Les débuts de la Révolution ne les troublent pas. Ils comptent des amis parmi les réformateurs mais cela n’empêche pas Mme du Barry d’accueillir dans sa maison les gardes du corps blessés pendant l’attaque de Versailles et d’écrire à la reine une lettre brûlante de loyalisme :
« Louveciennes est à vous, Madame. N’est-ce pas votre bienveillance et votre bonté qui me l’ont rendu ? J’ai trop de reconnaissance pour l’oublier jamais. »
Les mauvais jours cependant approchent… Un soir de janvier 1791, alors que la comtesse est à Paris, son château est cambriolé par trois malfaiteurs dont l’un est un ancien valet. On a surtout volé ses somptueux joyaux. Louis XV s’était montré, en effet, plus que généreux, et seule la mort du roi devait empêcher Mme du Barry de devenir propriétaire du fabuleux collier qui allait faire tant de mal à Marie-Antoinette. Le dommage est d’autant plus irréparable que le joaillier Rouin, homme fort honnête mais d’une rare maladresse, juge intelligent de donner à une gazette la description exacte du trésor envolé.
Aussitôt, c’est un tollé général. Les feuilles révolutionnaires se déchaînent contre l’ancienne favorite. Jeanne passe alors en Angleterre, non pour émigrer mais parce que l’on y a signalé certains bijoux qui pourraient être les siens. Elle exécutera ainsi plusieurs voyages outre-Manche et, comme elle ne retrouvera jamais ses joyaux, on suppose qu’elle s’était faite agent royaliste.
La Révolution, à présent, marche à grands pas. Le duc de Brissac, qui s’était rendu en Anjou pour tenter de calmer les esprits, est arrêté, ramené à Orléans puis à la prison de l’Abbaye où il sera massacré. On portera sa tête à Louveciennes où elle sera jetée pratiquement sur les genoux de la comtesse. En novembre 1792, à nouveau, celle-ci part pour l’Angleterre, y passe cinq mois… puis revient, en dépit des objurgations de ses amis. Mais elle ne peut vivre loin de sa chère maison de Louveciennes et elle ne se rend pas compte de la haine qui grandit autour d’elle. Ses serviteurs la trahissent et singulièrement Zamore, le négrillon qu’elle a élevé et qui est devenu un farouche sans-culotte.
Le 22 septembre 1793, Mme du Barry est arrêtée, conduite à la prison de Sainte-Pélagie, puis, de là, à la Conciergerie qu’elle ne quitte que pour la mort. Une mort singulièrement faible comparée à celle de centaines d’autres victimes. Le 8 décembre, par un froid glacial, elle est conduite à l’échafaud, place de la Révolution.
Là, elle pleure, elle se débat, elle crie tandis qu’on la pousse sur la planche fatale :
« Encore un petit moment, monsieur le bourreau ! »
C’était fini. La jolie maison qu’elle ne se résignait pas à quitter connut elle aussi des déboires jusqu’à ce que le parfumeur François Coty la reconstruise et lui rende son exact décor de jadis.
Actuellement, c’est toujours une propriété privée qui n’est pas ouverte à la visite.
Lunéville
Les belles amies du roi Stanislas
Il était un roi d’Yvetot,
Peu connu dans l’histoire ;
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire…
Dès l’an 1737, date à laquelle Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, beau-père du roi Louis XV et tout nouveau duc de Lorraine, s’installe à Lunéville, il ne se trouve guère en Europe d’endroit plus agréable à vivre que ce château-palais de construction récente d’ailleurs : c’est entre 1703 et 1720 que le précédent duc de Lorraine Léopold Ier l’a fait construire par Boffrand pour éviter d’être importuné à Nancy par la présence des troupes françaises durant la guerre de Succession d’Espagne.
Stanislas, qui est un souverain de mœurs fort douces et fort aimables sinon tout à fait patriarcales, a su créer dans son nouveau domaine un art de vivre copié quelque peu sur celui usité dans le sublime Versailles tout au moins pour l’élégance et le bon goût. Car pour le reste l’atmosphère est très différente à Lunéville : on ne s’y ennuie jamais alors que l’ennui est le pain quotidien dans le château du Grand Roi.
Chacun, dans l’aimable demeure lorraine, vit à sa fantaisie sans se soucier d’interdits et de contraintes auxquels personne n’aurait l’idée de songer, et le bon Stanislas moins encore que quiconque.
Quand, en 1748, il atteint l’âge de soixante ans, il a bon pied, bon œil, bon appétit à table comme au lit. Encore que, sur ce dernier plan, les excès de l’une fussent parfois néfastes aux accomplissements harmonieux de l’autre. Ce qui ne tire jamais à conséquence.
Sur le cœur de l’ex-roi comme sur sa petite cour règne une fort jolie femme : la marquise de Boufflers, veuve pleine de grâce dont la mère, la princesse de Beauvau-Craon, a été la maîtresse du constructeur de Lunéville. Catherine de Boufflers s’y sent donc tout à fait chez elle. Âgée alors de trente-quatre ans mais en paraissant facilement dix de moins tant elle a de fraîcheur, elle est douée d’un tempérament qui va de pair avec sa jeunesse. De ce fait, certaines mauvaises langues n’ont pas hésité à lui décerner le titre poétique, sans doute, bien que légèrement acerbe, de dame de Volupté.
