Assise, très droite, dans un raide fauteuil de bois sculpté à haut dossier, une femme d’une cinquantaine d’années qui avait été belle et demeurait majestueuse le regardait entrer, appréciant à sa juste valeur le salut qu’il lui adressait et dont se fût contentée une reine. Tout autour d’elle, la grande pièce qui lui servait de cabinet de travail participait à cette majesté par sa nudité blanche, quasi espagnole, et que n’allégeait en rien le grand Christ émacié dont le tragique bois noir écartelait le mur derrière la princesse-nonne.
Celle-ci, d’un signe de tête, répondit au salut du jeune homme et, tout de suite, demanda :
— On me dit que la reine vous envoie, monsieur. Que me veut ma nièce à cette heure que l’on peut qualifier de tardive ou de matinale au choix ? Mais… si vous venez de Versailles, d’où vient que vous ne soyez point en tenue et que vous portiez la barbe ? Cela n’est pas d’usage chez les gardes du corps.
Redressé de toute sa taille, Gilles prit une profonde respiration et se prépara pour le combat qu’il sentait venir. Il était plus facile d’imaginer, tout en galopant sur une grande route, l’entretien que l’on allait avoir avec une religieuse que de soutenir cet entretien quand l’abbesse en question était non seulement de sang royal mais encore auréolée au surplus d’une réputation déjà établie de sainteté. Ne disait-on pas que Louise de France avait choisi le renoncement afin d’expier, dans la prière et le sacrifice, les lourds péchés d’un père tendrement aimé ?
— J’appartiens bien réellement à cette arme privilégiée, madame, mais je passe actuellement pour mort. C’est dire à Votre Altesse royale que je ne viens pas de Versailles et que, si j’ai osé m’annoncer comme venant de par la reine, mensonge dont je demande humblement pardon à Votre Altesse royale, c’est uniquement pour avoir l’honneur d’être reçu par elle. C’est aussi parce que Sa Majesté a quelque chose à voir dans l’affaire qui m’amène.
La princesse ne marqua sa surprise qu’en relevant légèrement ses sourcils blonds au-dessus des yeux bleus, singulièrement perçants, qui scrutaient le visage immobile du jeune homme.
— Vous ne manquez pas d’audace, monsieur. Savez-vous que je devrais vous faire jeter dehors sans entendre un mot de plus ?
— Je savais ce que je risquais, madame… mais Votre Altesse n’en a rien fait jusqu’à présent et je la supplie de n’en rien faire car il y va du salut d’une âme… ou plutôt de deux âmes car la mienne s’y trouve aussi engagée.
— Et fort mal engagée si j’en juge l’aplomb avec lequel vous maniez le mensonge. Eh bien, puisque je vous ai reçu autant vous entendre. J’avoue que vous avez réussi à piquer ma curiosité. N’avez-vous pas dit que vous passiez pour mort ? Qui résisterait à la nouveauté de converser avec un mort… mais quelle faute avez-vous donc commise, monsieur, qui ait nécessité votre disparition ?
— Une grande faute, madame. J’ai le malheur de déplaire fort à Monseigneur le comte de Provence qui veut bien m’honorer de son inimitié. J’ajoute que, si je suis mort, je le suis sur ordre de Sa Majesté le roi !
— Ah !
Le menton dans la main, son autre main caressant doucement la grande croix d’or qui pendait sur son scapulaire de laine noire, Madame Louise semblait peser une à une les paroles de son visiteur.
— Me dites-vous, cette fois, la vérité ? murmura-t-elle enfin.
— Sur mon honneur de gentilhomme et ma foi de chrétien !
— C’est bien ! Je ne vous demanderai donc pas le secret de cette mort étrange puisqu’il paraît être aussi celui du roi mon neveu. En revanche, j’attends de vous que vous m’appreniez enfin ce que vous venez faire ici…
— Je viens supplier Votre Altesse royale de bien vouloir me rendre mon épouse, Judith de Tournemine de La Hunaudaye, entrée en cette maison par ordre de Monsieur sous le nom de Julie de Latour et sur laquelle Sa Majesté la reine a bien voulu étendre sa main souveraine et sa protection.
Quittant la croix d’or, la main de la princesse vint frapper une liasse de papiers qui se trouvait sur la grande table de bois noir tandis que, sous la guimpe, son visage pâle rougissait brusquement.
— Cette nuit est décidément la nuit des surprises, s’écria-t-elle sans parvenir à dissimuler une soudaine irritation, et j’entends ici des choses étranges. Vous dites que cette belle jeune femme si sombre, si secrète qu’elle n’a voulu se confier à personne ici, pas plus à moi qu’à notre confesseur, était mariée et mariée à vous ?
— Nous nous sommes unis le 26 août de l’année dernière dans la chapelle de la Vierge à la cathédrale Saint-Louis de Versailles. Votre Altesse royale peut faire confirmer mes paroles. J’ajoute cependant que ma femme, de son lignage paternel, n’était pas de Latour mais de Saint-Mélaine. Au surplus, Madame a un moyen bien simple de se faire confirmer mes paroles : qu’elle fasse appeler la pseudo-Julie de Latour. Comme elle me croit mort elle aussi l’effet de surprise lui apprendra la vérité.
— La faire appeler ? Mais, Monsieur, elle n’est plus ici depuis environ quatre mois puisque c’est, je crois, au lundi du second dimanche de Carême que la reine l’a envoyée chercher.
