— Vous êtes la jeune fille dont m'a parlé hier soir Mme de Sainte-Croix, j'imagine ? Avez-vous sa lettre ?
Avec une petite révérence, Marianne tendit le billet cacheté de cire verte que lui avait remis Fouché. La princesse le décacheta et se mit à lire, tandis que la jeune fille examinait avec curiosité sa nouvelle maîtresse. Fouché, en lui traçant le portrait de l'épouse de l'ancien évêque d'Autun, lui avait dit son âge : quarante-sept ans. Mais il faut bien admettre qu'elle ne les portait guère. Grande et de formes opulentes, Catherine de Talleyrand-Périgord était toujours une femme ravissante : larges yeux d'un bleu candide sous d'épais cils bruns, épaisse chevelure soyeuse, d'un blond chaud, bouclant naturellement, lèvres charnues entrouvertes sur de petites dents parfaites, joli nez un peu relevé, sourire charmant, elle avait tout ce qu'une femme pouvait exiger, physiquement tout au moins, car, pour de l'esprit, elle n'en avait guère. Sans être aussi stupide que ses nombreuses rivales le prétendaient, elle avait une sorte de naïveté qui, jointe à une profonde vanité, donnait facilement prise à la critique. Si elle n'avait été si belle, personne n'eût compris que Talleyrand, l'homme le plus fin et le plus rusé de son temps, se fût encombré d'elle et il n'était guère, à Paris, de femme plus décriée. Napoléon, lui-même, la détestait franchement et son mari, lassé de ses enfantillages, ne lui adressait pas souvent la parole. Ce qui ne l'empêchait pas d'exiger qu'on la traitât selon son rang.
La lecture de la lettre s'acheva en même temps que l'examen de Marianne. La princesse releva les yeux sur la jeune fille et lui sourit :
— On me dit que vous êtes de bonne famille, bien que ne portant pas de nom noble, et que vous avez reçu une excellente éducation. Vous lisez bien, à ce que dit Mme de Sainte-Croix, vous chantez et vous parlez plusieurs langues. En résumé, vous ne pouvez que faire honneur à ma maison. J'ajoute, de mon propre chef, que vous êtes jolie et que vous avez beaucoup d'élégance naturelle, ce qui me convient. Votre service auprès de moi sera facile. Je lis peu, mais j'aime la musique. Vous m'accompagnerez à peu près partout, mais vous aurez soin, lorsque nous serons ensemble, de vous tenir toujours à cinq pas derrière moi. Le nom que je porte et le rang que j'occupe sont des plus hauts et je tiens, par-dessus tout, à ce que l'on garde le respect envers moi.
— C'est trop naturel ! sourit Marianne que cette tirade pleine de vanité naïve amusait.
Fouché n'avait rien exagéré. Mme de Talleyrand était peut-être une excellente créature, mais elle était immensément fière d'être princesse. Pour mieux s'en convaincre, la jeune fille demanda :
— Quel titre dois-je donner... à Mme la Princesse ?
La troisième personne passait difficilement, Marianne n'ayant guère rencontré jusqu'ici que le prince de Galles qui la nécessitât, mais la grande dame ne s'en aperçut pas.
— Je suis Altesse Sérénissime, déclara-t-elle avec un air de tête superbe, depuis que l'Empereur a nommé le prince vice-grand-électeur. Vous emploierez donc ce terme... ou encore Mme la Princesse. Retirez-vous maintenant. Je vous ferai appeler plus tard. Fanny, la première femme de chambre, vous montrera votre appartement.
Le geste qui éloignait Marianne était noble, mais le sourire bienveillant corrigeait ce qu'il pouvait avoir de trop vaniteux. A tout prendre, cette jolie femme était sympathique et l'impression qu'en ressentait Marianne augmentait sa gêne. Si Mme de Talleyrand pouvait deviner ce que venait faire au juste, ici, celle qu'elle accueillait si facilement ! Non, décidément, Marianne ne se sentait pas faite pour ce métier-là ! Si elle pouvait fuir aussi vite qu'elle le souhaitait, elle s'arrangerait pour en dire le moins possible à son dangereux employeur, sinon à ne rien dire du tout ! Marianne allait se retirer quand la princesse la rappela :
— Revenez, petite ! J'ai besoin de savoir de quoi se compose votre garde-robe ! Nous avons quatre grands dîners par semaine et nous recevons presque chaque soir, sans parler des fêtes de Noël qui approchent. Je ne peux risquer que vous ne soyez pas à la hauteur de votre situation.
Marianne devint pourpre. Les vêtements coquets qu'elle avait achetés à Brest sous la direction de
Mme Le Guilvinec lui avaient paru très élégants jusqu'ici ; mais, depuis qu'elle était entrée dans cette maison princière, elle devinait qu'elle était d'une extrême simplicité.
— J'ai ce que je porte, Votre Altesse, et deux robes de rechange, l'une en velours noir, l'autre en lainage vert.
— C'est tout à fait insuffisant ! D'autant plus que cette robe vous donne l'air de porter la livrée de l'hôtel dont ce sont les couleurs. Passons dans ma chambre.
