Aussitôt dit, aussitôt fait. Dumas achète le terrain qui lui plaît tant et y amène un architecte qui s’appelle tout uniment Durand :
— Vous allez, lui dit-il, tracer ici même un parc anglais au milieu duquel je veux un château Renaissance, en face d’un pavillon gothique entouré d’eau. Il y a des sources : vous en ferez des cascades.
— Mais, Monsieur Dumas, le sol est un fond de glaise ; vos bâtiments vont glisser.
— Monsieur Durand, vous creuserez jusqu’au tuf. Vous ferez deux hauteurs d’étages et d’arcades.
— Cela coûtera quelques centaines de mille francs.
— Je l’espère bien ! dit Dumas avec un sourire radieux.
Et tout se déroule comme il l’a prévu. Le château commence à sortir de terre et, dans le parc, sur la hauteur, on construit un minuscule château gothique auquel le maître donnera le nom de château d’If : ce sera son cabinet de travail.
Pendant ce temps, Dumas s’occupe de sa décoration intérieure. C’est ainsi qu’un jour à Tunis, alors qu’il visite le palais du bey, il remarque deux ouvriers occupés à reproduire, dans le palais, l’une des salles de l’Alhambra de Grenade. Leur travail est une merveille de minutie qui frappe notre écrivain : c’est exactement ce genre de décor qu’il faut pour sa chambre mauresque. L’Orient ! Qu’y a-t-il de plus beau que l’Orient quand on a de l’imagination ? Et il engage sur l’heure les deux Arabes au tarif de 7 francs par jour. Dès le lendemain, il les embarque sur le Veloce et vogue la galère en direction de Port-Marly via Marseille !
Durant des années, le père et le fils vont creuser leurs précieux nids d’abeilles dans les murs de Monte-Cristo, à la grande joie de M. Doumasse.
Enfin, le 25 juillet 1848, tout est achevé et Alexandre Dumas pend la crémaillère au milieu d’une véritable foule. Les invités sont au moins six cents. On a dressé pour eux des tables dans le jardin. On y a mis aussi de grands brûle-parfum d’où s’élèvent des fumées odorantes. Mais écoutons toujours André Maurois :
« Dumas, radieux, circule parmi ses convives. Son habit étincelle de croix et de plaques, son gilet, rutilant, est barré par une lourde chaîne d’or massif. Il embrasse les jolies femmes et raconte, toute la nuit, de merveilleuses histoires. Il n’a jamais été aussi heureux. »
Pourtant, il y a pour lui une ombre au tableau : le règne du roi Louis-Philippe s’est achevé depuis février. Le roi-citoyen que Dumas aimait beaucoup depuis qu’au Palais-Royal il était son bibliothécaire alors que le roi n’était que duc d’Orléans, le roi-citoyen donc a pris le chemin de l’exil. Bien sûr, c’est un autre ami qui va prendre sa place : le prince Louis Napoléon revenu d’Angleterre au moment où les Orléans s’y rendaient. Mais Dumas n’a jamais été de ceux qui oublient ceux qu’ils aiment au moment où tout s’écroule autour d’eux.
Pour le moment, tout de même, c’est la joie qui l’emporte. Le grand enfant au cœur d’or s’est offert le beau jouet dont il rêvait, mais comme, justement, il a un cœur d’or, il entend en faire profiter tous ceux qu’il aime, et même les autres. À Monte-Cristo, il tient table ouverte, encore que pour lui-même il soit assez frugal, et chez lui on mange plus que bien. Le maître se passionne pour la cuisine. Il estime que « s’il est bien difficile d’écrire, il est cent fois plus difficile de savoir bien dîner ! ». Et jamais ses invités n’auront à se plaindre de lui. Il est fréquent même qu’il prenne en main les casseroles et nous avons de sa façon un Grand Dictionnaire de cuisine qui est bien le monument le plus agréable qui soit. On y retrouve tout Dumas, avec son goût de la bonne chère sans doute mais aussi sa passion de l’Histoire et des histoires. Un régal peu commun.
Monte-Cristo ne désemplit pas : « Tout écrivain, tout peintre gêné peut venir s’installer à Monte-Cristo. Là, vit en permanence un peuple de pirates que l’amphitryon ne connaît même pas. Ces gens-là coûtent plusieurs centaines de mille francs l’an. Et puis, il y a les femmes. »
Les femmes, bien sûr, Dumas les a toujours aimées et toujours gâtées. Mais il y a aussi les bêtes. Le château et le parc servent d’abri à une vraie ménagerie. Il y a cinq chiens dont l’un, Pritchard, est resté célèbre, un vautour nommé Jugurtha, trois singes, un perroquet bleu et rouge nommé Bouvat, un chat appelé Mysouff, un faisan doré répondant au nom de Lucullus, un coq baptisé César plus un paon et sa paonne, des poules et des pintades… plus tous les chiens errants qui veulent bien franchir le seuil de cet ami de toute la Création.
« Ce ne sont pas les bêtes qui me ruineront ! » disait Dumas quand son domestique le priait de mettre un frein à l’invasion.