— La… reine ? fit Gilles abasourdi. Madame, madame… Je supplie Votre Altesse royale de rappeler ses souvenirs. Est-elle bien sûre que la demande venait de la reine ?
— Me prenez-vous pour une écervelée, monsieur ? Si je dis la reine c’est qu’il s’agit bien d’elle. Au surplus, j’avais reçu de ma nièce prière de ne rendre cette jeune femme à personne d’autre qu’à elle et, dans cet esprit, je l’avais déjà refusée à ma nièce de Provence qui, cependant, était venue en personne m’en faire la demande.
— Et… la reine est venue elle-même ?
— Ne soyez pas stupide ! Elle m’a envoyé l’une de ses proches, la comtesse Diane de Polignac avec une lettre de sa main. Je pense que vous n’avez rien à redire à cela ? Ce n’est donc pas à moi mais bien à la reine ma nièce qu’il faut aller redemander votre épouse, chevalier.
Une cloche au son étouffé se mit à sonner quelque part dans les profondeurs du couvent et comme son visiteur, écrasé par cette nouvelle, ne faisait pas mine de bouger, la princesse se leva.
— C’est aujourd’hui fête de sainte Clotilde, reine de France, mais demain nous célébrerons la Pentecôte. Nous avons vigile et jeûne et notre journée sera rude. Veuillez donc, monsieur, vous retirer et nous laisser à nos prières. Certaines seront dites à votre intention, car vous me semblez en avoir le plus grand besoin. Je vous donne le bonjour.
Tout en parlant, elle agitait une petite sonnette placée près de sa main pour appeler la tourière. Lourdement, Gilles mit un genou en terre.
— Que Votre Altesse me donne plutôt sa bénédiction, très révérende mère, afin qu’elle me garde de l’Enfer dans lequel je vais plonger en quittant cette sainte maison.
Émue par la douleur qui vibrait dans la voix du jeune homme, Madame Louise leva la main.
— Dieu vous garde ! murmura-t-elle.
Mais, déjà, il s’était relevé, saluait profondément et s’élançait dans la galerie. Surprise par cette brusque sortie, la sœur tourière dut courir pour le rejoindre et le ramener jusqu’à la cour.
Immobile au milieu de son cabinet, Madame Louise écouta décroître les pas rapides de son étrange visiteur puis, se tournant vers le grand Christ de la muraille, alla s’agenouiller un instant sur le prie-Dieu sans coussin disposé devant.
— Daignez protéger ce malheureux garçon, Seigneur, car il a grand besoin de votre divine assistance. J’ai vu la mort au fond de ses yeux…
À travers la plaine Saint-Denis où se montaient déjà les baraques de la fameuse foire du Lendit qui s’ouvrirait une semaine plus tard, le cheval de Gilles volait comme si la fureur qui habitait son cavalier lui était entrée dans le sang. Aveugle et sourd à ce qui n’était pas sa souffrance, ivre de colère, le jeune homme fonçait dans la nuit, hurlant sans même s’en rendre compte comme le supplicié sur la roue et semant la terreur chez les rares passants qui, persuadés d’avoir rencontré le Chasseur maudit en route vers l’abîme infernal, coururent s’agenouiller aux plus proches Montjoies1 pour implorer la miséricorde divine…
Enlevant son cheval, il franchit d’un saut magistral la barrière d’octroi, renversant deux gardes-françaises qui roulèrent dans la poussière et disparut dans l’obscurité dense projetée par les grands murs de Saint-Lazare. Mais, déjà, il ne criait plus. La violence de sa course et les gifles du vent frais qui venait de se lever lui faisaient du bien. Peu à peu, il réussit à se calmer, à se reprendre en main et même, arrivé à la petite chapelle Notre-Dame-de-Lorette, il s’arrêta, mit pied à terre. Il y avait là une fontaine dans l’eau de laquelle il alla plonger son visage brûlant.
Quand il en sortit, après trois ou quatre immersions, il était redevenu lui-même c’est-à-dire capable de regarder en face l’écroulement de son plus beau rêve car, à présent, le doute n’était plus permis, en admettant qu’il l’eût été vraiment et en admettant qu’il n’eût pas cherché, consciemment ou non, à s’illusionner. Il avait voulu savoir, il savait…
Il savait que celle que l’on appelait la reine de la nuit, que l’on disait vendue à un banquier, et peut-être à plusieurs, que la sorcière dont il venait de voir à l’œuvre l’infernale coquetterie, étalant une beauté à peine voilée sous le regard avide d’une troupe d’hommes qui la couvraient comme des mouches un rayon de miel, c’était sa Judith à lui et nulle autre ! Il n’y avait pas de sosie commode. Il y avait une fille perdue qui, au mépris de la foi jurée et quelques mois seulement après avoir appris la mort d’un époux prétendument aimé, livrait contre de l’or et un luxe de mauvais aloi un corps dont ce mari s’était emparé avec adoration, avec vénération, un corps dont ce pauvre imbécile de Cagliostro prétendait préserver éternellement la virginité afin de lui conserver le don de voyance. Il y avait une fille qui ne craignait pas de traîner dans la débauche l’honneur de l’homme qui lui avait donné son nom. Encore heureux quelle ait eu la décence de le cacher, ce nom, sous un pseudonyme…
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