Elle posait le pied sur la première marche quand Courtiade, le valet de chambre du prince, la rejoignit.
— Son Altesse Sérénissime attend Mademoiselle dans son cabinet, lui dit-il de ce ton mesuré qu’il ne quittait jamais et qui était l’essence même du serviteur modèle qu’était Courtiade.
Depuis près de trente ans qu’il servait le prince, il avait fini par s’identifier quelque peu à son maître, adoptant même certaines de ses manies les plus innocentes. Courtiade ne s’occupait d’ailleurs, dans la maison, que du seul prince et, auprès des autres domestiques, qui le redoutaient et le respectaient tout à la fois, il était revêtu des pouvoirs d’une sorte d’éminence grise. Aussi, la fausse Mlle Mallerousse le regarda-t-elle avec quelque étonnement.
— Son Altesse ? Vous voulez dire... le prince ?
— Son Altesse Sérénissime, répéta Courtiade en s’inclinant avec un léger pincement des lèvres qui marquait sa désapprobation d’un tel manque de respect. Elle m’a chargé d’annoncer à Mademoiselle qu’elle l’attendait dès son retour. Si Mademoiselle veut bien me suivre.
Réprimant un mouvement de contrariété en songeant à sa leçon de chant, Marianne suivit le valet jusqu’à la porte d’un cabinet qu’elle connaissait mieux que Talleyrand ne le supposait. Courtiade gratta discrètement, entra et annonça :
— Mlle Mallerousse, Monseigneur.
— Faites-la entrer, Courtiade ! Puis vous enverrez prévenir Mme de Périgord que j’aurai l’honneur d’aller la saluer vers 5 heures, hé ?
A l’entrée de la jeune fille, Talleyrand, qui était assis à sa table de travail, se leva pour un rapide salut puis se rassit en faisant signe à sa visiteuse de prendre un siège. A son habitude, il était vêtu de noir mais la plaque de l’ordre de Saint-Georges qui étincelait sur son habit rappela à Marianne qu’il devait déjeuner ce jour-là avec le vieux prince Kourakine, l’ambassadeur russe. Sur un coin du bureau, dans un vase ancien d’albâtre translucide, s’épanouissaient d’admirables roses d’un rouge sombre, presque noir, mais dont les pétales veloutés étaient sans parfum. Seule flottait dans la pièce la légère odeur de verveine qu’affectionnait Talleyrand. L’atmosphère, égayée par un rayon de soleil qui ôtait un peu de leur sévérité aux tentures de damas sombre, était intime et douce.
Assise au bord d’une chaise, Marianne osait à peine respirer dans le silence que troublait seulement le grincement léger de la plume du prince sur le papier. Quand il eut fini la lettre qu’il écrivait, Talleyrand jeta sa plume et releva ses yeux pâles sur la jeune fille. Leur expression était froide, énigmatique, et Marianne se sentit inquiète sans trop savoir pourquoi.
— Mme la comtesse de Périgord semble vous tenir en grande estime, mademoiselle Malle-rousse. Ce n’est pas un mince exploit, savez-vous ? De quelle magie avez-vous donc usé pour gagner cette bataille, car c’en est une. Mme de Périgord est trop jeune pour n’être pas tout d’une pièce. Est-ce votre voix ?
— C’est possible. Monseigneur, mais je ne le crois pas. Plus simplement, je parle allemand. Mme la Comtesse est sensible, non au son de ma voix mais à celui de sa langue natale.
— Je le crois volontiers. Vous parlez plusieurs langues, il me semble ?
— Quatre, Monseigneur, sans compter le français.
— Peste ! On en apprend des choses... en Bretagne ! Je ne l’aurais jamais cru. Au demeurant, cela me décide à vous demander si vous accepteriez, puisque vous êtes si savante, de me servir de secrétaire, de temps à autre. J’ai besoin que l’on puisse traduire certaines de mes lettres, vous me seriez fort utile et la princesse vous prêterait volontiers à moi.
La proposition était inattendue. Marianne sentit une vague de sang lui monter aux joues. Ce que lui offrait Talleyrand était impossible. Si elle devenait sa secrétaire, Fouché l’apprendrait aussitôt et, trop heureux de l’aubaine, exigerait aussitôt des rapports infiniment plus complets... et plus intéressants. Or Marianne, justement, ne voulait à aucun prix sortir des potins mondains et des menus faits de la maison dans lesquels elle s’était-prudemment cantonnée jusque-là. Fouché s’en était contenté, il fallait que cela continuât. Mais si elle était admise à connaître la correspondance du prince, il ne s’en contenterait plus. C’est alors que Marianne serait obligée de devenir ce qu’elle ne voulait pas être, ce qu’elle ne croyait pas être : une espionne véritable. Elle se leva.
— Monseigneur, dit-elle, je suis sensible à l’honneur que m’offre Votre Altesse Sérénissime, mais il ne m’est pas possible d’accepter.
— La raison, s’il vous plaît ? fit sèchement Talleyrand.
— C’est que je m’en sens incapable. Votre Altesse est homme d’Etat, diplomate. J’arrive de ma province et ne suis aucunement apte à tenir un poste de cette importance. Ma façon d’écrire...
