Pour s’assurer plus sûrement la faveur du ciel, Henriette, devenue marquise de Verneuil, s’en va offrir à Notre-Dame de Cléry, qui avait été le pèlerinage préféré de Louis XI, un enfant d’argent dont on dit que les moines furent fort encombrés et qu’ils firent fondre plus tard pour en tirer une croix. Mais il était écrit que Mlle d’Entragues ne coifferait jamais la couronne de France. Alors qu’enceinte elle espérait bien la tenir déjà, un violent orage fut cause de la venue prématurée d’un garçon mort-né… Sully d’ailleurs préparait déjà le mariage de son roi avec Marie de Médicis.

Hélas, une fois marié, Henri ne se séparera pas d’une femme qui devait lui donner trois enfants sans jamais cesser pour autant de conspirer avec les siens contre la vie du roi. Celui-ci pardonne deux fois mais finit par exiler les d’Entragues à Malesherbes. Henriette cependant reste puissante. Pas assez à son gré : elle finit par s’entendre avec la reine Marie, le duc d’Épernon et l’Espagne : le résultat de ce rapprochement fut le coup de couteau de Ravaillac…

Après tant de noirs complots, Malesherbes avait grand besoin d’air pur. En 1719, le domaine était acheté par le chancelier de Lamoignon mais ce fut son fils, Guillaume, qui allait lui apporter son plus beau titre de gloire.

Ayant choisi de porter le nom d’une terre qu’il aimait infiniment, M. de Malesherbes, avocat, conseiller au Parlement, président de la Cour des aides et plusieurs fois ministre, fut sans doute l’un des hommes les plus intègres et les plus nobles de tout le XVIIIe siècle. Après avoir été l’un des meilleurs serviteurs de Louis XVI, Malesherbes, qui s’était retiré sur ses terres après son dernier mandat, et bien qu’âgé de soixante-douze ans, réclama et obtint le redoutable honneur de défendre son roi quand il fut traduit devant la Convention pour y être jugé. Il assuma cette défense avec un courage et une noblesse qui ne devaient pas lui porter bonheur. La Terreur sut le retrouver et lui faire payer son dévouement : arrêté dans son parc avec toute sa famille en 1794, il fut jeté en prison et guillotiné en même temps que les siens le 22 avril sur la place du Trône-Renversé, notre actuelle place de la Nation.

Le château conserve de nombreux souvenirs de cet homme de bien : sa bibliothèque, ses travaux sur le droit, la jurisprudence, le statut des juifs et des protestants, la liberté de la presse, la botanique dont il était féru. Mais, à Malesherbes, le souvenir d’un autre écrivain vient le rejoindre.

Au moment de l’arrestation de Malesherbes, on emmena avec lui sa fille, Mme de Rosambo, et ses petits-enfants (dont Louise Le Pelletier de Rosambo, future mère d’Alexis de Tocqueville), M. et Mme de Chateaubriand, frère et belle-sœur du grand écrivain. Mais on laissa les deux petits garçons du jeune couple : Louis et Christian âgés respectivement de six et huit ans, que l’on cacha dans une jolie maison qui existe toujours dans le parc, près de la Grange-aux-Dîmes.

Ces deux enfants étaient confiés à la garde d’une gouvernante dont la principale occupation était la tapisserie. Pour ce faire elle disposait d’une énorme pelote de laine qu’elle reconstituait à mesure qu’elle l’usait, allant même jusqu’à défaire son ouvrage la nuit dans la grande tradition de Pénélope. On finit par comprendre pourquoi quand, la Révolution terminée, cette brave femme se décida à dévider sa pelote, libérant ainsi les bijoux de famille qu’elle y avait tenus cachés.

Les deux orphelins étant ses neveux, on dit que Chateaubriand vint souvent à Malesherbes où il aimait à écrire dans la maison qui leur avait servi d’abri…


HORAIRES D’OUVERTURE

Du 4 juillet au 26 août 10 h-16 h

Fermé le samedi, le dimanche et les jours fériés.

Ouvert pour les Journées du patrimoine

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1- Voir Grosbois.

Mareuil-en-Brie

Les amours de la jeune captive

Pour moi Palès encore a des asiles verts,

Les amours des baisers, les Muses des concerts ;

Je ne veux pas mourir encore.

André CHÉNIER

La première quinzaine du mois de mars 1794 s’achève. Dans toute la France, la Terreur fait rage. À Paris, sur la place du Trône-Renversé, la guillotine dévore quotidiennement des fournées terrifiantes de victimes. Soixante, soixante-dix ou même quatre-vingts têtes roulent chaque jour, libérant une marée sanglante entre les beaux pavillons jumeaux naguère construits par l’architecte Ledoux. La folie des hommes, la haine du semblable atteignent des sommets difficiles à égaler. Et pourtant, au milieu de cette horreur, il se trouve encore des gens qui s’arrangent pour être heureux. Et le plus étonnant est qu’ils appartiennent à l’aristocratie et même que leur sang compte parmi les plus bleus.

