« J'ai appris, en écoutant papoter la princesse et son amie, que la petite femme brune au type arabe était une certaine Mme Junot, duchesse d'Abrantès, et que les merveilleux rubis qu'elle portait avaient été « rapinés au Portugal par Junot tout récemment ». Quant à l'autre, la dame aux bijoux barbares, c'était la comtesse de Metternich dont l'époux, ambassadeur d'Autriche, aurait été contraint de regagner Vienne après la bataille de Wagram, en laissant son épouse à peu près en otage. D'après Mme de Sainte-Croix qui s'en montrait choquée, l'amitié qui lie ces deux dames n'aurait d'autre source que le séduisant mari de la seconde, pour lequel la première aurait eu de grandes faiblesses l'été passé. »

Marianne prit un temps, corrigea un mot mal écrit et soupira. Est-ce que vraiment ces potins mondains, qu'il devait d'ailleurs connaître aussi bien qu'elle, intéressaient Fouché ? Bien sûr, ce n'était pas ennuyeux à raconter, sauf lorsqu'on a terriblement sommeil. Avec un nouveau soupir, Marianne trempa sa plume dans l'encre et reprit :

« Ces dames se sont ensuite occupées d'une fort jolie femme blonde, vêtue de mousseline mauve et coiffée d'un large diadème de diamants qui tenait une sorte de cour autour de son fauteuil : la duchesse Anna de Courlande, dont la plus jeune fille, Dorothée, a épousé dernièrement le neveu du prince de Bénévent, le comte Edmond de Périgord. Ni l'une ni l'autre ne semblaient l'aimer beaucoup. Il semblerait que le prince soit infiniment plus sensible au charme de cette étrangère, car il n'a guère quitté les environs de son siège. Quant aux deux dames, elles se sont mises à parler bas et je n'ai plus rien entendu. Je me suis consolée en attrapant au vol quelques bribes de conversation : L'Empereur est toujours enfermé à Trianon... Depuis le divorce, il n'en sort pas, sinon pour se rendre à Malmaison... La pauvre Joséphine est inconsolable. Mme de Rémusat prétend qu'elle pleure à creuser les cailloux et elle n'ose pas la laisser seule... Il paraît que le fameux castrat Crescentini va chaque soir chanter pour Napoléon. Seule la musique parvient à lui rendre le calme... Croyez-vous qu'il épousera la sœur du Tzar ?... Savez-vous que l'aide de camp de Junot, le chef d'escadron de Salm, a fait scandale hier au Palais-Royal en essayant de débaucher une jeune lingère ?... Le roi et la reine de Bavière sont arrivés. Ils sont à l'hôtel Marbeuf, chez le roi Joseph... »

Une bûche s'effondra dans la cheminée au milieu d'une gerbe d'étincelles. Marianne sursauta, brusquement réveillée. Elle avait dû s'endormir tout en écrivant. Sur le papier, la plume échappée de ses doigts avait fait une longue rature. Jetant les yeux à la pendule de la cheminée, elle vit qu'il était 2 heures du matin. La musique ne jouait plus, mais on entendait encore, déformé par la distance, le bourdonnement des conversations. Les joueurs de whist qui, lorsqu'elle était montée, s'installaient autour des tables devaient être encore là. Marianne savait par expérience à quel oubli du temps et à quel degré de passion pouvait conduire le démon du jeu. La vue même des cartes lui était devenue pénible et elle avait préféré se retirer tout au début.

Avec effort, elle se leva, bâilla en s'étirant. Dieu qu'elle avait sommeil ! Le lit, décidément, était trop tentant ! Marianne jeta un regard chargé de rancune au rapport inachevé. Elle était bien trop fatiguée pour continuer. Avec décision, elle reprit la plume, écrivit rapidement :

« J'ai trop sommeil. La suite à demain. » Puis, dessinant rapidement l'étoile qui lui tenait lieu de signature, elle cacheta le pli au moyen d'un peu de cire et d'un cachet sans gravure qu'elle trouva dans le tiroir. Après tout, elle n'avait rien de vraiment passionnant à raconter. Autant aller se coucher !

Elle dénouait déjà les rubans qui fermaient sa robe de chambre quand un bruit insolite laissa son geste en suspens. Tranchant nettement sur le ronronnement feutré des conversations, elle avait perçu un cri de colère, immédiatement suivi de sanglots.

Interdite, Marianne écouta. Elle n'entendait plus rien, mais elle était certaine de n'avoir pas rêvé. Doucement, elle alla jusqu'à la fenêtre qu'elle avait ouverte, malgré le temps, pour renouveler l'air. A Selton Hall, elle avait toujours dormi la fenêtre ouverte. Se penchant, elle vit qu'il y avait de la lumière à deux fenêtres dont l'une était sous la sienne. Elle savait déjà que c'était le cabinet de travail du prince. Là aussi on avait dû ouvrir une fenêtre, car elle entendit, nettement cette fois, les sanglots. Puis la voix calme du prince disant :

— Vraiment, vous n'êtes pas raisonnable ! Pourquoi vous mettre dans cet état, hé ?

