C’était d’ailleurs ce côté champêtre qui avait séduit Thomas Jefferson, nouvel envoyé des jeunes États-Unis qui, environ un an plus tôt, avait succédé, en France, à Benjamin Franklin. Logé alors dans une impasse, le cul-de-sac Taitbout, il avait jugé à la fois intolérable l’existence dans ce fond de cour et tout à fait indigne de son pays l’étroit logis qu’il y occupait. Il s’était donc mis en quête d’une belle maison assez campagnarde, pour qu’il fût possible d’y oublier les boues de Paris. Son idéal s’était trouvé dans ce bel hôtel de Langeac, construit dix-huit ans plus tôt par le comte de Saint-Florentin pour sa maîtresse, la marquise de Langeac.

De construction récente, de belles dimensions et de lignes sobres (l’architecte en était Chalgrin) l’hôtel, situé au coin de la rue Neuve-de-Berri, était l’un des rares existant alors dans ces Champs-Élysées où quelques guinguettes entourées de bosquets touffus, providences des amoureux en été, voisinaient avec des cultures maraîchères et où l’on trouvait alors plus de salades, de poireaux et de carottes que d’ifs taillés et de parterres « brodés ». Après la mort de la marquise, son fils avait d’abord loué l’hôtel au comte d’Artois, dont les grandes écuries se trouvaient voisines, pour y installer sa maîtresse, à lui, la belle Louise Contat de la Comédie-Française qui n’y était d’ailleurs pas restée très longtemps, l’endroit lui paraissant trop désert et trop écarté.

Depuis que Jefferson s’y était installé, au mois d’octobre précédent, avec ses deux filles, Patsy et Polly, leur gouvernante, son secrétaire William Short, son maître d’hôtel français et son cuisinier mulâtre, Thomas Jefferson s’était appliqué à donner un cachet très virginien à cette aimable demeure aménagée naguère pour les coquetteries d’une Célimène. Ainsi, dans la salle à manger, des panneaux de velours vert alternaient avec de blanches boiseries au dessin net d’où s’élevaient, sur des consoles, des bustes sévères d’hommes d’État. Ainsi, dans le grand jardin, dont Jefferson s’occupait avec des soins d’amoureux, une plantation d’un superbe maïs, cet « Indian Corn » provenant en droite ligne d’un village d’Indiens Cherokees dont ne pouvait se passer l’ordinaire d’un Virginien de bonne souche, avait remplacé l’un des parterres de fleurs.

Il avait d’ailleurs, le maïs « du jardin », figuré en bonne place au menu offert aux convives de ce soir. On l’avait servi « on the cob », sur l’épi, avec du beurre et du sirop après l’avoir cuit dans l’eau bouillante. Avec lui, l’admirable jambon de Virginie « honey cured and hickory smoked »1 était apparu flanqué de sa sauce faite de miel et de jus d’orange, et aussi le poulet frit à la manière du Maryland. Un énorme gâteau « Angel Food », luisant comme un glacis sous une épaisse carapace de sucre et enguirlandé de crème fouettée constituait le dessert que venaient d’apporter gravement les valets orchestrés par M. Petit, l’imposant maître d’hôtel du ministre plénipotentiaire.

Chacun ayant englouti en silence une part imposante de ce monument fourré de fruits frais, le bien-être et l’aimable décontraction qu’engendre la bonne chair s’emparaient des convives avec un brin de laisser-aller. C’était l’heure où allaient apparaître le café, les cigares et le « punch » traditionnel et chacun s’apprêtait à leur faire l’accueil convenable.

Autour de la table luisante de belle argenterie, fleurie de roses et illuminée par plusieurs bouquets de bougies, sept hommes avaient pris place autour du ministre, sept Américains et c’était ce qui expliquait ce menu typiquement national donné en l’honneur de l’un d’eux.

Le héros de ce « dîner de famille » comme Jefferson aimait à en donner était un jeune homme de trente ans, le colonel John Trumbull, fils d’un gourverneur du Connecticut, qui venait d’arriver de Londres où le ministre l’avait rencontré trois mois plus tôt. Mais ce n’était pas pour ses exploits guerriers que ce jeune ancien combattant de la guerre d’Indépendance avait attiré la sympathie de Jefferson mais bien pour son réel talent de peintre. Aimable, cultivé, John Trumbull, qui avait pris ses grades universitaires à Harvard et qui, durant une année, avait été, à Londres, l’élève du peintre Benjamin West, venait d’accepter l’invitation de Jefferson à séjourner autant qu’il lui plairait à l’hôtel de Langeac afin de connaître les merveilles artistiques de la France, de visiter les collections du Louvre et aussi le Salon qui avait lieu chaque année à Paris.

Autour de lui, ce soir, le ministre américain avait réuni plusieurs de ses compatriotes, vrais ou supposés tels, auxquels il portait de l’intérêt pour une raison ou pour une autre. Il y avait là celui que l’on surnommait « le tigre des mers », l’amiral John Paul-Jones, petit homme roux comme une carotte pourvu de bras interminables mais doué d’une force prodigieuse, en dépit d’une apparente fragilité, et d’un charme auquel peu de femmes résistaient car il résidait surtout dans l’ironie de son sourire et l’éclat froid de ses yeux gris. Il était, avec Jefferson lui-même, l’un des vétérans de l’assemblée car il approchait la quarantaine.

