— Tant que l’on n’a pas affronté le double feu des chandelles et des regards d’une foule, on ne peut être sûr de son rôle, lui avait-il dit.

À son retour de Fontainebleau, c’était lui que le chevalier avait vu apparaître, dès le lendemain matin, à l’hôtel White où il était retourné pour obéir aux ordres du roi comme il l’avait annoncé à Fersen. Beaumarchais apportait le signe tangible de la reconnaissance royale : un bon de caisse de vingt-cinq mille livres3 sur la banque Thélusson qui allait permettre au pseudo-capitaine Vaughan de vivre convenablement et de tenir même un certain rang dans la société parisienne.

— Vous voilà riche, ou presque, avait dit Pierre-Augustin en souriant. Le roi désire, en outre, que des recherches soient effectuées auprès des Lloyd’s de Londres pour savoir si la Susquehanna était cotée chez eux. Auquel cas il n’y aurait aucune raison pour que le nouveau capitaine Vaughan, héritier du bateau et de la charge de son père, n’obtienne pas dédommagement du naufrage. Ce n’est pas certain, évidemment, mais c’est une éventualité assez agréable à considérer. Qu’allez-vous faire de tout cet argent ?

— M’installer d’abord, comme le roi l’ordonne, et tenter d’obtenir une certitude sur le sort de mon épouse… et puis profiter d’une aussi royale générosité pour essayer d’alléger un peu ma dette envers vous…

— Mais vous ne me devez rien, voyons ! protesta Beaumarchais.

— Allons donc ! Outre les risques courus, vous nous avez hébergés durant un grand mois, Pongo et moi. Vous nous avez nourris, vêtus, réconfortés, sauvés enfin ! Sans vous, rien de ce qui vient d’être fait n’eût été possible. Je serais encore à la Bastille, la reine et ses enfants seraient peut-être morts. Vous voyez bien qu’en vous offrant de partager avec vous je ne fais que vous rendre justice, bien petitement encore… car ce secours que vous avez dispensé si largement, vous l’avez donné à un moment où vous deviez faire face à de graves difficultés financières. Alors, je vous en prie, Beaumarchais : acceptez ! Ne fût-ce que pour ne pas me couvrir de honte !

— Mais non ! Mais je ne veux pas ! Mais jamais de la vie ! Mettez-vous bien dans la tête, Tournemine, que le roi m’a défrayé de tout ce que j’ai pu dépenser pour vous, que vous ne me devez rien… qu’un peu d’amitié si vous le jugez bon.

— Cela va de soi, mais enfin…

— Pas un mot de plus là-dessus, vous m’offenseriez ! Voyez-vous, mes dettes montent à un tel chiffre que votre offre généreuse s’y noierait… mais je vous sais gré infini de l’avoir faite. Je ne l’oublierai pas. Rassurez-vous d’ailleurs, se hâta-t-il d’ajouter en arrêtant le geste de protestation du chevalier, je viens d’en écrire à M. de Calonne et, en outre, mon ami le banquier Baudard de Saint James pense pouvoir venir à mon secours. Ainsi, installez-vous sans remords et forgez-vous des armes. Monsieur est un gibier coriace : la lutte sera longue, peut-être mortelle.

Sans plus tarder, Gilles s’était mis à la recherche du logis souhaité. Il l’avait trouvé très vite, grâce à Tim qui habitait la pension de la veuve Saint-Hilaire rue du Bac, dans une dépendance de l’ancien hôtel du financier Samuel Bernard où un bel appartement, donnant sur jardin, et des écuries lui avaient été loués pour trois cents livres par semestre.

Ceci fait, il s’était hâté de courir à Senlis afin d’en ramener Pongo dont l’absence lui pesait étrangement. Tout le long du chemin il s’était demandé ce que Préville avait bien pu en faire mais le résultat dépassa ses espérances quand il vit s’avancer vers lui et s’incliner silencieusement, bras croisés sur sa poitrine, un personnage enturbanné de blanc, vêtu d’une sorte de redingote de soie vert sombre brodée ton sur ton et arborant, à la manière des Sikhs musulmans, une arrogante moustache et une barbe épaisse roulée autour du visage dans un petit filet.

— Vous m’avez laissé un Indien des Indes occidentales, expliqua Préville qui jouissait visiblement de sa surprise, je vous rends un Indien des Grandes Indes orientales. Personne ne s’étonnera de voir un navigateur américain habitué à bourlinguer aussi bien en Atlantique qu’en océan Indien, flanqué d’un serviteur récupéré quelque part sur les côtes de Malabar ou de Coromandel. Il est étonnant d’ailleurs de constater combien les vêtements de l’homme du Levant conviennent à celui de l’Occident…

Préville avait raison. En s’installant rue du Bac, Gilles constata que la curiosité soulevée par Pongo était somme toute assez discrète. Dans ce quartier aristocratique où les serviteurs noirs ou café au lait étaient nombreux et déambulaient dans des costumes empruntés directement au répertoire de l’Opéra ou de la Comédie-Française, le lévite sombre et le turban blanc de l’Indien se révélaient plutôt discrets auprès de certains fantastiques accoutrements. Pongo s’était d’ailleurs introduit dans son nouveau personnage avec une autorité remarquable et, sans ses longues incisives que le sourire découvrait largement lorsqu’il était seul avec son maître, celui-ci aurait eu parfois quelque peine à le reconnaître.

