— Si je ne me suis pas contentée de ce que m’a dit le comte de Fersen et si j’ai voulu vous voir, chevalier, dit-elle en relevant vers le jeune homme sa tête scintillante, c’est afin que vous éclairiez pour moi certains points fort obscurs de cette triste affaire, points que le comte était parfaitement incapable d’expliquer.

— Que la reine daigne interroger ! Je ferai de mon mieux pour lui répondre.

Elle approuva d’un hochement de tête qui alluma plusieurs étoiles dans ses cheveux.

— Je n’en doute pas. Eh bien, dites-moi donc, pour commencer, comment il se fait que vous soyez là, devant moi, bien vivant alors que l’on vous croit mort ? J’ai su que l’on vous avait arrêté… pour complicité avec ce misérable prélat traître et félon à ses souverains ce qui, je ne vous le cache pas, m’a beaucoup surprise et un peu peinée car je croyais à votre dévouement. Non ! laissez-moi parler ! On vous arrête donc, on vous jette à la Bastille d’où vous tentez de vous évader. Malheureusement pour vous, tandis que vous descendez le long d’une tour, une sentinelle vous surprend, tire sur vous et vous abat. On retrouve dans le fossé votre cadavre assez défiguré d’ailleurs, que l’on renvoie en Bretagne afin que vous y dormiez dans la terre de vos ancêtres… et brusquement, quelques semaines plus tard vous surgissez de la mort pour révéler à M. de Fersen, qui d’ailleurs ne rêvait que de vous tuer, le plus noir complot jamais ourdi contre une femme et ses enfants. Il y a là quelque chose d’inexplicable, vous en conviendrez… un secret sans doute ?

— Un secret, oui, madame, et qui ne m’appartient pas.

— À qui donc alors ? On peut tout dire à la reine.

— Certes, madame… Sauf peut-être ce qui est au roi ! La reine sait, depuis longtemps, que je lui suis dévoué corps et âme, que…

— Que vous l’aimez beaucoup, je sais… bien plus que vous n’aimez la reine, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec une pointe de mélancolie.

— Comment pourrait-on ne pas aimer la reine ? dit Gilles doucement. Votre Majesté se trompe et mon dévouement est aussi grand envers elle…

— Vous venez de le prouver amplement, ne fût-ce qu’en sortant de votre cachette ce qui a mis vraisemblablement vos jours en péril, j’imagine…

— Plus ou moins… mais bien moins que ceux de ma femme. Si je demeurais vivant, c’était elle qui devait mourir. Voilà pourquoi j’ai accepté de passer pour mort.

— Et qui donc la menaçait ?…

— Celui qui menace tous ceux qui se dévouent pour que vivent le roi et la reine…

— Monsieur !… Tenez, chevalier, vous disiez à l’instant comment peut-on ne pas aimer la reine ? Vous devriez demander à Monsieur. C’est une chose qu’il fait en perfection. Bien, soupira-t-elle. Voilà un premier point éclairci. À présent… j’ai une autre question à vous poser : On ma dit que cette malheureuse folle, cette femme qui s’est dressée devant moi l’autre matin, l’insulte à la bouche et qui devait faire sauter mon bateau était votre épouse…

— En effet !

— Mais… en êtes-vous bien certain ? Êtes-vous sûr de ne pas être victime d’une ressemblance ?…

— C’est à mon tour de ne plus comprendre. La reine veut-elle me faire la grâce de s’expliquer ?

— Je vais essayer. Écoutez… je me suis crue, à cette minute, l’objet d’une hallucination. La femme que j’ai vue était jeune, belle, élégante. Elle avait de magnifiques cheveux roux mais son visage… ah ! son visage était celui d’une autre femme, d’une femme dont vous êtes venu un jour, à Trianon, me dire qu’il fallait me défier.

— Je comprends à présent pourquoi, en la voyant, Votre Majesté a crié, dit Gilles tristement. C’est vrai, Mme de Tournemine ressemble un peu à Mme de La Motte et, la première fois que j’ai vu cette dernière dans le parc de Versailles, je m’y suis trompé un moment. J’avoue à la reine que j’avais oublié cette circonstance et j’imagine, avec chagrin, que cette ressemblance constitue une charge de plus ?

— J’ai cru un instant… Dieu sait quoi ! Que la comtesse s’était enfuie de la Bastille… ou même que j’étais en train de perdre la raison. Je crois que, d’une pareille femme, on peut attendre n’importe quel méfait, n’importe quelle diablerie… Ainsi donc, sur votre honneur, vous m’assurez que vous ne vous trompez pas, qu’il s’agit bien de votre femme ?

— Sur mon honneur, oui, madame, fit le chevalier avec une lourde tristesse… sur cet honneur dont il ne restera rien lorsque la hache du bourreau sera passée si la reine refuse de faire grâce. Je serai, pour jamais, l’époux d’une régicide.

— Non pas. Cette femme, quand on l’a arrêtée, a refusé de dire son nom, elle mourrait peut-être sans le dire… mais, à présent, j’ai une troisième question à vous poser : ce sera la dernière : l’aimez-vous ?

— Si je l’aime ? Oh, madame ! Est-ce que Votre Majesté ne le devine pas à mon angoisse, à mon chagrin ? Si Judith meurt, je disparaîtrai…

Mais la reine ne l’écoutait que distraitement, préférant suivre le cheminement capricieux de sa propre pensée.

— Judith ?… Ainsi, c’est là son nom ? Il lui va bien. C’est celui de la vengeance, celui d’une héroïne sans pitié, sans faiblesse et, en l’occurrence, d’une femme qui me hait. Pourquoi donc me hait-elle à ce point ?