Lui n’habitait pas la légation. En revanche, le colonel David Humphrey, trente-cinq ans, ancien aide de camp du général Washington et secrétaire de la commission américaine chargée d’établir des traités de commerce avec les nations européennes, y tenait ses quartiers, de même que William Short, vingt-six ans, secrétaire de Jefferson qui était le mondain de la légation, affichait un goût prononcé pour la vie parisienne… et cachait soigneusement la passion dévorante qu’il éprouvait pour la jeune et ravissante duchesse de La Rochefoucauld.

Deux commerçants, John Appleton, marchand, marin et constructeur de navires à Calais, et Samuel Blackden, ami personnel de Paul-Jones et tout fraîchement débarqué à Paris lui aussi, complétaient la liste des convives avec un jeune homme dont Thomas Jefferson avait fait la connaissance l’hiver précédent par l’entreprise de Tim Thocker, son courrier préféré avec le général Washington, premier président des États-Unis : le « capitaine » John Vaughan.

Ami passionné des arts, grand architecte lui-même, élégant et discret, le ministre s’était senti naître une amitié spontanée pour ce grand garçon taciturne et timide, dont la courtoisie pleine de réserve et l’aspect un peu sévère, en dépit d’une magnifique allure et d’un charme indéniable, lui semblaient tout à fait typique d’un jeune Américain de bonne souche ayant connu jusque-là une vie difficile. Et quand il considérait ce nouvel ami, toujours irréprochablement élégant dans ses vêtements sobres de cette coupe anglaise dont il était l’un des fervents, Jefferson se disait qu’il aurait aimé avoir un fils comme celui-là…

De son côté, Gilles de Tournemine, alias John Vaughan, ne pouvait se défendre d’une amitié grandissante qui venait s’ajouter à l’admiration toujours éprouvée, avant même de le connaître, pour l’homme qui avait rédigé la fameuse Déclaration d’Indépendance. Cette admiration rejoignait celle qu’il avait vouée jadis à cet autre gentilhomme de Virginie, au grand artisan de la liberté américaine, au général George Washington dont il avait eu l’honneur d’être l’aide de camp…

Assis entre John Trumbull et Samuel Blackden, il regardait à travers la fumée de son cigare le visage passionné de son hôte qui développait, à l’intention de ses invités en général et du peintre en particulier, l’un des sujets qui lui tenaient le plus à cœur : le génie architectural de l’architecte italien Palladio qui avait pour lui plus d’intérêt que les actualités judiciaires parisiennes.

À quarante-trois ans, Jefferson, avec sa haute silhouette mince et bien découplée, ses traits à la fois fins et énergiques, ses épais cheveux auburn dont l’argenture seyante ne devait rien à la poudre, demeurait un homme très séduisant et plus d’une jolie femme de la société caressait le rêve secret de remplacer auprès de lui la jeune épouse qu’il ne cessait de pleurer, la charmante Martha Wayles Skelton, morte il y avait à peine quatre ans. Mais on ne lui connaissait pas d’aventures féminines, rien qu’une très tendre amitié pour la charmante et spirituelle comtesse de Tessé, tante par alliance de La Fayette…

Sa voix aussi, grave et enthousiaste, était un charme. Elle maniait le français sans le moindre accent et avec une rare perfection, surtout lorsqu’il développait, comme en ce moment, un sujet qu’il aimait.

— Je soutiens que la coupole représente le sommet dans l’art de Palladio, plus noble encore que ses doubles portiques dont la majesté rend cependant ses œuvres sans égales. Il est le seul dont les travaux surpassent presque les splendeurs de l’art grec ou romain…

— Vous aimez l’Antiquité à ce point ? dit le peintre en souriant.

— À un point inimaginable ! Lorsque je me suis rendu à Nîmes dans le midi de la France voici quelques mois, je suis demeuré des heures en contemplation devant la Maison carrée. Je crois que je la regardais tout à fait comme un amant regarde sa maîtresse.

— Elle n’a guère de coupoles, cependant…

— Non, mais tant de noblesse, de si justes proportions ! En fait de coupole, d’ailleurs, mon ami je compte vous montrer, ici même, l’une des merveilles du genre. Même chez Palladio, il n’est pas de plus noble dôme que celui de la nouvelle Halle aux Blés.

— La Halle aux Blés ?

— Mais oui, la Halle aux Blés de Paris. Tant que vous ne l’aurez pas vue, vous n’aurez aucune idée de la perfection de cette admirable rotonde, construite sur une charpente d’un modèle tout à fait nouveau. Pour ma part, je compte en faire faire des dessins poussés que j’enverrai dans ma chère ville de Richmond afin que cela serve de modèle pour le Capitole qui va s’y construire. Peut-être aussi pour le nouveau marché et même, pourquoi pas, pour ma propre demeure car j’en suis venu à cette conclusion que ma maison de Monticello aurait plus de grâce et plus de noblesse si je la couronnais d’un dôme… Mais revenons à vous. Il vous faudra voir également toutes les merveilles de la nouvelle architecture moderne de Paris : les pavillons que M. Ledoux construit aux barrières pour abriter l’octroi, ainsi que vous pouvez en admirer de ces fenêtres. Il y a aussi, tout près d’ici, l’église neuve de Saint-Philippe-du-Roule et les superbes écuries que Monseigneur le comte d’Artois a fait construire au coin de notre rue Neuve-de-Berri et du faubourg Saint-Honoré. Et puis l’admirable hôtel du prince de Salut dont les jardins descendent jusqu’à la Seine2…