— Ne croirait-on pas que je suis une espèce d'ogre ! Qu'est-ce que vous imaginez ? Que je vais la renvoyer à Saint-Lazare ? L'enfermer dans un couvent ou la faire engager comme cantinière dans les grenadiers de la Garde ? Vous ne pouvez pas me faire un peu confiance ?
Surcouf ne répondit pas, mais sa lippe laissait planer un doute sur la confiance en question. Fouché releva un sourcil, s'adjugea une prise de tabac, puis, d'une voix douce comme un velours :
— Avez-vous quelque chose contre la duchesse d'Otrante, ma femme ? Je vous rappelle qu'ayant quatre enfants elle est une mère de famille accomplie et tout à fait capable de prendre soin d'une jeune fille. En un mot comme en cent, j'ai l'intention de lui confier notre jeune amie, qui, d'ailleurs, m'a été chaudement recommandée par un vieux camarade. Etes-vous satisfait ?
Satisfait ou non, le corsaire ne répondit rien, mais Marianne retint une grimace. L'idée de vivre dans cette maison sentant par trop la police ne lui souriait guère. De plus, elle comprenait mal pourquoi Fouché, mis à part la recommandation de Black Fish, s'intéressait à elle à ce point. Peut-être lui faisait-il beaucoup d'honneur et, sans doute, devait-elle être extrêmement reconnaissante, mais ce n'était pas cela qu'elle était venue chercher à Paris.
— Je pensais, commença-t-elle avec timidité, que je pourrais aller vivre chez ma cousine d'Asselnat.
— Cela aurait été possible la semaine dernière encore. Malheureusement, depuis, votre cousine a trouvé le moyen de faire parler d'elle. Elle ne peut pas s'occuper de vous !
— Ce qui veut dire ?
— Que depuis cinq jours elle est en route pour l'Auvergne où elle restera en résidence surveillée. J'ajoute qu'auparavant elle avait reçu pendant trois jours l'hospitalité de la police à la prison des Madelonnettes.
— En prison, ma cousine ? s'écria Marianne frappée par cette espèce de fatalité qui semblait diriger les derniers porteurs de son nom vers les cachots. Mais pourquoi ?
— Pour avoir jeté dans la voiture de l'Empereur un billet de protestation visant la vie privée de Sa Majesté. Etant donné la teneur... violente de ce billet, nous avons cru bon d'envoyer Mlle Adélaïde retrouver son calme dans la paix des campagnes. Ceci pour son bien autant que pour le nôtre !
— Alors, j'irai la rejoindre ! déclara Marianne fermement.
— Je ne vous le conseille pas. N'oubliez pas que vous êtes actuellement, sous votre nom réel, une émigrée rentrée en fraude, donc tombant sous le coup d'une loi sévère. Il est meilleur pour vous de demeurer Mlle Mallerousse, une personne dont votre cousine n'aurait que faire. De plus, ses opinions ne sont pas de celles que je souhaiterais vous voir adopter pour votre sécurité.
Ceci dit, Fouché, jugeant sans doute le sujet clos, se tourna vers Surcouf qui, sourcils froncés, attendait la fin du dialogue et lui adressa son sourire le plus aimable.
— Je crois, mon cher baron, susurra-t-il, que vous pouvez maintenant faire vos adieux à notre jeune amie que je vais conduire auprès de la duchesse.
Mais Surcouf ne bougea pas de sa chaise.
— La cousine est sujette à caution, soit ! articula-t-il, mais il y a l'autre membre de la famille. Vous n'avez pas, que je sache, arrêté l'Impératrice ?
— La pauvre ! (Et le soupir de Fouché donna toute l'ampleur de sa compassion pour Joséphine.) J'ai bien songé à elle, mais, sincèrement, les rapports que je reçois de Malmaison ne sont guère encourageants. La pauvre Impératrice pleure nuit et jour, refuse de recevoir qui que ce soit en dehors de ses intimes. Elle n'a vraiment pas la tête à s'occuper de quelqu'un d'autre, surtout d'une parente éloignée qu'elle n'a jamais vue. Je pense qu'il faut laisser couler un peu de temps. Plus tard, quand Sa Majesté aura repris possession d'elle-même, je ne manquerai pas de la mettre au courant. Jusque-là, Mlle Marianne devra se contenter de notre protection.
Fouché se leva, ce qui semblait indiquer la fin de l'audience, mais se mit à fourrager dans les papiers qui encombraient son bureau. Il en tira bientôt une lettre qu'il parcourut puis déclara :
— Je pense, d'ailleurs, mon cher baron, que votre séjour à Paris ne se poursuivra pas plus longtemps et que vous aurez hâte de regagner Saint-Malo. J'ai là un rapport qui m'annonce le joli coup réalisé par l'un de vos hommes. Gauthier, capitaine de l'Hirondelle est allé reprendre à Guernesey, et sous le nez des Anglais, votre brick l'Incomparable qui avait été capturé en novembre.
— Pas possible ?
Cette fois, Surcouf avait sauté de sa chaise. Les yeux brillants de joie, il avait rougi, et la méfiance, qui l'instant précédent se lisait ouvertement sur son visage, avait disparu comme par miracle. Marianne, un peu tristement, se dit qu'il regardait maintenant le ministre comme une espèce de messager divin et qu'il l'oubliait un peu. Que pouvait, d'ailleurs, dans la vie du marin, signifier l'attirance qu'elle lui avait un instant inspirée, comparée à ce qui était l'essence même de son âme : ses navires et ses hommes ? Il récupérait déjà son chapeau qu'il avait posé sur l'armoire.
