Quand Jefferson était lancé sur son sujet préféré il était pratiquement impossible de l’arrêter. Il devenait une sorte de fleuve à la fois lyrique et majestueux. Gilles cessa d’écouter pour se plonger dans ses propres pensées. Il n’aimait, en effet, ni l’architecture ni les plantes potagères et si, jusqu’à présent, il avait tant aimé venir chez le ministre des États-Unis, c’était surtout parce qu’il s’y était forgé, petit à petit, cette personnalité américaine dans laquelle il se sentait chaque jour un peu plus à l’aise, un peu mieux adapté. C’était d’ailleurs ce qu’avait voulu Tim, reparti au pays depuis quatre mois déjà et qui, au moment du départ, lui avait dit en l’embrassant :
— La maison de M. Jefferson, c’est un vrai petit coin de Virginie implanté dans Paris. Tu pourras y apprendre à devenir un vrai citoyen des États-Unis, ce qui sera bien utile si tu décidais un jour de le devenir pour de bon et de venir à Providence recueillir l’héritage du vieux John Vaughan…
L’idée, sur le moment, lui était apparue séduisante et, souvent, il s’y était attardé, laissant son esprit vagabonder sur les traces légères d’un petit garçon blond que l’on élevait quelque part en pays mohawk, sous les peaux tannées d’une hutte iroquoise, un petit garçon dont il savait bien qu’un jour il ne pourrait plus résister à l’envie de le retrouver. Mais il savait aussi qu’il ne quitterait jamais la France tant que Judith demeurerait captive du carmel de Saint-Denis.
Plus d’une fois, au cours de cet hiver, il avait guidé les pas de Merlin jusqu’en vue du grand portail du couvent et il était resté là de longs moments, à contempler ces murailles muettes comme si, par la seule vertu de sa volonté et de son profond désir, il avait espéré les voir s’écrouler comme les murs de Jéricho à l’appel des trompettes d’Aaron… Mais rien ne bougeait jamais. Saint-Denis demeurait Saint-Denis comme devant et Gilles revenait alors chaque fois plus amer, et s’en venait demander à Mme de Balbi de l’aider à oublier un moment ce tourment que la reine semblait prendre plaisir à prolonger.
Tourment d’autant plus cruel que le faux John Vaughan n’avait rien d’autre à faire que mener une élégante existence d’oisif. Depuis l’affaire de Seine-Port, pas une seule fois le roi ne lui avait fait signe, pas une seule fois il n’avait eu besoin de lui. C’était au point que parfois il se demandait si, à Versailles, on ne l’avait pas totalement oublié…
Cela représentait, dans son existence, un vide de plusieurs mois, peuplé de quelques nouvelles : la mort, en novembre, du gros duc Louis-Philippe d’Orléans qui s’en était venu dormir son dernier sommeil dans la petite église de Sainte-Assise tandis que la Montesson, sa veuve, entrait dans un couvent élégant pour y prendre un deuil de princesse. Il y avait eu aussi, en janvier, le mariage de l’ambassadeur de Suède, le baron de Stael-Holstein, avec l’étrange Germaine Necker, un bas-bleu aux yeux de flammes qui avait, pour une jeune fille, une bien curieuse manière de dévisager les hommes. Les noces avaient fait retentir la paisible rue du Bac de leur faste et Gilles, traîné par Fersen, qui était témoin après avoir bien failli épouser lui-même la jeune Germaine, y avait assisté et s’y était fort ennuyé car la tribu Necker lui avait paru indigeste. Et puis, bien sûr, il y avait eu, en mars, le mariage de Pierre-Augustin et de Thérèse et, se souvenant du visage illuminé de bonheur de son amie, Gilles avait pensé que cela avait été, pour lui, le seul bon moment de ces six derniers mois.
À présent, et depuis la conclusion du procès du Collier, l’envie de franchir l’Atlantique lui était revenue, sournoise mais plus insistante que jamais. Le jugement lui laissait un goût amer de dérision et un bizarre contentement. À mieux l’examiner, il en était venu à conclure que cela tenait à ce qu’il n’aimait pas la reine comme il aimait le roi, qu’il lui gardait rancune de tenir Judith en prison, même si c’était dans les meilleures intentions du monde. Qui donc pouvait, mieux que lui-même, savoir où résidait son bonheur ? Et de quel droit laissait-elle l’épouse de Gilles continuer à se croire veuve… alors que sa conduite, à elle, n’apparaissait pas des plus pures ? Il y avait plusieurs mois, déjà, que l’on avait proclamé que Marie-Antoinette était enceinte une nouvelle fois, que l’enfant attendu naîtrait aux environs de la mi-juillet… exactement neuf mois après le voyage à Fontainebleau… Aussi, depuis deux jours, Gilles caressait-il le projet de se rendre à Versailles, d’y demander audience à la souveraine et de réclamer hautement son épouse et le droit de l’emmener avec lui outre-mer.
Peut-être essuierait-il un refus. En ce cas, l’idée d’un coup de force contre le couvent n’était pas pour lui déplaire. Même si l’on lançait à ses trousses toute la maréchaussée du royaume, il savait que la lutte lui serait facile tant il se sentait habité par la passion de la liberté, dût-elle même devenir éternelle. Mourir en tenant dans sa main celle de Judith, ce serait peut-être encore le plus merveilleux des bonheurs… Ce serait, en tout cas, la fin de toutes leurs tribulations…
Il en était là de ses songeries quand une main, frappant sur son épaule, le ramena si brutalement sur terre qu’il faillit renverser le verre d’eau-de-vie de pêche qu’il réchauffait dans sa main et qu’il contemplait depuis un moment sans même s’en rendre compte.