Telle qu’elle est, cependant, la marquise aime la gaieté, le monde, les jeux étincelants de l’esprit et s’entend à rassembler autour d’elle la fine fleur des cerveaux les mieux ornés. Avec, bien sûr, l’approbation enthousiaste de Stanislas. C’est ainsi qu’Helvétius est des familiers de la cour, conjointement avec Maupertuis et le président Hénault qui se déclarent les chevaliers servants de la marquise. Il y a aussi l’aimable Devau, receveur des finances de Lunéville qui, pour ses amis, répond au surnom affectueux de Panpan et qui s’occupe davantage de sonnets galants et de bouts-rimés que de la poursuite des contribuables lorrains. Ce dont on ne manque pas de lui être reconnaissant dans la région.
Naturellement, sous un maître aussi débonnaire, la Lorraine est devenue une terre de refuge pour tous ceux qui, en France ou ailleurs, peuvent avoir maille à partir avec les pouvoirs constitués ou avec l’Église. Et, en vérité, s’il y a bien là un certain La Galaizière qui occupe le poste de chancelier et qui est chargé par Versailles de diriger effectivement le duché, il n’a pas résisté longtemps au charme du Mme de Boufflers et lui mange littéralement dans la main. Aussi le roi-duc y trouve-t-il son compte et ferme-t-il les yeux sur les incartades de sa belle amie.
C’est ainsi qu’un soir, alors qu’il présente ses tendres hommages à sa chère marquise, il s’est trouvé tout à coup dans l’impossibilité de poursuivre son… discours. Sans s’émouvoir pour autant, Stanislas s’est levé, a enfilé sa robe de chambre et a quitté les lieux en déclarant aimablement :
« Bonne nuit, madame ! Mon chancelier vous dira le reste. »
Outre les nouveaux amants, Mme de Boufflers aime aussi les nouveaux visages, surtout lorsqu’ils appartiennent à d’illustres personnages. Un beau jour, l’idée lui vient d’appeler à Lunéville l’homme qui est à lui tout seul la bête noire de Versailles et des jésuites : l’aimable, féroce, spirituel et redoutable M. de Voltaire.
L’invitation atteint le grand homme au château de Cirey, en Bourgogne, où il vit quasi maritalement avec la marquise du Châtelet. Avec aussi l’approbation tacite de M. du Châtelet qui a le bon goût, étant officier du roi, de passer le plus clair de son temps aux armées. Naturellement, l’invitation vise aussi Mme du Châtelet et c’est dans l’enthousiasme que l’on procède à la confection des bagages à destination de Lunéville.
Bien qu’il eût été élu deux ans plus tôt à l’Académie, Voltaire est alors mal en cour et aussi mal dans sa peau. Il est détesté de la marquise de Pompadour ainsi que de la reine Marie, fille de Stanislas Leczinski. Fort pieuse et même dévote, celle-ci ne cache pas l’horreur que lui inspirent les sarcasmes et les ricanements dont le génial philosophe couvre la religion. Cela fait deux ennemies de poids, aussi un séjour chez le père de la souveraine est-il plus que bienvenu : on ne pourra plus dire que le philosophe est mal avec la reine quand il régnera à Lunéville.
Quelques jours plus tard, Voltaire et sa chère Émilie – qui est sans doute l’une des femmes les plus savantes de son temps –, descendent de carrosse, accueillis à bras ouverts par Stanislas et Mme de Boufflers qui les installent dans le plus bel appartement du château. Voltaire tout au moins : sa compagne devra se contenter de celui du dessus.
« Vraiment, on ne peut être meilleur homme que ce roi ! » soupire le grand homme tandis que la chère Émilie s’active à le débarrasser de tous les châles, petites laines et fourrures dont, se croyant toujours en danger de mort, il ne cesse de s’emmailloter. « Mais j’ai bien peur de ne pas profiter longtemps de son hospitalité. Je me sens bien bas. »
Ayant dit, il se couche, prend l’attitude d’un gisant de cathédrale et ferme les yeux en déclarant qu’il attend son dernier soupir. Mais il les rouvre bien vite pour découvrir les multiples attentions dont le roi Stanislas le couvre. Et vingt-quatre heures après cette étrange arrivée, l’ex-agonisant frais comme une laitue, sanglé, poudré, rasé, s’en va prendre allégrement sa part des plaisirs du château. Il y conquiert tout le monde sans le moindre effort et bientôt on ne voit plus le roi sans Voltaire ni Voltaire sans le roi. C’est l’Olympe.
Du côté des femmes, les relations baignent dans la suavité. On s’appelle Catherine et Émilie et l’on ne se quitte plus que le temps de s’adresser des petites lettres charmantes et des vers encore plus charmants que Voltaire, en toute impartialité, imperturbable et discret, écrit à tour de rôle pour les deux femmes.
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