— Je prendrai la malle de ce soir ! Merci pour la nouvelle, mon cher ministre ! C'est la meilleure que vous puissiez m'annoncer ! Dans ce cas, il me reste à vous faire mes adieux. (Puis, se tournant vers Marianne, il s'inclina :) Et à vous aussi, mademoiselle, fit-il avec beaucoup de gentillesse. Je pars tranquille pour vous et vous souhaite beaucoup de chance. Ne m'oubliez pas !
Il allait partir, il allait quitter Paris, la laissant là dans cette maison antipathique ! Une amertume s'infiltra en Marianne. Elle découvrait qu'elle s'était étonnamment vite accoutumée à ce compagnon rassurant, solide, et dont la loyauté ne pouvait faire de doute. Peut-être parce qu'il lui rappelait Black Fish. Il allait la laisser à son destin pour reprendre sa propre route et, demain, avant peut-être, il l'aurait oubliée ! Elle comprenait, instinctivement, que cet homme était un être rare. Il sentait le grand air, la liberté, la joie de vivre, tandis qu'en considérant l'étroit visage blême de Fouché elle ne pouvait s'empêcher d'évoquer, Dieu seul savait pourquoi, le clair-obscur des chapelles, les voix chuchotantes, les fumées de l'encens et les secrets difficiles. Plus tard, en apprenant que Fouché avait débuté dans les ordres et enseigné à l'Oratoire de Nantes, elle devait se rappeler cette impression et la comprendre mieux. D'un geste spontané, elle tendit les deux mains à l'ami qui partait, s'efforçant de retenir ses larmes de déception.
— Merci pour tout ! Et, je vous en prie, écrivez-moi !
Il eut un brusque sourire, serra ses mains tendues à la faire crier.
— Je vous le promets ! Vous me pardonnerez seulement d'écrire si mal ! Je ne suis pas un homme de plume mais, pour vous, je ferais des choses plus difficiles encore ! Appelez-moi si vous avez besoin de la moindre chose. J'accourrai !
Posant un baiser rapide sur les doigts soudain glacés de Marianne, il ramassa sa canne et sortit sans se retourner, suivi par le regard indéchiffrable de Fouché qui, à peine la porte refermée, soupira :
— Eh bien ! ma chère, voilà du dévouement à l'état pur. Mes félicitations ! C'est un gros poisson que Surcouf, un poisson difficile à décrocher surtout ! J'ai cru ne jamais parvenir à l'arracher de vous. Mais, puisque c'est enfin chose faite, nous allons pouvoir parler sérieusement, vous et moi.
— N'avons-nous pas parlé sérieusement jusqu'ici ?
— Oui et non.
Tout en parlant, Fouché agitait une sonnette placée sur son bureau. Un petit homme jaune, à la poitrine creuse, tout vêtu de noir, entra, un portefeuille sous le bras, et vint dire quelques mots à l'oreille du ministre. C'était Maillocheau, son secrétaire.
— C'est bon, dit Fouché. Faites-le entrer à côté. J'y vais tout de suite.
S'excusant poliment de devoir abandonner un instant la visiteuse, il passa dans la pièce voisine, dont il laissa la porte ouverte, assez largement d'ailleurs, pour que Marianne pût voir une partie de cette pièce, un petit salon simplement meublé. Elle n'y prêta d'abord que peu d'attention. Le visiteur que Fouché entendait recevoir si vite ne l'intéressait pas. Sans doute quelque histoire policière, un malfaiteur à interroger peut-être ? On entendait, en effet, des pas pesants et aussi un froissement de chaînes. L'homme devait être attaché. Avec un frisson, Marianne voulut détourner les yeux de la porte, regarder vers la fenêtre, mais Fouché parlait... et ce qu'il disait captiva bientôt la jeune fille.
— Vous êtes le baron Hervé de Kerivoas, n'est-ce pas ?
— En effet !
— Vous êtes aussi un Chouan connu sous le nom de Morvan ! Votre manoir breton a jadis servi de relais entre les insurgés et le Comité de Londres. Plus récemment, Armand de Châteaubriant avait trouvé asile chez vous.
L'homme ne répondait pas, muré dans un silence qu'il n'allait plus quitter. Mais Marianne s'était levée et, tout doucement, s'était approchée de la porte. Il ne lui fallut que deux pas pour voir en pleine lumière l'homme enchaîné. C'était bien la silhouette de Morvan, sanglée cette fois dans un frac vert, des culottes de tricot gris clair, collantes, et qui s'enfonçaient dans des bottes à revers. Mais, ce visage, elle ne l'avait jamais vu.
C'était un visage terrible, labouré sur tout un côté par une profonde cicatrice qui mangeait une joue, étirait l'un des yeux, se perdant dans les cheveux que Marianne découvrait, avec étonnement, courts, blonds et bouclés. Les cadenettes brunes dont elle avait gardé le souvenir étaient sans doute une perruque. Elle ne retrouvait rien de l'homme qui l'avait tenue captive, sinon la forte bouche au pli narquois et l'éclat trop brillant des yeux.
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