Calmées et satisfaites à la pensée que la « nouvelle » allait payer, sans doute pour tout le monde, les détenues se remirent docilement en rang, tandis que Marianne, indignée et en pleine révolte, se trouvait entraînée à la suite des autres par la poigne vigoureuse de la sœur-gardienne.

On ne la lâcha qu'une fois enfermée dans l'une des guérites qui garnissaient la grande chapelle froide et grise. Toute la nef était composée d'un assemblage de boîtes rectangulaires où il n'y avait place que pour une seule personne et d'où l'on ne voyait que l'autel. Chaque prisonnière y était enfermée, sans communication possible avec les autres, ce qui évitait tout tumulte et permettait aux religieuses de se réunir, en toute quiétude, dans le chœur, chacune à son rang.

En pleine révolte, brûlée d'indignation, car elle avait conclu, de l'attitude de la gardienne, qu'elle était tenue pour coupable et seule coupable, Marianne n'entendit absolument rien de la messe. Elle en oubliait même la peur horrible qu'elle avait eue et elle était bien trop en colère pour songer à s'humilier, même aux pieds du Seigneur, et bien trop sûre de son bon droit pour implorer une aide quelconque. Depuis le soir maudit de ses noces, elle avait pris, sur la justice, aussi bien divine qu'humaine, des idées bien tranchées. Dans un monde où seules les crapules avaient raison, il fallait avoir bec, ongles et même griffes si l'on voulait survivre. La résignation chrétienne n'avait jamais été son fort, mais, désormais, elle ne voulait même plus en entendre parler.

— Seigneur, marmotta-t-elle, et ce fut sa seule prière, cessez de donner raison à ceux qui me veulent du mal quand je ne leur ai rien fait ! Puisque vous êtes le Dieu de toute justice, c'est le moment ou jamais de le montrer. Sinon, dans quelques instants, on va me traîner dans un cachot bien noir et bien affreux dont vous seul savez quand je sortirai.

Forte de cette oraison en forme d'injonction et de l'idée qu'elle se défendrait tant qu'il lui resterait une once d'énergie, Marianne se laissa extraire de sa boîte, bonne dernière de toutes les détenues et, encadrée par deux sœurs-gardiennes, conduire chez la Mère Supérieure, devant une haute porte dont la peinture chocolat s'écaillait par plaques. L'une des gardiennes frappa.

— Entrez ! fit une voix sèche dont Marianne n'augura rien de bon.

Le vantail s'ouvrit. L'une des sœurs poussa doucement la jeune fille et referma la porte. Elle put alors constater que, si elle était bien dans le bureau de la Supérieure, comme l'attestaient les nombreux tableaux et objets de piété répandus un peu partout, ce n'était pas à une religieuse qu'elle allait avoir affaire. Le propriétaire de la voix sèche était un homme maigre, de taille moyenne, qui, les mains au dos, se tenait debout dans l'embrasure de la fenêtre.

— Entrez, répéta-t-il en voyant Marianne hésiter au bord d'un grand tapis usé qui couvrait la pièce, et asseyez-vous !

— On m'avait dit que je devais comparaître devant la Mère Supérieure, fit-elle en assurant sa voix autant que possible.

— Ce n'est pas moi, vous vous en doutez ! Mais j'espère que vous ne vous plaindrez pas de la substitution puisque vous m'avez réclamé toute la nuit à ce qu'il paraît.

Une onde de joie rosit brusquement les pommettes de la jeune fille.

— Oh ! vous êtes...

— Le ministre de la Police, parfaitement ! Et, puisque me voilà prêt à vous entendre, parlez, dites ce que vous avez à me dire !

Cette mise en demeure, débitée d'une voix cassante, n'était pas faite pour rassurer Marianne, déjà déprimée par les événements précédents. Cet homme, dans sa redingote vert olive fleurie d'un ruban rouge qui faisait encore plus blême son teint couleur de vieil ivoire, avait quelque chose d'inflexible et d'hermétique qui l'impressionnait. Son visage en lame de couteau, aux lèvres minces, aux lourdes paupières tombantes, offrait un curieux mélange d'impassibilité et d'intelligence. Le menton, qui reposait dans les plis d'une épaisse cravate de soie, avait de l'énergie, mais l'expression des yeux était indéchiffrable sous la frange des cheveux gris, presque blancs, qui collaient au front en mèches courtes. Le corps trop long, les épaules trop étroites, mal déguisées par l'habit du bon faiseur, donnaient à l'ensemble une curieuse souplesse qui n'excluait pas un certain charme. Et Marianne, pour qui un policier était une sorte de brute peu évoluée, un argousin dans le meilleur style des romans de Mr Thomas Smolett, se dit que celui-là était une personnalité digne de ce nom, peut-être dangereuse, mais qu'en tout état de cause cet ancien révolutionnaire portait son titre ducal avec une certaine aisance.

Les mains toujours nouées au dos, Fouché avait commencé une lente promenade à travers la pièce, attendant le récit de la jeune fille. Comme rien ne venait, il s'arrêta devant elle et, se penchant légèrement :

— Alors ? fit-il d'un ton sarcastique, ça vient ? Pour un peu, vous auriez expédié les dignes sœurs en pleine nuit dans les rues pour me faire chercher et, maintenant que je suis là, vous ne sonnez plus mot. Faut-il que je vous aide ?

