaine image que l’on voulait se faire d’elle, en même temps que sa propre faiblesse. Cet amour qui s’offrait aurait pu être agréable et reposant. Pourquoi avait-il fallu qu’il en gâchât la fraîcheur avec un soupçon insultant et hors de propos ? Le maladroit ! Les hommes ne pouvaient-ils se classer qu’en trois catégories : les cyniques, les brutes et les maladroits ? Est-ce que, vraiment, il n’y en aurait jamais un qui soit différent ?

La main gantée de blanc d’un valet de pied ouvrit devant elle une porte, prise dans la boiserie du grand salon, qui évitait de passer par la grande double porte. Une bouffée de lumière, de chaleur, de parfum et de musique sauta au visage de la jeune fille. Sous les innombrables chandelles des énormes lustres de cristal, le grand salon blanc et or, fleuri de grands bouquets de tulipes couleur d’aurore, arrivées le matin même des serres de Valençay, brillait de tout son éclat. Le bruit des conversations joyeuses, rythmées au battement nonchalant des éventails, le frissonnement soyeux des traînes sur les tapis l’emplissaient, dominant les violons invisibles. Robes et diamants étincelaient. Sur un fond d’uniformes blancs, russes ou autrichiens, qui proclamaient l’hospitalité européenne du prince, Marianne vit fulgurer l’uniforme pourpre et or d’un maréchal d’empire et reconnut la tête léonine de Ney, duc d’Elchingen. Elle vit, à demi étendue sur une chaise longue, la duchesse de Courlande, coiffée d’un turban rose d’où fusaient des aigrettes. Elle vit Dorothée de Périgord, assise auprès d’une grande femme, maigre et bavarde, la comtesse Kielmannsegge, lui faire un signe amical pour l’appeler auprès d’elle. Elle vit, enfin, debout en face d’elle, Talleyrand qui la regardait entrer. Son regard, d’abord attiré par le prince, magnifique et sombre dans un frac noir, constellé d’ordres étrangers, d’une sobre élégance, glissa insensiblement à l’autre silhouette noire, plus haute encore, qui se tenait debout tout à côté et semblait faire pendant à celle du prince.

L’homme aussi la regardait entrer. Il avait un maigre visage au profil d’épervier, à la peau basanée, aux yeux d’azur étincelant. Une brusque migraine serra les tempes de Marianne, tandis qu’un goût de cendres lui venait à la bouche. Sa main se crispa sur le rouleau de musique. Elle venait de reconnaître Jason Beaufort.

La première réaction de Marianne fut de virer sur ses talons et de s’enfuir ; mais, à travers la terreur qui s’était emparée d’elle, sa raison parvint à percer et à prendre le dessus. Elle ne pouvait pas fuir. Cela aurait été possible si Beaufort ne l’avait pas vue, ni le prince, mais tous deux la regardaient fixement. Il fallait rester.

Incapable cependant d’aller vers les deux hommes, Marianne obliqua vers le coin de la comtesse de Périgord qui, d’ailleurs, continuait à lui faire signe. Elle avait désespérément besoin d’un temps de rémission pour essayer de penser.

La jeune Dorothée l’accueillit avec la sympathie un peu agressive qu’elle lui montrait, un peu pour le plaisir d’étonner son entourage.

— Venez vous asseoir avec nous, Marianne, nous sommes en train de déchirer à belles dents tout ce qui nous tombe sous la griffe. C’est très amusant !

Marianne s’efforça de sourire, l’esprit ailleurs, et dit machinalement :

— Le ciel me préserve, madame, de vous servir de cible ! A qui donc en avez-vous ?

— A l’Empereur, tout simplement. Le bruit court de plus en plus qu’il épousera une archiduchesse. Il s’occupe déjà de constituer sa maison et m’a fait pressentir pour le poste de dame du Palais. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que votre naissance, madame la Comtesse, vous met de plain-pied avec les postes les plus élevés. Celui-ci ne me surprend pas ! Est-ce qu’il vous fait plaisir ?

Dieu ! que cette conversation lui était pénible à soutenir ! Mais il fallait gagner du temps, à tout prix, réfléchir !

Dorothée de Périgord eut son grand rire brusque, encore enfantin, qui cessait aussi subitement qu’il éclatait.