Mais, aussitôt, il y eut le claquement de la croisée que l'on refermait et Marianne n'entendit plus rien. Mais elle aurait juré que c'était une femme qui pleurait... et de quelle façon désespérée ! Lentement, elle revint vers son lit, hésitante. Si sa curiosité était éveillée, l'éducation la retenait encore. Elle n'allait tout de même pas aller écouter aux portes, comme une simple domestique, ou comme une espionne... qu'elle était, après tout ! D'autre part, il était peut-être possible de porter secours à quelqu'un en difficulté. La femme qui pleurait devait être affreusement malheureuse.

Ayant ainsi habillé sa curiosité d'un souci humanitaire, Marianne se hâta d'échanger sa robe d'intérieur contre sa robe amarante et se glissa au-dehors. Au bout de la galerie, un petit escalier de service menait directement à l'étage inférieur et aboutissait non loin du cabinet de Talleyrand.

En débouchant de l'escalier, Marianne vit que la porte du cabinet de travail, mal fermée sans doute, laissait filtrer sur le sol de la galerie une longue flèche de lumière. En même temps, elle entendit de nouveau les sanglots, puis une voix juvénile qui s'exprimait avec un fort accent allemand :

— Votre conduite avec Mère est abominable, inqualifiable. Comment ne comprenez-vous pas que je ne puisse supporter l'idée de la savoir votre maîtresse ?

— N'êtes-vous pas un peu jeune pour agiter de tels sujets, ma chère Dorothée ? Les affaires des grandes personnes ne sont pas celles des enfants et, bien que mariée, vous en êtes toujours une à mes yeux. J'aime beaucoup votre mère.

— Trop ! Vous l'aimez trop, et tout le monde le sait. Il y a ces vieilles femmes qui sont toujours autour de vous, qui se haïssent, se déchirent et ne se quittent jamais. Maintenant elles font entrer Mère, bon gré mal gré, dans cette espèce de club qu'elles forment et qu'on pourrait appeler le harem de M. de Talleyrand ! Quand je vois Mère entourée de Mme de Laval, de Mme de Luynes et de la duchesse de Fitz-James j'ai envie de crier.

La jeune voix rauque s'exaspérait, montait pour atteindre le registre violent d'une colère accrue par une connaissance encore imparfaite du français qui faisait buter sa propriétaire sur certains mots.

Mais Marianne savait maintenant qui était dans le cabinet de travail du prince, qui avait pleuré, crié de colère. Elle avait vu tout à l'heure, dans le salon, la nièce du prince, Mme Edmond de Périgord, née princesse Dorothée de Courlande, une jeune et richissime héritière que, par la grâce du Tzar, Talleyrand avait fait épouser quelques mois plus tôt à son neveu. Elle était très jeune, seize ans, tout au plus, et Marianne l'avait trouvée plutôt laide, maigre et noiraude, gauche, encore qu'habillée avec une élégance qui trahissait la patte de Leroy. Une seule beauté, mais extraordinaire : des yeux immenses, énormes, qui dévoraient tout le maigre visage, des yeux d'une couleur étrange, que l'on aurait dit noirs et qui étaient, en fait, bleu sombre bordés de brun. Mais la race de la petite princesse avait frappé Marianne et aussi cette façon volontaire, presque arrogante, qu'elle avait de redresser la tête, comme font les enfants lorsqu'ils ne veulent pas montrer qu'ils ont peur ou qu'ils sont malheureux. Quant au mari, elle s'en souvenait à peine : un beau garçon, assez insignifiant, dans un superbe uniforme d'officier de hussards.

M. Fercoc, le précepteur, qui un instant avait bavardé avec elle, lui avait aussi parlé, à mots couverts, de l'intrigue nouée entre Talleyrand et la duchesse de Courlande, mère de Dorothée. Discrètement, il lui avait désigné la blonde duchesse trônant au milieu de trois femmes déjà vieilles, mais dont l'allure pleine d'assurance, et même d'insolence, sentait l'ancienne cour de Versailles d'une lieue. Toutes trois avaient été les maîtresses de Talleyrand et demeuraient ses plus fidèles soutiens, lui vouant un dévouement sans borne, quasi aveugle.

« Les trois Parques ! » avait songé Marianne avec la cruauté inconsciente de ses dix-sept ans et sans vouloir reconnaître que ces femmes gardaient le reflet d'une grande beauté ; mais il y avait alors devant elle trop de personnages pour qu'elle s'y attardât longtemps.

Cependant, derrière la porte mal close, Talleyrand tentait encore de calmer la jeune révoltée :

— Vous m'étonnez, Dorothée. Je ne vous aurais jamais crue capable d'ajouter foi à tous les on-dit qui traînent depuis si longtemps dans les salons de Paris. Pour la plupart des commères, l'amitié entre homme et femme ne peut porter qu'un seul nom.

— Mais cessez donc de mentir ! s'écria la jeune femme exaspérée. Vous savez très bien que ce ne sont pas des on-dit mais la pure vérité ! Les potins parisiens ont bon dos, mais moi je sais, je sais, vous dis-je ! Et j'ai honte, tellement honte quand je vois, derrière un éventail, deux têtes se rapprocher tandis que les yeux glissent vers moi d'abord, puis vers ma mère ! Et je ne supporte pas d'avoir honte ! Je suis une Courlande !

Elle avait presque crié les derniers mots. Marianne, figée dans l'ombre de la galerie, entendit toussoter le prince, mais nota que, lorsqu'il parla, sa voix avait pris une dureté glaciale.