— Puisque vous aimez tant les potins, mon petit, vous devriez vous soucier davantage de celui qui a couru jadis sur votre aïeul, Jean Biren, dont le caprice d'une tzarine fit un duc de Courlande. Etait-il vraiment un garçon d'écurie ? A vrai dire et à entendre votre langage de ce soir, je serais assez tenté de le croire ! Je pense qu'il faut vous calmer. De tels cris ne sont pas de mise à Paris, ni d'ailleurs dans aucune société policée. Si vous étiez tellement sensible aux... potins, il fallait choisir le couvent, mon enfant, pas le mariage.
— Comme si j'avais choisi ! fit amèrement la jeune femme. Comme si vous ne m'aviez pas imposé votre neveu, alors que j'en aimais un autre !
— Un autre que vous ne voyiez jamais et qui ne se souciait guère de vous. S'il souhaitait tellement vous épouser, le prince Adam Czartorisky pouvait se montrer moins lointain, hé ?
— Comme vous aimez à faire le mal ! Comme je vous déteste !
— Mais non, vous ne me détestez pas ! Je pourrais même penser que vous m'aimez plus que vous ne le croyez vous-même. Savez-vous que votre algarade ressemble assez à une scène de jalousie ? Allons, ne montez pas encore sur vos grands chevaux. Calmez-vous, retrouvez le sourire et sachez ceci : dans ce monde où nous vivons, je ne connais personne qui n'aime et ne respecte votre mère. C'est une femme née pour être aimée. Faites donc comme tout le monde, mon petit ! L'équilibre mondain est chose fragile. Prenez garde que vos cris ne l'ébranlent.
Les sanglots avaient repris. Marianne les écoutait, fascinée. Mais elle n'eut que le temps de se rejeter dans l'ombre de l'escalier. La porte venait de s'ouvrir en grand et la haute silhouette du prince se découpait sur le seuil. Il sortit, parut hésiter un instant puis, avec un haussement d'épaules, il s'éloigna. Le tapotement régulier de sa canne et celui, irrégulier, de son pas, sur les dalles de la galerie, s'éteignirent rapidement. Mais, dans le cabinet, Dorothée de Périgord pleurait toujours.
De nouveau, Marianne hésita. Elle avait surpris là une scène intime qui ne la concernait pas, mais elle se sentait de la sympathie pour cette petite princesse aux yeux tristes et souhaitait pouvoir l'aider. N'était-il pas normal que cette enfant se révoltât au spectacle des amours de sa mère et de son oncle par alliance ? De telles aventures étaient peut-être fort bien acceptées par le monde, mais une âme droite et pure ne pouvait qu'en être blessée.
A regret, Marianne se tourna vers l'escalier et soupira. Elle se sentait tellement proche de celle qui pleurait là ! Dorothée souffrait d'un amour malheureux comme elle-même en avait souffert, mais quelle aide pouvait-elle lui apporter ? Mieux valait remonter chez elle, essayer d'oublier, car pour rien au monde Marianne n'aurait rapporté à Fouché ce qu'elle venait d'entendre. Elle allait remonter quand elle entendit, dans le cabinet, dont la porte, cette fois, était bien fermée :
— Maudit pays dont je ne voulais pas ! Personne ! Personne qui me comprenne... S'il y avait seulement quelqu'un...
Cette fois, la jeune femme avait parlé allemand, avec un tel mélangé de colère et de douleur que Marianne n'écouta plus que son désir de lui venir en aide. Avant même qu'elle se fût rendu compte de son impulsion, la porte s'était ouverte sous sa main et elle était entrée. Dans la grande pièce aux sévères meubles d'acajou, aux tentures vert sombre, Dorothée, les bras croisés sur la poitrine, allait et venait avec agitation, les joues inondées de larmes qu'elle ne songeait même pas à sécher. Elle se trouva face à face avec Marianne qui, doucement, murmura :
— Si je peux quelque chose pour vous aider, servez-vous de moi.
Elle avait parlé allemand. Les énormes yeux de la petite comtesse parurent s'agrandir encore :
— Vous parlez ma langue ? Mais qui êtes-vous donc ?
Puis, tout à coup, elle se souvint, et la joie qui avait un instant brillé dans son regard s'éteignit comme une chandelle que l'on souffle.
— Oh ! Je sais ! Vous êtes la lectrice de Mme de Talleyrand ! Merci de votre sollicitude, mais je n'ai besoin de rien.
La sécheresse du ton remettait Marianne à sa place de semi-domestique, mais elle ne s'en froissa pas et sourit.
— Vous pensez qu'une simple lectrice n'est pas digne d'offrir un peu d'aide à une princesse de Courlande, n'est-ce pas ? Vous souhaitez trouver ici quelqu'un qui vous comprenne, mais vous ne voyez en moi qu'une servante. Qu'est-ce qu'une servante pour vous qui en avez des centaines !
— Ma seule amie est une servante, bougonna la jeune femme comme malgré elle. C'est Anja, ma nourrice. Je n'ai confiance qu'en elle. Mais vous ! Est-ce que ce n'est pas Mme de Sainte-Croix qui vous a recommandée ? Une entremetteuse ! Je pense qu'en vous envoyant à la princesse c'est surtout au prince qu'elle pensait !
Envahie d'une soudaine lassitude, Marianne comprit qu'elle aurait du mal à se défaire de ce soupçon, que d'ailleurs elle avait eu la première, après son entrevue avec Talleyrand. Elle éprouva tout à coup un immense besoin de se justifier, d'arracher un instant de son visage ce masque imposé par un policier.
