En dépit de l’ordre royal il n’avait pu s’empêcher de retourner à Seine-Port pour y refaire la route suivie par la berline rouge et son escorte armée, questionnant les maisons de postes, les aubergistes, tous ceux qui avaient pu remarquer l’attelage et les soldats. Quelques pièces de monnaie l’aidèrent à délier les langues et il put reconstituer assez exactement le trajet. Il s’arrêtait, en effet, à Brunoy où un paysan qui rentrait tard après avoir recherché sa vache égarée lui affirma avoir vu la voiture rouge et ses gardes franchir les limites du parc et se diriger vers les deux châteaux, le grand et le petit, qui étaient tous deux la propriété du frère du roi.
Alors il avait fait le tour de ce parc, constatant seulement avec rage que Monsieur était sans doute le prince le mieux gardé d’Europe. Des bruits de bottes résonnaient un peu partout le long du grand mur d’enceinte hérissé de tessons de bouteilles et, lorsque l’on trouvait un endroit susceptible d’être escaladé, on découvrait aussitôt, du sommet, les pointes des baïonnettes errant régulièrement au rythme de la marche des factionnaires.
— Faudrait canon ou gros bataillon pour entrer là-dedans, commenta Pongo. Roi lui-même pas si bien gardé.
— Je suis de ton avis. Le prince ne doit pas jouir d’une grande popularité auprès de ses paysans et des gens de la région pour protéger sa maison de la sorte…
C’était le moins que l’on pût dire. Quelques questions habiles jointes à un peu d’argent renseignèrent Tournemine : non seulement les gens de Brunoy n’aimaient pas Monsieur mais encore ils le détestaient carrément. Cela tenait surtout à la manière dont le prince était entré en possession de cette terre, au mois d’août 1774. Brunoy appartenait alors au jeune marquis de Brunoy, Armand Paris de Montmartel, fils du célèbre financier, et qui adorait d’un même cœur son domaine et ceux qui le peuplaient.
— Je ne suis pas seigneur, avait-il coutume de dire, je suis un croquant déguisé en seigneur, le petit-fils d’un aubergiste de village. Nous sommes tous frères.
Ce curieux maître qui avait la passion du jardinage couvrit de ses bienfaits ses jardiniers avec lesquels il maniait souvent la bêche ou le râteau mais les étendit aussi à tous ses paysans avec lesquels il buvait volontiers le coup et qu’il invitait à sa table. Ceux-ci n’étaient guère troublés alors par l’élégance de leur maître car Armand-Louis, dédaignant les artifices vestimentaires, ne changeait jamais de chemise, se contentant de la brûler quand elle était raide de crasse. En revanche il aimait que son monde fût bien vêtu. Ainsi, les jardiniers reçurent de superbes habits galonnés d’or fin et il dota la compagnie d’arquebusiers du village d’une tenue verte et or d’une si grande élégance que le comte d’Artois s’en inspira pour habiller ses gardes. Le château lui aussi fut superbement orné, agrandi, et embelli… dans le seul but d’y accueillir tous les miséreux et les vagabonds des environs.
Une fois mis sur le chapitre de leur ancien et bien-aimé maître, les gens de Brunoy n’en finissaient plus de s’attendrir et de regretter. Bien sûr, Armand-Louis n’avait peut-être pas la tête bien solide, bien sûr il faisait des choses un peu bizarres comme le deuil insensé ordonné pour la mort de son père où les vaches même avaient été peintes en noir… mais il était bon comme du bon pain, généreux comme un roi qui serait généreux et jamais, tant qu’il avait été là, personne n’avait souffert misère, faim ou froid sur ses terres. Monsieur, lui, s’était contenté pour l’obliger à lui vendre ce domaine qu’il convoitait depuis longtemps, de faire pression sur une famille déjà suffisamment inquiète de voir la fortune d’Armand-Louis passer en grande partie dans les poches des croquants.
Il avait obtenu des Paris de tout poil que le jeune marquis fût interdit et que le domaine lui fût vendu. Et comme le spolié appelait tout le pays à la révolte, comme cette révolte était déjà en marche, on avait tout simplement arrêté le « pauvre fou » qu’on avait d’abord interné au prieuré d’Elmont, près de Saint-Germain-en-Laye avant de l’envoyer mourir à l’abbaye de Villers-Bocage, en Normandie.
— Avec le prince les choses sont bien différentes, dit à Gilles le bourrelier Maréchal qui avait longtemps occupé le poste incongru mais rentable de « secrétaire de M. le marquis ». Il nous met à la ration congrue sous prétexte qu’on a assez touché comme ça et il nous surveille comme si on était tous fous. L’ose quand même pas nous faire tous enfermer mais c’est pas l’envie qui lui en manque…
L’amertume régnait sans doute au village, mais aussi la peur car le chevalier ne put obtenir sur la berline rouge d’autre renseignement que ce qu’il savait déjà : elle était entrée dans le parc. Un point, c’est tout. Il ne sut même pas si elle en était ressortie. Tout ce qu’il réussit à se faire dire encore, ce fut « qu’il s’en passait de drôles au château où ne venait guère Madame mais où venaient beaucoup, en revanche, de danseuses, de chanteuses et de femmes de mauvaise vie en général pour animer les orgies secrètes dont Monsieur, en parfait impuissant, avait grand besoin pour pimenter quelque peu ses nuits quand il ne les passait pas à dévorer des livres ou à taquiner sa muse ».
