A rêver ainsi sur ces femmes invisibles et présentes, dont le sort avait fait ses compagnes, Marianne finit par s'endormir sans même s'en apercevoir. Quand elle s'éveilla, il faisait grand jour, du moins autant qu'il pouvait faire dans une cellule de Saint-Lazare, et la sœur gardienne était devant elle, un paquet sous le bras. Jeté sur le lit, ledit paquet révéla une grosse robe de laine grise, un fichu et un bonnet de toile bise, une chemise de toile bien rude, de gros bas de laine noire et une paire de sabots.
— Enlevez vos vêtements, ordonna la sœur d'une voix terne, et mettez cela !
Ce n'était pas la même religieuse que la nuit et, tout de suite, Marianne se hérissa :
— Que je mette de pareilles horreurs ? Jamais de la vie ! D'abord je ne dois pas rester ici. Je dois voir, ce matin, le ministre de la Police et...
Le visage de la nouvelle venue était aussi inexpressif que sa voix. Il était si large et si blanc qu'il se confondait avec sa guimpe pour donner une sorte de pleine lune parfaitement dépourvue de caractère. Mais apparemment sa propriétaire savait ce que c'était qu'exécuter une consigne. Sans changer de ton, elle répéta :
— Déshabillez-vous et mettez ça !
— Jamais !
La sœur ne se fâcha pas. Elle alla dans le couloir, sortit de sa poche un claquoir et tapa trois fois. A peine quelques secondes plus tard, deux vigoureuses créatures, qu'à leur uniforme Marianne comprit être deux de ses compagnes, faisaient irruption dans la cellule. A vrai dire, sans leur vêture féminine, on les aurait prises plus volontiers pour des grenadiers en jupon, à l'épaisseur de la moustache près, tant elles étaient hautes et larges et solidement charpentées. D'ailleurs, leurs joues identiquement rouge écarlate et bien vernies prouvaient que l'ordinaire de la prison n'était pas aussi débilitant qu'on aurait pu le penser et qu'en tout état de cause il comportait, du moins pour ces dames, une honnête ration de vin.
En un rien de temps, Marianne, muette d'horreur, fut par leurs soins dépouillée de tous ses vêtements et revêtue de l'uniforme de la prison, non sans que l'une de ses femmes de chambre occasionnelles lui eût appliqué sur les fesses une claque retentissante, fine plaisanterie qui attira une sévère réprimande à son auteur :
— C'était tentant, fit la femme en manière d'excuse. Une drôle de belle poulette ! Dommage de mettre ça en cage !
Marianne était tellement indignée qu'elle n'avait plus de voix, mais, dédaignant les deux maritornes qui ne lui paraissaient pas des interlocutrices valables, elle attaqua la sœur gardienne.
— Je veux voir la Mère Supérieure ! déclara-t-elle. C'est très urgent.
— Notre Mère Supérieure a fait savoir qu'elle vous verrait aujourd'hui. Jusque-là, tenez-vous tranquille. Pour le moment, suivez vos compagnes à la chapelle.
Bon gré, mal gré, il fallut bien que Marianne, traînant ses sabots trop grands, sortît de sa cellule et s'intégrât dans la file, presque inerte, des autres détenues. Dans l'étroit et haut couloir, une vingtaine de femmes avançaient lourdement, l'une derrière l'autre, toussant, reniflant ou grognant, dans une épaisse odeur de corps mal lavés. C'était un troupeau bien plus qu'un défilé. Tous les regards avaient la même atonie bête et résignée, tous les pas raclaient le dallage inégal, toutes les épaules empruntaient la même ligne courbée. Seuls, les tailles et les cheveux, blonds, noirs, bruns ou gris, que laissaient échapper les béguins de toile rude, distinguaient les unes des autres les prisonnières de Saint-Lazare.
Remâchant sa rancœur et son impatience, Marianne prit son rang, mais s'aperçut bientôt que la détenue qui la suivait s'amusait à lui marcher systématiquement sur les talons. La première fois, elle crut à une inadvertance et se contenta de se retourner. Derrière elle venait une petite femme blonde et replète, à l'air endormi, aux lourdes paupières blanches cachant des yeux impossibles à distinguer. Ses vêtements étaient propres, mais ses lèvres molles avaient un demi-sourire machinal qui, tout de suite, donna à Marianne envie de lui taper dessus. Quand, à nouveau, le sabot rugeux de la boulotte vint racler sa cheville, la jeune fille gronda, mezza voce :
— Faites un peu attention, vous me faites mal.
Pas de réponse. L'autre garda les yeux baissés.
Le sourire stupide resta étalé sur son visage incolore et, une troisième fois, si rudement que Marianne ne put retenir un gémissement de douleur, le sabot vint râper son talon.
La patience n'était pas la vertu dominante de Marianne et les dernières heures avaient épuisé le peu qui lui en restait. Se retournant, tout d'une pièce, elle appliqua sur la joue molle de sa compagne une maîtresse gifle. Cette fois, elle vit se lever sur elle un regard sans couleur définie, mais qui lui rappelait étrangement celui d'une vipère dont Sea Bird, son cheval favori, avait écrasé la tête d'un coup de sabot, un jour de chasse. La fille ne dit rien, mais ses lèvres se retroussèrent sur ses dents malsaines et, tête première, elle se jeta en avant, visant l'estomac de son adversaire. Aussitôt, autour des deux femmes, on s'arrêta pour voir, les autres détenues s'écartant d'instinct afin de laisser le champ libre aux deux combattantes. Des encouragements fusaient, tous à l'adresse de l'adversaire de Marianne :
— Vas-y, la Tricoteuse ! Tape dedans !