— Pongo très content, déclara-t-il dès leur réunion. Costume beaucoup plus joli et confortable que triste équipement européen, et ridicule perruque qui gratte…

La maison fut vite montée. Promu au rang de maître d’hôtel à tout faire, Pongo s’empara de la cuisine, tolérant de justesse deux femmes du quartier pour le ménage, le travail de l’écurie et du jardin étant assuré par le personnel du fermier-général de Boulongne, propriétaire de l’hôtel Bernard et avec lequel John Vaughan avait conclu un arrangement. Mais une écurie ne se concevant qu’habitée par un ou plusieurs chevaux, Gilles s’en alla au marché aux chevaux acheter une monture pour Pongo et lui confia une première mission : aller droit à Versailles, nanti de deux lettres : l’une pour l’excellente Marguerite Marjon, l’autre destinée à Winkleried qui la trouverait à son retour de Fontainebleau, et en revenir avec Merlin, le bel alezan doré, dont la privation avait été presque aussi cruelle au chevalier que celle de sa liberté depuis son arrestation. Pour lui, Merlin était un ami fidèle, doué d’une personnalité bien à lui et, durant les quelques heures pendant lesquelles Pongo mena à bien son ambassade, Gilles arpenta fébrilement son vestibule avec des impatiences d’amant attendant une maîtresse adorée.

La réunion fut émouvante. Le nouvel aspect de son maître ne trompa pas l’intelligent animal qui hennit de joie en l’apercevant et vint, tout naturellement, offrir sa belle tête soyeuse aux caresses dont il avait été privé pendant de si longues semaines.

— Peut-être dangereux faire venir cheval ici ? remarqua Pongo qui contemplait la scène avec son habituelle impassibilité. Quelqu’un peut reconnaître…

— Tant pis ! coupa Gilles farouche. Déjà je suis privé de ma femme et je ne sais si je la reverrai vivante alors je veux au moins avoir auprès de moi ceux qui me sont le plus cher et le plus fidèle. Avec toi et lui, je me sens suffisamment fort pour attaquer tous les princes de la terre…

Le soir même, il s’en allait errer aux environs du Luxembourg près du magnifique hôtel que Monsieur avait fait construire, au bout de son jardin, par l’architecte Chalgrin pour sa bien-aimée comtesse de Balbi. Sa meilleure chance d’apprendre ce qu’il avait pu advenir de Judith, c’était la belle Anne qui la détenait puisque Monsieur ne lui cachait pas grand-chose des menées sournoises de sa politique bien personnelle. Le chevalier en était même tellement persuadé qu’en quittant Fontainebleau, il était repassé par le rendez-vous de chasse de la forêt de Rougeau dans l’espoir que peut-être, elle s’y serait attardée mais le pavillon était vide, désert et rien n’indiquait où il était possible de retrouver celle qui en avait fait, si cavalièrement, son refuge d’amour… un de ses refuges d’amour tout au moins car c’était au moins le troisième que Gilles lui connaissait.

Le grand hôtel parisien était tout aussi sombre et muet derrière son vaste jardin qu’une grille séparait seule du jardin de Monsieur. Les hautes fenêtres étaient noires et vides comme si elles ouvraient sur un monde mort. Seul le logis du concierge avait de la lumière et Gilles, sans hésiter, était allé frapper à ce logis.

L’homme déjà âgé qui était venu lui ouvrir, coiffé d’un bonnet de police et chaussé de gros chaussons de lisière, lui avait appris que Mme la comtesse n’était pas chez elle et même n’était pas à Paris car elle avait dû se rendre en province auprès de sa mère malade. On ne savait quand elle rentrerait…

Déçu car cette absence imprévue lui ôtait momentanément son meilleur moyen d’information, Gilles n’osa pas laisser le billet dont lui et Anne étaient convenus pour se rejoindre. Le concierge était peut-être dévoué à sa maîtresse… mais peut-être pas et il était toujours dangereux de laisser traîner une lettre.

À tout hasard il fit aussi un saut jusqu’à une certaine petite maison, nichée dans les bois de Satory et où plus d’une fois il avait retrouvé Mme de Balbi. Mais, comme la maison des bords de Seine, comme l’hôtel de Paris, celle-là était également déserte et vide. Il n’y avait aucun doute à garder : Anne avait bien quitté Paris. Restait à savoir si cette absence serait longue.

Alors, comme un chien perdu qui cherche son maître, Gilles était allé errer plusieurs fois, au risque de se faire remarquer, autour du Luxembourg, du château de Grosbois aussi dont il savait par expérience qu’il appartenait à Monsieur et qu’il n’était pas difficile d’y cacher quelqu’un, interrogeant quand il le pouvait un domestique, ou un jardinier. Les réponses étaient toujours les mêmes : il n’y avait personne ; le prince et sa maisonnée se trouvaient à Brunoy… ce Brunoy dont on avait exigé sa parole qu’il ne s’approcherait pas et qui l’attirait cependant comme l’aimant attire la limaille de fer. Il lui apparaissait comme une forteresse inexpugnable détentrice de tous les secrets ressorts qui commandaient sa propre vie. Bientôt, il n’y tint plus.