À une trentaine de lieues de Paris, aux confins de la Brie et de la Champagne, les murs élégants du château de Mareuil, propriété par mariage de la famille de Coigny, abritent deux amants qui semblent décidés à oublier tout ce qui n’est pas leur commune passion. Ils sont tellement absorbés l’un par l’autre qu’ils ont tout oublié du monde extérieur. Ils ne voient rien. Ils n’entendent rien. Ils sont ailleurs.

Il est vrai qu’elle a vingt ans, qu’il en a vingt-cinq et que la nature s’est montrée tellement généreuse avec eux que c’en est presque un scandale. Ils ont tout : beauté, esprit, jeunesse, noblesse et suffisamment de fortune pour ne pas se soucier du lendemain. Elle, c’est Aimée de Franquetot de Coigny, duchesse de Fleury, ex-duchesse plutôt, car elle vient de profiter des lois nouvelles pour divorcer. Elle est petite mais faite au moule avec de magnifiques cheveux châtain doré, des yeux de velours sombre presque trop grands pour son visage. Elle possède en outre un sourire irrésistible et une fabuleuse confiance en elle-même. Il est vrai que depuis son mariage, quatre ans plus tôt, avec le duc de Fleury, sa beauté a émerveillé la ville et ce qu’il restait de cour. Elle en a beaucoup usé aussi : à peine mariée, elle trompait son duc avec le très séduisant duc de Lauzun dont on disait qu’il avait été l’amant de Marie-Antoinette, partageant d’ailleurs cette réputation avec l’oncle de la folle duchesse, l’irrésistible Henri de Coigny.

Son compagnon, à Mareuil-en-Brie, c’est le comte Casimir de Montrond, grand garçon un peu rousseau, bien bâti et pourvu d’yeux d’azur candides tout à fait à leur place dans un teint rose de bébé. Mais c’est loin d’en être un. C’est même un bourreau des cœurs. Spirituel, insouciant, insolent, celui que les femmes appellent « le beau Montrond » et son ami Talleyrand « l’Enfant Jésus de l’enfer », a fait plus de conquêtes que Don Juan.

L’amour d’Aimée et de Casimir est né à Londres où tous deux s’étaient réfugiés – mais séparément – après les massacres de septembre 1792. Jusque-là ils se connaissaient à peine. En revanche, Montrond connaissait bien le duc de Fleury qui était son chef au régiment de Mestre-de-Camp-Général et surtout son compagnon de jeu le plus habituel.

Les Fleury avaient effectué auparavant un voyage en Italie où Aimée s’était efforcée d’oublier son cher Lauzun, passé au service de la Révolution et devenu tout uniment le général Biron. Elle avait trouvé quelques consolations avec l’ambassadeur anglais, lord Malmesbury. C’était lui qui avait conseillé l’Angleterre. Sur le chemin, Aimée en avait profité pour revoir Lauzun et demander la séparation de biens mais le bain de sang de septembre l’avait épouvantée et elle s’était hâtée de rejoindre Londres avec quelques amis. Peu de temps après, elle devenait avec enthousiasme la maîtresse de Montrond.

Londres ne leur plut guère, ni la manière de vivre des Anglais. Ils avaient du mal à respirer loin de la France et, en janvier 1793, alors que la tête de Louis XVI tombait, ils réintégrèrent Paris. Où tout de même les allées et venues de cette inconsciente duchesse finirent par éveiller l’intérêt de la police.

Le 16 mars, Aimée était arrêtée et conduite devant l’officier de police Descoings chargé de l’interroger. Et là, il faut bien avouer que la folle Aimée s’en tira avec l’habileté d’un vieux diplomate. Mais non, elle n’avait pas émigré ! Elle avait quitté Paris après septembre, simplement pour la province. Où était-elle ? Mais dans la maison de Mareuil-en-Brie qu’elle tenait de sa mère. Quant à son ci-devant mari elle s’intéressait si peu à ce qu’il devenait qu’elle demandait le divorce sur l’heure. Elle ajouta qu’elle avait régulièrement payé ses impôts fonciers pour Mareuil et même fait un « don patriotique ».

En foi de quoi on la relâcha et même on la divorça. Elle prit avec empressement le chemin de Mareuil où Montrond l’avait précédée et l’attendait impatiemment. Tous deux se hâtèrent d’y oublier leurs angoisses dans les délices des amours illégitimes.

De temps en temps tout de même, on se disputait et Montrond en profitait pour aller prendre le vent à Paris et s’efforcer de renseigner son ami Talleyrand, encore à Londres. Mais il revenait bien vite goûter le charme des réconciliations. Ce jour-là pourtant, 3 mars 1794, il était trop préoccupé, à son retour, pour songer aux joies de l’amour. Il venait d’apprendre qu’un nouveau délégué avait été nommé pour la région de Champagne qui allait être passée au peigne fin. Très certainement le château de Mareuil serait l’un de ses points de mire. Et dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux s’éloigner.

On décide alors de partir ensemble pour les Pays-Bas d’où Montrond pourrait peut-être rejoindre l’armée de Condé. Aussitôt dit, aussitôt fait : on prépare les bagages, on réunit les objets précieux et on les cache dans les poches cousues sous les jupes d’Aimée et de sa femme de chambre anglaise. Au petit jour, on monte en voiture et on s’élance sur la route.