L'honnête tabellion convint que le Compas d'Or était une bonne maison, sérieuse et respectable. Lui-même descendait au Cheval Vert, rue Geoffroy-
Lasnier, célèbre pour avoir jadis accueilli Danton à son arrivée d'Arcis-sur-Aube. On l'y attendait, sinon, il se fût fait un plaisir d'accompagner Mlle Mallerousse au Compas d'Or, mais elle pouvait se confier entièrement au commissionnaire qu'il avait maintes fois employé. Il poussa même la conscience jusqu'à indiquer à la néophyte le prix qu'elle devait payer, puis, soulevant son chapeau de castor, il la salua en souhaitant la retrouver prochainement et s'éloigna dans la foule. Marianne s'apprêta à suivre son guide.
— L'auberge, est-ce loin ?
— Dix minutes à pied, mamz'elle. Par la rue Tiquetonne, on y est en rien de temps ! Attendez un peu, j'vais vous abriter ! Sacrée pluie ! Seriez trempée comme une soupe avant d'arriver.
Joignant le geste à la parole, le commissionnaire, un jeune garçon roux et trapu, à la figure gaie et au nez retroussé, déploya au-dessus de la tête de sa cliente un immense parapluie rouge et l'entraîna hors de l'hôtel.
Il y avait peu de monde dans la rue. Le mauvais temps et la nuit chassaient les Parisiens vers leurs demeures. Les grosses lampes à huile, pendues à des cordes au milieu des rues, n'éclairaient guère et, malgré la curiosité qui la tenaillait, Marianne devait surtout prendre garde à l'endroit où elle posait ses pieds. Sans trottoir et meublée de gros pavés ronds, la rue n'était guère confortable. Sans son compagnon qui lui indiquait les mauvais endroits et les petits ponts de planche jetés sur les ruisseaux gonflés, elle se fût tordu cent fois les chevilles. Pourtant, certaines devantures étaient attirantes et, parmi les passants, on voyait quelques femmes bien habillées, des hommes à la mine cossue, des enfants à la frimousse éveillée.
— Gare ! cria soudain le commissionnaire et, happée par sa main, Marianne eut juste le temps de se plaquer contre une maison. Lancé au galop de son cheval, un étincelant officier fonçait sur eux en aveugle. Marianne aperçut brièvement, sur un beau cheval noir, un uniforme vert à plastron blanc, culotte de peau blanche dans de hautes bottes vernies, un casque de cuivre étincelant garni de panthère et d'une longue crinière noire, sur un visage moustachu, des épaulettes rouge et or, des gants blancs : une vision à la fois élégante et colorée.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle à la fois effarée et admirative.
— Un dragon de l'Impératrice ! répondit son guide. Sont toujours pressés, ces gars-là ! (Puis, soudain conscient du regard émerveillé de la jeune fille, il ajouta :) Z'ont de l'allure, hein ? Et encore, sont pas les plus beaux ! Ça se voit qu'vous arrivez d'votre province, mais attendez voir d'avoir vu un chasseur de la Garde, ou un mameluk, ou un lancier polonais, ou un hussard ! Et j'parle pas des maréchaux, tout dorés et empanachés ! Ah ! y s'y entend à habiller ses bonshommes, le petit Caporal !
— Le petit Caporal ! Qui est-ce ?
Le garçon regarda Marianne avec une stupeur sincère. Ses sourcils roux remontèrent au point de rejoindre ses cheveux :
— Ben... l'Empereur, quoi ? D'où c'est-y que vous sortez, mamz'elle, pour n'point savoir ça ?
— Du couvent ! riposta Marianne qui tenait à sa dignité. On y rencontre fort peu de dragons, ou de caporaux, grands ou petits !
— Ah ! c'est donc ça !
Bientôt, on déboucha dans la rue Montorgueil et Marianne oublia le dragon. Un grand restaurant, brillamment éclairé, résumait tout l'intérêt de la rue, auprès d'un autre, plus modeste. D'élégantes voitures, vernies comme des coffrets, tirées par des chevaux de race aux gourmettes étincelantes, déversaient devant la porte des dîneurs élégants, parmi lesquels brillaient de somptueux uniformes.
— C'est le Rocher de Cancale ! fit le commissionnaire avec orgueil. On y mange les meilleurs pâtés de cailles de Paris, le meilleur poisson et les meilleures huîtres ! Elles arrivent chaque jour par courrier spécial. Seulement, dame, c'est pas pour toutes les bourses !
Cette fois, Marianne ne cachait plus son admiration. Ses idées sur les Français devaient avoir besoin d'une certaine révision car, par les fenêtres brillantes du célèbre restaurant, elle apercevait des hommes de haute mine, des satins chatoyants, voire des diamants sur des gorges claires, et que les uniformes étaient donc beaux, les fourrures précieuses dont s'enveloppaient les belles dîneuses ! Cependant, avec un brin de dédain, le garçon ajoutait :
— Bien sûr, c'est pas la Cour ! C't'un peu mélangé comme public, mais ça brille quoi ! On n'y rencontre pas beaucoup de duchesses, mais les hommes y vont volontiers. On y trouve aussi des chansonniers et des cocottes !
L'odeur qui s'échappait du célèbre restaurant n'en fit pas moins palpiter les narines de la jeune fille. Marianne s'aperçut qu'elle mourait de faim.