— Mme de Sainte-Croix m'a recommandée, mais elle ne me connaît pas vraiment. Elle ne sait même pas qui je suis.
— Qui êtes-vous donc ?
— Une émigrée... qui se cache et essaie de vivre.
— S'il en est ainsi, pourquoi me le dire, à moi ? Je pourrais appeler, vous dénoncer, vous faire chasser, jeter en prison.
Marianne sourit à nouveau et hocha la tête.
— Dénoncer est un mot qui vous va mal, madame. Pour gagner la confiance de quelqu'un, il faut d'abord lui donner la sienne. Je suis entre vos mains, soit ! Dénoncez-moi.
Il y eut un silence. Dorothée de Périgord examinait, avec attention maintenant, cette jeune fille, à peine plus âgée qu'elle-même. Elle éprouvait, à parler sa langue natale, une joie enfantine dont Marianne se rendait parfaitement compte comme de l'adoucissement de son regard. Beaucoup plus doucement, elle demanda, baissant instinctivement la voix :
— Comment vous appelez-vous... vraiment ?
Décidée à gagner à tout prix l'amitié de cette enfant bizarre, Marianne allait le lui dire quand la porte du cabinet s'ouvrit de nouveau. Le superbe et banal officier de hussards, qui était l'époux de la jeune comtesse, rutila sui le seuil.
— Eh bien ! Dorothée, que faites-vous donc ? Votre mère vous cherche partout. Elle est fatiguée et désire se retirer.
— J'étais souffrante. La chaleur sans doute. Mlle Mallerousse m'a porté secours aimablement.
Marianne tressaillit en remarquant qu'elle avait si bien noté son nom d'emprunt. Les yeux de Dorothée souriaient maintenant, amusés, en se tournant vers elle :
— Merci, dit-elle en lui tendant la main et en revenant à l'allemand. Vous m'avez fait plus de bien que vous ne supposez. Venez me voir chez moi. J'habite au numéro 2, rue de la Grange-Batelière, et je suis toujours chez moi le matin. Viendrez-vous ?
— Je viendrai, promit la jeune fille en s'inclinant respectueusement, comme le voulait son rôle, sur la main offerte.
Edmond de Périgord ne devait pas comprendre l'allemand. Cela se sentit à son impatience ennuyée.
— Allons, venez donc.
Marianne quitta le cabinet de travail derrière eux. Elle ne se souciait pas d'y être surprise par le prince. Remontant quatre à quatre l'escalier, elle ôta sa robe, remit sa chemise et son bonnet de nuit, puis, se couchant, éteignit sa chandelle. A la lumière mourante du feu, elle vit, sur sa table, le rapport qu'elle avait écrit et sourit. Cette amitié précieuse qu'elle était en train d'acquérir, le trop curieux ministre de la Police n'en saurait rien. Pas plus qu'il n'apprendrait la douleur de la petite comtesse. Pour elle, Marianne sentait s'éveiller une affection fraternelle, parce qu'elle découvrait que, malgré sa naissance princière, malgré son brillant mariage, malgré sa fortune, malgré les honneurs qui l'entouraient, malgré tout ce qu'elle possédait et que Marianne n'avait plus, elle était, elle aussi, malheureuse et blessée par l'impitoyable univers des hommes. On avait arraché cette petite princesse courlandaise à son pays, à sa vie, à ses rêves d'amour pour en faire un pion sur l'échiquier de la politique. On l'avait enlevée à l'homme qu'elle aimait pour lui en imposer un autre, un ennemi par surcroît, qu'elle ne pouvait que détester. Pour comble, on en faisait le témoin muet d'une aventure de sa propre mère avec un autre de ses ennemis ! Avec quel cynisme, Talleyrand ne lui avait-il pas fait comprendre qu'elle n'était qu'une enfant sans importance, incapable de se plier aux exigences des conventions mondaines !
Pitoyable et violente Dorothée qui voulait lutter, avec ses petites mains, contre la coalition des hommes et leurs appétits. Pour abattre la pauvre volonté d'une enfant de quinze ans, l'Empereur des Français et Talleyrand s'étaient ligués avec le Tzar lui-même, sans honte et sans vergogne ! De quel bois étaient-ils donc faits et qu'est-ce que c'était que cette politique à laquelle on offrait encore des sacrifices humains ?
En pensant à sa nouvelle amie, Marianne se détachait peu à peu de ses propres problèmes et en éprouvait une sorte d'exaltation. Elle découvrait qu'elle n'était pas seule, loin de là, à souffrir. Et cela lui révélait ses propres forces combatives. Plus que jamais, elle entendait lutter contre l'oppressant pouvoir des hommes, contre leur amour trompeur et leurs désirs sordides. Mais aussi elle voulait aider celles de ses sœurs qui en auraient besoin. Et Dieu savait s'il y en avait ! Pour une Ivy St Albans alliée aux hommes et leur servante, elle avait vu une Dorothée de Courlande livrée comme une marchandise, une Adélaïde d'Asselnat jetée en prison et exilée pour avoir osé donner son opinion, une impératrice jetée à bas du trône pour n'avoir pas su donner d'héritier à un tyran, une princesse de Bénévent traitée en quantité négligeable dans sa propre maison, une comtesse de Metternich laissée en otage. Elle, Marianne, saurait bien, un jour ou l'autre, leur montrer qu'une femme pouvait être la plus forte !
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