Marianne leva sur lui un regard plein d'appréhension.

— Si cela ne vous ennuyait pas, j'aimerais bien, fit-elle, sincère. Je ne sais pas où commencer.

Cet aveu ingénu arracha un sourire au ministre. Tirant une chaise, en face de la prisonnière, il s'installa dessus.

— Soit ! Je veux bien admettre qu'à votre âge on n'est pas encore très rompue aux interrogatoires policiers. Comment vous appelez-vous ?

— Marianne, Anne, Elisabeth d'Asselnat de Villeneuve.

— Donc, vous êtes une émigrée. C'est grave !

— J'avais quelques mois seulement quand, après la mort sur l'échafaud de mes parents, on m'a conduite en Angleterre, chez ma tante, la seule parente proche qui me restait. Est-on vraiment une émigrée dans ce cas ?

— Le moins que l'on puisse dire est que vous n'étiez pas émigrée de votre propre volonté. Continuez. Racontez-moi toute votre histoire !

Cette fois, Marianne n'hésita pas un instant. Nicolas lui avait recommandé la plus entière franchise envers le duc d'Otrante. Certes, il s'était bien chargé, dans sa lettre, de le mettre au courant de la situation, mais puisque ladite lettre était demeurée au Compas d'Or et, peut-être perdue, il valait mieux faire une entière confession. Ce qu'elle fit.

Lorsqu'elle eut terminé, elle eut la surprise de voir son interlocuteur fouiller dans sa poche et en tirer un papier qu'elle reconnut aussitôt. C'était la lettre de Black Fish. Avec un demi-sourire, Fouché l'agita au bout de ses longs doigts maigres.

— Mais, fit Marianne suffoquée. C'est ma lettre ! Pourquoi m'avoir obligée à tout vous dire puisque vous saviez déjà ?

— Pour voir si vous me mentiriez. L'examen a été satisfaisant, jeune dame, puisque j'avais déjà lu ceci.

— Oh ! fit la jeune fille. Je comprends. Les gendarmes ont dû fouiller ma chambre. Ils ont trouvé cette lettre et vous l'ont donnée.

— Ma foi non ! Ils n'y avaient pas pensé. Ne leur en veuillez pas. Plus simplement, votre bagage m'a été apporté au ministère, dès les premières heures du jour par quelqu'un qui avait assisté à votre arrestation et s'en montrait indigné.

— Ce bon M. Bobois ! Comme c'est aimable à lui ! Il n'a rien dû comprendre et...

— Cessez donc de jouer aux propos interrompus ! Qui vous parle de Bobois, jeune dame ? Jamais il ne se serait risqué à l'esclandre auquel s'est livré votre chevalier servant, qui a osé pénétrer jusque dans ma chambre à coucher. Pour un peu, ce diable d'homme m'aurait sorti du lit ! Il est vrai qu'il se sentait un peu responsable de votre arrestation.

La curiosité de Marianne ne résista pas à ce discours, pour elle totalement incompréhensible. Oubliant sa condition de prisonnière et à qui elle avait affaire, elle s'écria :

— Pour l'amour du ciel, monsieur le Ministre, veuillez à votre tour cesser de jouer aux devinettes avec moi. Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me dites. Qui a plaidé ma cause ? Qui est venu faire scandale chez vous ? Qui a voulu vous tirer de votre lit ?

Fouché sortit une tabatière de son gousset, prit une pincée de tabac, la renifla avec volupté, puis, déclara enfin d'une voix aimable :

— Qui ? Mais Surcouf, voyons ! Il n'y a qu'un corsaire pour oser prendre un ministre à l'abordage.

— Mais, je ne le connais pas ! balbutia la jeune fille stupéfaite de voir une fois de plus surgir dans sa vie cet inconnu qui semblait, décidément, faire beaucoup de bruit dans le monde.

— Lui non plus, mais il paraît que vous avez fait sur lui une impression d'autant plus forte que, d'après ce que j'ai pu comprendre, c'est l'un de ses hommes qui vous a dénoncée.

— En effet. Cet homme était un évadé des pontons de Plymouth. Il a fait le voyage, et le naufrage, avec moi et n'a jamais voulu admettre que je n'étais pas un agent des princes.

Malgré les promesses faites à Black Fish, elle s'abstint tout de même de mentionner l'épisode de la grange, pensant avec quelque raison que cela n'intéressait pas la police.

— Il y a, comme' cela, des gens à idées fixes, commenta Fouché d'un ton bonhomme.

Il s'administra une nouvelle prise, puis soupira :

— Bien ! Ceci posé, il vous reste à me communiquer le message verbal de Mallerousse. J'espère que vous vous en souvenez ?

— Mot pour mot ! Voici : « Les anciens complices de Saint-Hilaire, Guillevic, Thomas et La Bonté ont débarqué dans le Morbihan et se sont dirigés vers Plœrmel. On pense généralement qu'ils viennent chercher l'argent caché par Saint-Hilaire, mais peut-être n'est-ce pas leur but réel. »