— À quoi pensez-vous donc, Vaughan ? fit la voix joyeuse de Samuel Blackden, son voisin immédiat. Dieu me pardonne, vous regardez votre verre d’un œil si sévère et si menaçant qu’on pourrait supposer qu’il vous a fait quelque chose et que vous lui en voulez… ou alors vous dormez !
Voyant tous les regards fixés sur lui, Gilles reposa le verre, essuya calmement les quelques gouttes d’alcool qui avaient coulé sur sa main et sourit.
— Excusez-moi ! Je n’ai rien contre cette eau-de-vie qui est parfaite et je vous assure que je ne dormais pas. Mais je crois bien que je rêvais tout de même…
Blackden rit de plus belle.
— Eh bien !… Celle qui vous envoie ainsi dans la lune doit être une vraie sirène car l’amiral vous a, par deux fois, posé la même question et vous n’en avez rien entendu…
— Laissez-le donc tranquille, Blackden ! interrompit Paul-Jones avec bonne humeur. En ce qui me concerne, je n’aime pas que l’on interrompe mes rêves. Ils vous emportent si loin parfois…
— Je n’en suis pas moins désolé, dit Gilles. Que disiez-vous, amiral ?
— Je vous demandais seulement si vous n’aviez pas envie de profiter de mon bateau pour aller voir votre pays. Mon fidèle Bonhomme Richard m’attend à Brest et je pars demain pour le rejoindre afin d’aller passer quelques mois en Virginie, chez mon père adoptif. J’aimerais vous montrer la Virginie qui est une terre magnifique. Et puis, vous pourriez en profiter pour remonter jusqu’à Providence afin d’entrer en possession de vos biens…
Le sourire de Gilles s’accentua. La proposition du marin était séduisante. Elle venait, en outre, comme une réponse aux questions qu’il se posait depuis deux jours. Mais le départ était trop proche pour lui laisser le temps de reprendre Judith. Et puis, au fond de lui-même, il n’aimait guère l’idée de Tim d’aller revendiquer l’héritage de John Vaughan. C’était une chose qu’emprunter le nom d’un vieux marin mort sans descendance et c’en était une autre que s’installer dans ses meubles. Mais tout cela était impossible à invoquer comme excuse…
— Je partirais volontiers avec vous, amiral, répondit-il, car je ne saurais avoir meilleur guide ni plus glorieux introducteur, mais j’ai encore bien des affaires à régler ici, ne fut-ce que celle de l’assurance de la Susquehanna aux Lloyd’s de Londres. Cet argent pourrait me permettre d’acheter un navire à réparer… ou même d’en construire un autre, ainsi que ne cesse de me le prêcher notre ami Appleton ici présent.
— Appleton prêche pour son saint, intervint Jefferson, et surtout pour son chantier naval de Calais. Attendez donc un peu, John, avant de vous lancer dans cette aventure : un navire coûte cher et la générosité des Lloyd’s, surtout envers un skipper américain, reste à démontrer. À ce propos…
Une tumultueuse entrée lui coupa la parole. Précédé par un valet visiblement débordé et suivi d’une grosse dame armée d’une minuscule ombrelle et coiffée d’un gigantesque chapeau, un petit vieillard faisait irruption, brandissant lui aussi une ombrelle mais grande comme une tente de campagne et d’un joyeux rouge coquelicot. Il était ridé comme une pomme, ses jambes auraient pu servir de pieds à un fauteuil Louis XV et il n’avait pratiquement plus de dents, mais il n’en faisait pas moins preuve d’une vitalité digne d’un adolescent.
— Ah, messieurs ! s’écria-t-il à demi étranglé par l’émotion, ah ! messieurs, quel coup funeste, quelle chose affreuse !… Il a fallu que je vienne à vous dans l’instant… à vous qui êtes les champions de la Liberté, à vous qui venez de lever l’étendard victorieux de la révolte contre les forces… de l’oppression monarchique… à vous qui…
Il s’arrêta tout à coup, comme un automate dont le ressort est arrivé au bout de sa course, battit l’air de ses bras, ferma les yeux et s’évanouit tandis que l’on se précipitait à son secours au milieu d’un grand bruit de chaises remuées et que la grosse dame glapissait.
— Bon ami ! Bon ami !… Je vous ai toujours dit que vous aviez tort de vous mettre dans de tels états !…
— Portez M. de Latude sur la méridienne de la bibliothèque, ordonna le ministre aux valets qui avaient déjà relevé le petit vieillard. Vous y porterez aussi les eaux-de-vie, les cigares, le punch et encore du café. Ce pauvre ami en aura sûrement besoin.
À la suite du cortège, chacun se dirigea vers la grande pièce vêtue d’acajou et de reliures précieuses, qui était, avec la salle à manger, celle où Jefferson aimait le mieux réunir ses amis. Gilles suivit, plus lentement : de tous les habitués de l’hôtel de Langeac, le vieux Latude était peut-être le seul qu’il ne pouvait pas voir. Cette ancienne victime de la Pompadour qui promenait partout ses trente-cinq ans de captivité comme une bannière, cet ancien garçon barbier pris jadis à son propre piège et qui se retrouvait à présent pensionné du roi et « vicomte de Latude » par l’inadvertance de la Chancellerie royale avait le don de lui taper sur les nerfs, presque autant que sa compagne, la replète Mme Legros, mercière retraitée, qui s’était instituée sa protectrice, sa fille, sa compagne de tous les instants et son accompagnatrice obligatoire dans tous les salons libéraux où Latude se taillait de beaux succès depuis deux ans. Elle mettait la « musique » de ses soupirs, de ses exclamations et de ses larmes sur l’interminable opéra à un seul personnage que jouait, avec un souffle épuisant pour ses auditeurs, ce champion de l’évasion sur une grande échelle.
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