Les bêtes sans doute pas, mais les pique-assiettes très certainement. Et aussi la mauvaise chance. La révolution de 1848 a tari les recettes du Théâtre-Historique, source de grands revenus.
Et puis Dumas doit faire face au procès que lui intente sa femme Ida Ferrier. La dame réclame le remboursement de sa dot plus une pension. Alors, en 1850, deux ans, deux ans seulement après la folle inauguration, les créanciers du bon Dumas s’emparent de Monte-Cristo qui est aussitôt mis en vente. C’en est fini du beau rêve de l’écrivain trop généreux. Plus tard, il reviendra à Monte-Cristo en compagnie de trois amis qui devront partager les frais, des frais bien modestes : un peu de nourriture, de la chandelle, etc. Personne n’a d’argent et Dumas moins encore que les autres en dépit d’un labeur forcené.
Par la suite, le château passera de main en main, des mains sans grand intérêt. Il sera même, un temps, pensionnat de jeunes filles auxquelles sans doute on ne faisait pas lire l’œuvre du constructeur. De toute façon, Monte-Cristo s’en allait lentement vers sa ruine.
Sauvé in extremis en 1970, ainsi qu’on l’a déjà dit, ses travaux de restauration ont représenté, durant des années, le gros tracas de l’Association des amis d’Alexandre Dumas. Et puis le miracle est arrivé en la personne de S. M. Hassan II, roi du Maroc, qui a fait restaurer le château de fond en comble, restituant ainsi à la France un monument historique et à l’ombre du bon géant son beau rêve intact.
HORAIRES D’OUVERTURE
Du 1er avril au 1er novembre
10 h-12 h 30 et 14 h-18 h
(fermé le lundi) Samedis, dimanches et jours fériés 10 h-18 h
Du 2 novembre au 31 mars
14 h-17 h
(seulement le dimanche)
Fermeture du 17 décembre au 7 janvier et le jour de la nuit de Monte-Cristo
http://www.chateau-monte-cristo.com/
Montségur-sur-Lauzon
Un amour d’outre-tombe
Hélas ! Comment serais-je charmante et belle ?
Ma joue est pâle et la terre est ma demeure…
Quelques pans de murailles, une ancienne chapelle que la municipalité restaure avec soin, c’est tout ce qu’il reste d’un château où s’est déroulée, jadis, l’une des plus étranges, des plus dramatiques aventures vécues par un homme. Une de ces aventures qui frappent au point de changer une destinée…
Un jour de juillet 1745, le jeune baron de Clansayes qui a réuni dans son manoir proche de Saint-Paul-Trois-Châteaux une bande d’amis de son âge leur propose une excursion qu’il espère agréable. Il fait un temps superbe, la campagne embaume la lavande et le romarin et l’idée d’une promenade est accueillie avec plaisir. Le but proposé est le vieux château de Montségur-sur-Lauzon, une antique forteresse en partie ruinée mais suffisamment imposante et, surtout, pourvue d’une réputation assez sinistre pour être intéressante. On dit, en effet, que le château, déserté par ses propriétaires depuis une trentaine d’années, est hanté et, du plus loin qu’ils aperçoivent sa sombre silhouette dressée au bord d’un champ en pente raide menant à un ravin abrupt, les gens du pays se signent et ôtent leur bonnet comme devant un enterrement. Signe de respect, dit-on, envers les âmes de tous ceux qui sont passés là de vie à trépas…
En effet, Montségur appartenait jadis au terrible baron des Adrets, le célèbre et redoutable chef protestant qui, au temps des guerres de Religion, s’entendait si bien à exterminer ses ennemis prisonniers de la manière qui pouvait leur être la plus désagréable. Comme le catholique Blaise de Montluc, le baron maniait la torture en virtuose et savait accompagner une mort d’une éternité de souffrances. Son ombre, à ce que l’on disait, planait toujours, par les nuits sans lune, sur son ancien repaire.
Naturellement, les vieilles histoires n’impressionnaient pas la jeune bande qui s’embarquait si joyeusement pour le château, mais ajoutaient au plaisir qu’elle anticipait. On allait chasser le fantôme entre amis ! Et les deux plus ardents à cette battue d’un nouveau genre étaient le vicomte Henri de Rabasteins, un jeune Gascon de vingt-deux ans, et son ami Beaumont. Ils se promettaient bien d’exorciser les pires légendes.
Encore meublé en partie, le château a un gardien, un vieil homme laissé là par la propriétaire, la comtesse de Pracomtal qui entend que sa maison ne soit point trop à l’abandon, même si elle ne l’habite pas… Mais, en fait, l’intérieur présente peu d’intérêt : il y a surtout beaucoup de poussière et la jeune bande, un brin déçue, parcourt les cours noircies, les chemins de ronde, les salles désertes. Soudain, dans le champ en pente au bord duquel s’élève le château, quelqu’un avise une croix de pierre. Enfin quelque chose d’intéressant !
On se précipite, on se penche. Gravés dans la pierre il y a un nom, une date : « Lucie de Pracomtal, 25 juin 1715… » Alors, on appelle le vieux gardien, on l’interroge. Et il raconte…
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