Quant à obtenir l’indication d’un moyen permettant d’entrer dans la place, il n’y fallait même pas songer. S’il y en avait un, personne ne se risquerait à le lui indiquer. Seul un long séjour sur place permettant une observation quotidienne et attentive des habitudes du château permettrait peut-être de le découvrir ; encore n’était-ce pas absolument certain.
Après réflexion, Gilles et Pongo en vinrent à l’unique conclusion possible : seule Mme de Balbi pouvait servir de fil conducteur dans ce sombre labyrinthe et il fallait la retrouver coûte que coûte… Et le chevalier songeait déjà à la rejoindre sur les bords de la Dordogne, au domaine paternel quand, pour lui changer les idées, Pierre-Augustin vint l’inviter à assister dans sa loge, à la douzième représentation de son Mariage de Figaro en assurant qu’il était temps pour lui d’affronter, sous son masque, la bonne société parisienne…
Une société qui valait bien celle de Versailles pour l’élégance et le faste. Les jolies femmes y étaient même beaucoup plus nombreuses car, à la Cour, en dehors du petit groupe de la reine qui s’entendait à choisir des visages agréables, on ne voyait plus guère que les titulaires des grandes charges dont les épouses n’étaient pas toujours de la première jeunesse tandis que les salles de spectacles parisiennes faisaient se coudoyer joyeusement la noblesse de robe, la haute bourgeoisie, les salons littéraires ou politiques, les beaux esprits, les artistes, les étrangers de qualité et le monde scintillant, froufroutant, parfumé et sensuel des courtisanes de haut vol et des gloires de la scène, ce qui était souvent la même chose.
Durant l’entracte qui vida le parterre et remplit les petits salons qui prolongeaient chaque loge, Gilles, laissant Thérèse bavarder avec Tim, examina à son tour cette salle qui l’avait si fort dévisagé avant le lever du rideau, constatant qu’il pouvait déjà mettre des noms sur bien des visages, peut-être parce qu’ils se rapprochaient d’autres qui lui étaient familiers. Ainsi en voyant Lauzun baiser plus longuement qu’il n’était naturel la main d’une très jolie femme blonde dont la carnation éclatante et les yeux couleur de mer s’entendaient à merveille avec le velours vert amande qui la vêtait, il devina en elle la marquise de Coigny, maîtresse de son ancien compagnon d’armes, celle que Marie-Antoinette, qui ne l’aimait pas, surnommait amèrement « la reine de Paris ». Elle était si belle que le voisinage de sa très jeune nièce, l’adorable Aimée de Franquetot qui allait prochainement épouser le duc de Fleury, ne lui portait aucune ombre… Quant à cette charmante créature à laquelle La Fayette parlait tout bas à l’abri de l’éventail déployé et qui ressemblait à une rose dans ses satins couleur d’aurore, ce ne pouvait être que la belle Mme de Simiane…
Il vit aussi de vieilles connaissances : le duc de Chartres dont on disait qu’il serait bientôt duc d’Orléans car le gros Louis-Philippe se mourait, auprès duquel il reconnut sa belle Provençale, la charmante Aglaé d’Hunolstein4 dont il avait été l’hôte durant des semaines et qui l’avait arraché à la mort. Elle aussi l’avait regardé tout à l’heure et, s’il avait pu lire sur son visage un intérêt certain, il n’y avait vu, en revanche, aucun signe de surprise ou de reconnaissance. Pourtant, Aglaé n’avait pas caché jadis le « penchant » qu’elle avait pour lui… Mais il valait infiniment mieux qu’il en soit ainsi…
Dans la loge voisine, il reconnut Fersen en grande conversation avec le nouvel ambassadeur de Suède, le jeune baron de Staël, beau garçon qui semblait traîner après lui toutes les glaces de son pays mais dont le mariage prochain, avec la richissime héritière de l’ancien contrôleur des Finances exilé Necker, défrayait les chroniques. D’autres têtes encore, d’autres visages laids ou séduisants, célèbres ou anonymes attiraient un instant son attention…
— À quoi pensez-vous ? murmura à son oreille la voix affectueuse de Thérèse. Vous voilà bien songeur… Cette première sortie semble pourtant se passer à merveille.
— C’est justement ce qui me rend songeur. Un nouveau visage ouvre bien des possibilités… Et je vais peut-être trouver intéressant ce Paris qu’au fond je ne connais pas.
— Vous avez pourtant beaucoup d’amis ici… même s’ils ne vous ont pas reconnu ?
— Quelques-uns mais il y en a beaucoup plus que je ne connais pas. Tenez, prenez cette grande loge, presque en face de celle du duc de Chartres. Il semble qu’il y ait beaucoup de monde autour de ce grave personnage. Vêtu de façon à la fois austère et somptueuse. Eh bien, je ne le connais pas…
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