— Vous écrivez cependant fort bien, il me semble ? Du moins si j’en juge d’après ceci, hé ?
Il avait pris quelques feuillets dans un tiroir et Marianne, épouvantée, vit soudain trembler au bout de ses doigts le rapport remis le matin même à Floquet. La jeune fille se vit perdue. Un instant, les murs verts, les meubles d’acajou se confondirent à ses yeux comme si la maison s’écroulait et Marianne eut l’impression que le lustre de bronze venait de lui tomber sur la tête. Mais elle était trop lucide pour s’écrouler. Son caractère naturellement combatif la poussait toujours à affronter l’adversaire. Au prix d’un effort qui la fit pâlir, elle réussit à ne rien montrer de la peur désespérée qui l’envahissait. Elle adressa au prince une petite révérence, puis tournant les talons, se dirigea calmement vers la porte.
— Dans ce cas, dit-elle tranquillement, je n’ai plus rien à faire ici ! Je suis la servante de Votre Altesse Sérénissime !
Talleyrand était habitué de longue date à toutes les sortes de réactions féminines. Celle-ci le stupéfia.
— Eh bien !... mais où allez-vous ?
— Faire ma valise, répondit froidement Marianne. Puis je m’en irai avant que Votre Altesse Sérénissime se livre sur moi à quelque vengeance.
Talleyrand ne put s’empêcher de rire.
— Quel genre de vengeance, mon Dieu ? Je ne peux même pas demander à mon ami Fouché de vous arrêter, puisque c’est lui qui vous envoie. Et je me vois mal perpétrant votre disparition dans le silence de ce cabinet ou encore prenant l’univers à témoin de l’affreuse noirceur de votre petite âme ! Revenez plutôt vous asseoir ici et écoutez-moi.
A regret, Marianne obéit. Les yeux pâles du prince fixés sur elle la gênaient. Leur insistance ironique lui donnait l’impression qu’ils transperçaient ses vêtements et même sa chair, mettant à nu son corps et son âme. Elle craignait un peu aussi ce qui allait suivre. Mais, quand elle fut assise, Talleyrand lui sourit.
— Ma chère enfant, commença-t-il, je connais notre ministre de la Police et ses méthodes depuis trop longtemps pour ne pas avoir appris à me méfier. Durant des années, nous nous sommes haïs cordialement et notre... mutuelle affection est beaucoup trop récente, en même temps que trop intéressée, pour ne pas être un tant soit peu sujette à caution. Vous pensez bien qu’une demoiselle Mallerousse, au fait, vous vous appelez vraiment Mallerousse ?
— Non, lança Marianne avec humeur, mais cela ne servira à rien de m’interroger davantage. Je ne salirai pas mon nom réel en vous le révélant à un tel propos. Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez !
— C’est bien tentant, hé ? Qu’importe ! Vous me faites un grand plaisir en me démontrant que je ne me suis pas trompé dans mon jugement. Quant à votre nom réel, il m’importe peu. Vous êtes certainement une émigrée rentrée en fraude et contrainte d’accepter la... protection intéressée de ce cher Fouché. Il est habile à ce genre de chantage. Donc, gardez votre secret. Vous le révélerez de vous-même un jour ou l’autre. Maintenant qu’allons-nous faire de vous ?
Talleyrand se levait et commençait une lente promenade à travers la pièce. Marianne baissait les yeux sur son réticule de velours vert, autant pour cacher ses pensées que pour ne pas voir la haute silhouette noire qui passait et repassait dans un rayon de soleil. A intervalles réguliers, cette silhouette disparaissait. Alors, Marianne avait une conscience aiguë du regard qui pesait sur elle. Et il lui fallait faire effort pour maîtriser son énervement. Qu’attendait-il ? Que voulait-il d’elle au juste ? Pourquoi ne parlait-il pas ?
Tout à coup, elle sentit qu’il s’était arrêté derrière elle. Sur son épaule, frôlant presque sa joue, elle sentit le poids de sa main, douce et pourtant impérieuse.
— Je crois, dit-il enfin, que nous allons reprendre notre projet. Vous me serez d’une aide précieuse pour certains travaux. Quant à ceux que vous a demandés M. le duc d’Otrante, eh bien, mais vous continuerez comme si de rien n’était.
Marianne sursauta :
— Comment ? Vous... Je veux dire Votre Altesse veut que je continue !
— Mais bien sûr ! Naturellement, vous me les montrerez avant de les remettre à Floquet. C’est une excellente chose pour moi que l’on soit si bien informé, en haut lieu, de ce qui se passe chez moi. Cela prouve que l’Empereur s’intéresse encore à moi, quoi qu’il en pense peut-être. Continuez, ma chère, continuez. Je crois qu’ainsi vos journées seront bien remplies. Pourtant...
Il prit un temps. La main, sur l’épaule de Marianne, se fit imperceptiblement plus lourde, comme pour une menace. Mais ce ne fut qu’un instant. Elle s’allégea bien vite, se fit douce, caressante pour remonter le long du cou mince de la jeune fille, vers la chaleur de sa nuque. Troublée, Marianne retint son souffle.
— Pourtant, je vous demanderai peut-être quelques services... d’un autre ordre !
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