Appuyée sur l'épaule de Marianne, à la fois gênée et amusée de cette soudaine familiarité, la princesse gagna majestueusement la vaste pièce qui faisait suite à la salle de bains. Là, comme dans le temple de la toilette, tout était rose et or et le cygne régnait en maître, en bronze doré, en bras de fauteuil ou en peintures allégoriques. Un très beau lit bateau et une immense psyché flanquée d'appliques dorées y tenaient la meilleure place. Mais tout le reste disparaissait sous une infinité de cartons multicolores, de toutes dimensions, ouverts ou fermés au milieu desquels quatre personnages se tenaient au garde-à-vous. Trois d'entre eux étaient des femmes, les deux premières visiblement des demoiselles de magasin, la troisième une forte personne sanglée dans une douillette vert pomme à brandebourgs dorés, le chef orné d'un fantastique échafaudage de taffetas vert et de dentelle de Malines blanche.
Le quatrième personnage était un petit bonhomme rondelet, sautillant comme un moineau, mais qui, tout plein de son importance, gonflait le torse à la manière d'un pigeon boulant. Il était maquillé avec poudre et un pied de rouge et portait, sur le haut du front, un toupet frisé destiné visiblement à le grandir. La révérence qu'il exécuta à l'entrée de la princesse n'aurait pas été désavouée par un maître à danser, et Marianne, devant ce rapide entrechat, faillit éclater de rire. Mais, quittant son épaule, la princesse se précipitait vers le ridicule petit homme les deux mains tendues.
— Ah ! cher, cher Leroy... Vous êtes venu ! Par ce temps abominable ! Ah ! Comment vous remercier !
— Je devais à Son Altesse de lui apporter moi-même ses robes de fin d'année... J'oserais affirmer que nous avons fait des miracles.
Avec des gestes de prestidigitateur, il tirait des cartons les robes scintillantes, les châles de cachemire, les ceintures et les écharpes, tandis que la grosse dame verte qui n'était autre que Mlle Minette, la célèbre lingère, faisait jaillir des chemises arachnéennes, des jupons brodés ou chargés de dentelle, des voiles de tête, et, tout à coup, Marianne oublia son drame intime. Cette scène frivole était rafraîchissante et la jeune fille retrouvait, devant cet étalage de falbalas, des réactions bien féminines. Et puis, que ce Leroy était donc amusant !
Pendant un long moment, Mme de Talleyrand oublia sa lectrice, déversant sur le petit bonhomme une incroyable quantité d'amabilités et de compliments, d'ailleurs parfaitement mérités, car c'étaient bien réellement des merveilles que recelaient les cartons. Eblouie, Marianne n'avait pas assez d'yeux pour regarder et en oubliait le ridicule du personnage. Ignorant encore que ce petit bonhomme était le grand Leroy, le couturier de l'Impératrice dont toute la Cour et même l'Europe napoléonienne s'arrachaient à prix d'or les créations, elle s'étonnait qu'un être de ce genre pût concevoir et réaliser ces fragiles œuvres d'art. Il y avait surtout une robe de satin vert amande, toute brodée de perles de cristal évoquant des motifs aquatiques, qui l'éblouissait. Cette robe paraissait couverte de rosée scintillante et la jeune fille se prenait à rêver. Ce serait tellement merveilleux de posséder un jour une robe semblable ! Elle approchait du tissu irisé une main timide quand le cri d'indignation du couturier la fit sursauter :
— Son Altesse veut que j'habille sa lectrice ? Moi, Leroy ? Oh... Madame !
Mais elle n'eut pas le temps d'être blessée par la protestation du petit homme. Deux mains pé-remptoires l'avaient fait pivoter sur ses talons. On dénouait les brides de sa capote qui vola dans un coin de la chambre. Les demoiselles de magasin accoururent à la rescousse, lui enlevèrent son manteau, tandis que Mme de Talleyrand s'écriait avec une indignation au moins égale à celle de Leroy :
— C'est « ma » lectrice, Leroy, et elle vaut bien toutes vos maréchales, duchesses et comtesses de boutique ! Regardez-la seulement ! J'entends que l'on mette cette beauté en valeur. Elle fera ressortir la mienne.
L'œil olympien du couturier devint songeur tandis qu'il venait se planter devant la jeune fille. Il l'examina sur toutes les coutures, tournant autour d'elle à pas lents, comme autour d'un monument. Puis ordonna :
— Enlevez-moi cette affreuse robe ! Elle pue sa province d'une lieue.
Et Marianne se retrouva en jupon et camisole avant d'avoir eu le temps de pousser un soupir. Elle eut le geste instinctif de voiler de ses deux bras sa gorge à demi découverte, mais, d'une petite tape sèche, Leroy les fit retomber.
— Quand on a des seins comme les vôtres, mademoiselle, non seulement on ne les cache pas, mais on les montre, on les étale, on les sertit ! Son Altesse a raison : vous êtes ravissante encore que vous soyez inachevée. Mais je peux prédire que vous serez plus que belle... Quelle ligne ! Quels cheveux ! Quelles jambes ! Ah, les jambes, c'est d'une extrême importance pour la mode actuelle. Les robes dévoilent leur ligne de façon presque indiscrète... A propos, Madame la Princesse sait-elle que la marquise Visconti qui trouve ses cuisses trop fortes a fait faire, chez Coutaud, des gaines lacées qu'elle enfile à chaque jambe comme un corset ! C'est de la folie ! Elle aura l'air d'avoir des jambes en bois ! Mais c'est la femme la plus entêtée que je connaisse.
"Marianne, une étoile pour Napoléon" отзывы
Отзывы читателей о книге "Marianne, une étoile pour Napoléon". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Marianne, une étoile pour Napoléon" друзьям в соцсетях.