— C'est encore loin, le Compas d'Or ?
— Non. C'est là !
Il désignait une grosse auberge installée dans une belle vieille demeure Renaissance. Les fenêtres basses s'ornaient de petits carreaux en cul-de-bouteille et de belles sculptures décoraient la façade. L'ensemble avait un air confortable et de bon aloi. Par le large porche, une diligence sortit dans un grand bruit de sonnailles.
— La diligence de Creil, fit le commissionnaire. Elle part d'ici, comme celle de Gisors. Vous êtes arrivée, mamz'elle !
D'un appel, il héla maître Bobois qui, après avoir présidé au départ de la diligence, s'apprêtait à rentrer.
— Hé ! patron ! Une cliente pour vous !
La mine importante de l'aubergiste se fit aimable devant la gracieuse silhouette de cette jeune fille bien habillée. Le nom de Nicolas Mallerousse fit éclore un grand sourire entre ses joues pleines et bien rasées, découvrant un étincellement de dents en or entre d'épais favoris poivre et sel.
— Vous serez ici comme chez vous, petite demoiselle ! La nièce de Nicolas a droit à plus d'égards que ma propre fille ! Hé, Marthon ! Viens prendre le bagage de Mademoiselle !
Tandis qu'une servante en bonnet amidonné accourait, Marianne réglait sa course au commissionnaire, y ajoutant même un pourboire qui arracha l'enthousiasme du garçon. De joie, il lança en l'air sa casquette bleue.
— Merci, mamz'elle ! Et vous gênez pas ! Si vous avez des courses à faire, dites à n'importe qui, dans le quartier, que vous voulez voir Gracchus-Hannibal Pioche ! J'accourrai !
Ayant dit, Gracchus-Hannibal, pas gêné du tout par un patronyme aussi résolument romain, s'éloigna en sifflant tandis que Bobois et sa servante escortaient Mlle Mallerousse dans l'intérieur de l'auberge. La maison semblait parfaitement tenue ; il y avait beaucoup de monde. C'était l'heure du coup de feu du soir. Servantes et valets voltigeaient de tous les côtés pour servir la table d'hôtes ou bien ceux des clients qui préféraient souper dans leur chambre. Bobois conseilla à la jeune fille cette dernière formule et Marianne, un peu effrayée par tout ce monde, accepta avec reconnaissance.
On se dirigea vers l'escalier de chêne bien ciré. Deux hommes le descendaient à cet instant précis. Marianne et son escorte durent attendre qu'ils fussent arrivés en bas des marches pour passer.
L'un d'eux était un homme d'environ quarante ans, de taille moyenne, mais vigoureusement charpenté, vêtu avec élégance d'une redingote bleue à boutons d'argent ciselés. Son large visage aux traits énergiques, encadré de favoris bruns, était très basané, comme celui d'un homme qui a beaucoup vécu au soleil. Il avait des yeux bleus, vifs et gais, et portait crânement planté sur le côté son haut-de-forme gris. Dans sa grosse main soigneusement gantée, il faisait tourner une canne à pommeau d'or.
Fascinée par l'extraordinaire puissance qui se dégageait de cet homme, Marianne le regardait descendre sans beaucoup prendre garde à son compagnon qui, d'ailleurs, venait un peu en arrière. Mais, quand son regard se posa sur lui, elle sursauta. Dans un habit bourgeois sévèrement boutonné, elle venait de reconnaître Jean Le Dru.
Une fois seule dans la petite chambre claire, tendue de perses à l'ancienne, dans laquelle Bobois l'avait installée et dont la fenêtre donnait sur la grande cour aux voitures, Marianne essaya de remettre de l'ordre dans ses idées. La vue du jeune Breton l'avait bouleversée. Elle avait retenu de justesse une exclamation. Se faire reconnaître n'eût pas été une bonne idée, car il connaissait sa véritable identité. Et, maintenant, elle s'en félicitait car, très certainement, il ne l'avait pas remarquée. Elle n'était pas en pleine lumière et, de plus, le bord de sa capeline mettait une ombre sur son visage.
Le Dru avait suivi, sans broncher, l'homme à la redingote bleue que Marianne avait entendu déclarer à Bobois :
— Nous dînerons au Rocher de Cancale, Bobois. Si on me réclame, vous pourrez m'y faire chercher.
— Bien, monsieur le Baron, avait répondu l'aubergiste, et Marianne s'était posé aussitôt des questions.
Qui était ce baron que l'échappé des pontons suivait si docilement ? Mais elle n'avait pas eu beaucoup de temps pour s'appesantir sur le sujet : Marthon lui avait apporté un souper appétissant, sur un grand plateau, et Marianne, remettant à plus tard de se renseigner, s'était mise en devoir de calmer les cris de son estomac.
Elle achevait un très agréable dessert, composé de tranches d'ananas à la crème, quand on frappa à la porte.
— Entrez ! dit-elle, pensant que c'était Marthon qui venait rechercher son plateau.
Mais la porte, en s'ouvrant, livra passage à Jean Le Dru.
Maîtrisant sa surprise et l'inquiétude que lui causait cette visite inattendue, elle s'obligea à demeurer assise, se contentant de repousser la petite table qui supportait les restes de son souper.
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