Gilles bénit le faible éclairage qui cacha la brusque rougeur qui était montée à son visage.

— Parce qu’elle me croit mort à cause de Votre Majesté… et aussi parce qu’elle croit que j’aime trop la reine…

Il y eut un petit silence puis Marie-Antoinette murmura tristement :

— En d’autres termes, elle vous croit mon amant, n’est-ce pas ? Pourquoi pas, après tout ? On m’en prête déjà tellement !… Coigny, Vaudreuil, Lauzun, Dillon, Liancourt, l’ambassadeur anglais Dorset, le russe Romantzoff, lord Seymour, le duc de Guines ; d’autres encore ! Pourquoi donc pas vous ? Vous êtes beau et vaillant : tout ce qu’il faut pour séduire une reine, n’est-il pas vrai ?

— Madame, madame ! supplia Gilles inquiet de la voir s’aigrir mais qui n’avait pu s’empêcher de constater tout de même qu’un seul nom n’était pas venu et que c’était justement celui de Fersen, j’implore la reine de ne pas ajouter à ma confusion…

— Je le veux bien. À une condition pourtant ! Vous me direz très franchement d’où cette folle a tiré une telle certitude. Ne me cachez rien, je veux tout savoir…

— Mais… l’histoire peut être longue !

— J’ai tout mon temps. Allons, chevalier, parlez ! Je le veux.

Il fallut bien s’exécuter. Le plus rapidement qu’il put, Gilles retraça l’histoire de son amour pour Judith, raconta le cauchemar vécu par la malheureuse dans la nuit de Trécesson, comment ils s’étaient retrouvés, puis reperdus, puis à nouveau retrouvés, le grand bonheur qu’avait été leur mariage et tous les espoirs qu’ils avaient fondés sur leurs espérances de vie commune, leur désir de gagner les terres vierges d’Amérique pour arracher définitivement Judith à ses terribles souvenirs, à l’influence étrange que Cagliostro avait prise sur son esprit, à celle plus dangereuse encore du comte de Provence, enfin ce qui s’était passé au soir de ce jour si joyeux et le désastre qui avait suivi…

Il se borna seulement à taire, courtoisement, le nom de celle qui avait causé ce désastre. Outre qu’un galant homme ne se vante pas de ses amours, Anne de Balbi s’était rachetée quelque peu en trahissant Provence. Mais naturellement, ce mutisme appelait une question qui vint aussitôt.

— Qui avez-vous trouvé dans ce moulin ?

— La reine ne sait-elle pas qu’un nom de femme ne se doit jamais prononcer quand il s’agit d’amour ?

La fameuse lèvre autrichienne se fit si dédaigneuse que Marie-Antoinette s’en trouva soudain enlaidie.

— Je pourrais exiger, monsieur. Un bon serviteur ne doit pas avoir de secrets pour son maître.

— Un valet, peut-être, madame… encore qu’un valet soit homme et ait droit à sa dignité. Mais le cœur d’un gentilhomme doit pouvoir garder non seulement ses propres secrets… mais aussi ceux des autres.

Peut-être n’y mit-il pas d’intention, peut-être fut-ce simple maladresse mais la reine rougit, détourna la tête et ne répondit rien, songeant sans doute que ce garçon connaissait son secret à elle, depuis longtemps déjà, qu’il ne s’en était jamais prévalu… et qu’au moins cela lui donnait le droit de conserver les siens propres.

Comme le silence s’éternisait, risquait de devenir gênant, Gilles osa reprendre, le premier, la parole, au mépris de toute étiquette.

— Madame, pria-t-il d’une voix basse et ardente, la reine veut-elle bien mettre fin à mon supplice et me dire si elle consent à pardonner, à me rendre cette malheureuse enfant coupable de s’être faite l’instrument d’une culpabilité plus haute ? Ce n’est pas elle qui voulait tuer, pas vraiment tout au moins. On a exploité habilement sa souffrance, son orgueil blessé, sa…

— Sa sottise, chevalier ! Pourquoi ne pas voir les choses telles qu’elles sont ? Dans tout ce que vous m’avez raconté, je cherche vainement une preuve d’amour, d’amour réel de la part de cette Judith. Elle avait promis de vous attendre lorsque vous êtes parti pour l’Amérique, elle ne l’a pas fait. Qu’elle en ait été abominablement punie, je ne le nie pas mais c’est un fait : elle s’était mariée. Quand vous l’avez retrouvée, alors au pouvoir de ce charlatan de Cagliostro, est-elle venue vers vous ? Non… elle a menacé de lâcher des chiens sur vous et, quand enfin elle a cherché refuge dans votre maison, c’est parce qu’elle ne savait plus où aller, quand son maître bien-aimé a été arrêté…

— Elle est venue aussi… du moins, je le crois, parce quelle m’aimait. Nous nous sommes mariés d’ailleurs…

— Soit, vous vous êtes mariés mais vous m’accorderez qu’elle n’a pas mieux supporté l’épreuve suivante que les précédentes. Elle vous aime, dites-vous ? Et cependant elle n’a pas hésité à croire la lettre mensongère touchant vos relations avec moi, elle n’a pas eu la patience d’attendre quelques jours pour avoir avec vous une franche explication. Non ! Elle n’était même pas certaine que vous soyez encore vivant et pourtant elle est partie, elle s’est enfuie et pour aller où ? Pour courir se réfugier chez l’homme dont elle savait bien qu’il est votre pire ennemi. Elle n’a pas mis en doute une seule seconde votre culpabilité… et vous dites qu’elle vous aime ?