— Cogne ! C't'une aristo ! D'la graine de duchesse !
— Crève-la ! T'as entendu l'foin qu'elle a fait c'te nuit ? Voulait voir l'ministre de la Police !
— C't’une moucharde ! Faut la refroidir !
Marianne, épouvantée de ce débordement de haine inattendue, avait évité le coup de tête de son adversaire qui, apparemment, faisait de son mieux pour exaucer les vœux de ses compagnes. La Tricoteuse avait repris de la distance pour attaquer de nouveau. Sa mâchoire allait et venait, dans un mouvement machinal, traduisant un abject désir de tuer. Les yeux sans couleur luisaient sinistrement et, soudain, dans la main de la mégère, Marianne vit briller une lame courte mais aiguë. La tête de la colonne s'engageait déjà dans l'escalier et Marianne comprit qu'elle était perdue. Un groupe de prisonnières faisait barrage entre elle et le bout du couloir et, parmi elles, la jeune fille, épouvantée, reconnut les deux dragons qui l'avaient déshabillée. Toutes ces misérables faisaient bloc contre la nouvelle venue et s'apprêtaient à lui régler sommairement son compte. Si elle échappait au couteau de la Tricoteuse, elle n'échapperait pas à la galoche des autres, car elle pouvait voir qu'autour d'elle deux ou trois détenues s'étaient déchaussées et brandissaient leurs sabots, prêtes à l'assommer si elle ne se laissait pas égorger proprement. L'un de ces sabots montrait même une longue pointe, meurtrière à souhait.
Avec angoisse, Marianne jeta un coup d'œil vers l'escalier. Mais la sœur qui avait pris la tête de la colonne devait déjà être en bas et tout allait terriblement vite. Dans un instant, elle serait morte, stupidement assassinée par des demi-folles. Toutes ces femmes qu'elle ne connaissait pas semblaient désirer sa mort comme une joie particulière. Alors, épouvantée, elle hurla, tandis que la Tricoteuse fonçait sur elle, la lame haute :
— Au secours ! A moi !
Son cri vrilla le matelas des voix feutrées, chuchotantes, qui l'entouraient d'une écœurante couche de haine. Le couteau passa à un cheveu de la tête. Mais, en l'évitant, elle s'était rapprochée d'une des prisonnières aux sabots et il s'en fallut de peu que la lourde galoche ne la frappât en plein front. Elle n'en reçut qu'une partie, sur la tête, et dut à l'épaisseur de sa chevelure et à son bonnet, de ne pas en être étourdie. Mais où chercher refuge ? La Tricoteuse allait revenir à la charge, avec ce ricanement idiot qui terrifiait Marianne. Et, tout autour d'elle, la malheureuse ne voyait que des visages grimaçants déformés par une ignoble cruauté. Comment pouvait-il y avoir des êtres aussi abominables ?
Pourtant, son cri d'appel avait été entendu. Avant que la Tricoteuse s'élançât une troisième fois, la sœur-gardienne était revenue, flanquée d'une autre qui brandissait un énorme gourdin. Bousculé, enfoncé, le cercle des mégères éclata. La sœur-gardienne saisit le bras de la Tricoteuse et, d'une brutale torsion, lui arracha le couteau, tandis que sa compagne, distribuant quelques horions fort peu évangéliques mais qui faisaient grand honneur à ses muscles, obligeait les femmes à se remettre en rang. Marianne, qui s'était jetée à terre pour éviter les coups, se trouva, elle aussi, remise debout plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Et, tout de suite, les accusations éclatèrent :
— La Tricoteuse, elle a fait que s'défendre, ma sœur ! C'te moucharde, elle a voulu l'étrangler ! hurla une voix de tête.
— Ce n'est pas vrai, protesta l'accusée. Je l'ai seulement giflée parce qu'elle m'écrasait les talons.
— Menteuse ! hou... hou... Sale moucharde ! Tu as voulu l'assommer.
— Et le couteau ? cria Marianne hors d'elle. C'est peut-être moi qui l'ai apporté ?
— Sûr ! clama une grande fille maigre, dont les pommettes trop rouges dénonçaient la phtisie. Elle a eu assez d'mal à t'le prendre ! Saleté !
Tant de fausseté et de mauvaise foi révolta Marianne au point qu'elle en oublia les plus élémentaires règles de prudence. Ces femmes n'étaient que des bêtes malfaisantes et, instinctivement, elle se mettait à leur diapason. Toutes griffes dehors, elle allait se jeter sur la plus acharnée, tandis que la Tricoteuse, avec un art consommé, se mettait à pleurnicher que 1'« aristo » avait voulu la tuer. Mais, comme elle prenait son élan, elle se sentit solidement ceinturée et obligée de demeurer sur place.
— En voilà assez ! tonna la voix dure de la sœur. Tout le monde à la chapelle ! Et tâchez de demander pardon à Dieu de votre conduite ! Quant à vous, la nouvelle, nous réglerons cela avec notre Mère Supérieure après la messe ! Pour les mauvaises têtes, nous avons des cachots !
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