Au mois d’août, on le ramène chez lui, mais il faudra de longues semaines de claustration pour que les blessures se referment, se cicatrisent et supportent le masque de cuir qu’un artisan habile va lui confectionner. De cette retraite forcée, de cette longue absence La Genevraye tirera comme un regain de vitalité. Il n’a que vingt-sept ans et il veut se prouver à lui-même qu’il est toujours vivant, bien vivant derrière le masque qui le défend et l’ennoblit encore. Il se jette à corps perdu dans de nombreuses aventures qui l’apparentent un peu à Don Juan mais un peu seulement car, chez lui, le besoin de transmettre la vie est intense. « Remercions les dieux, dira le marquis d’Avernes, que la mutilation ne soit pas héréditaire ; nous ne verrions plus que petits camards… » Mais l’amour, le grand amour le guette.
Elle s’appelle Clarisse de La Haye, née à Saint-Domingue où son père avait des intérêts. Sa mère est morte là-bas et son père est revenu en 1801, au moment de la grande révolte des Noirs, ramenant ses enfants, sa belle-sœur qu’il épousera d’ailleurs peu après et une servante noire nommée Vénus. La famille s’installe à Argentan, puis au Mans où mourra le marquis, enfin à Caen…
On ne sait où ni dans quelles circonstances Nez-de-Cuir – c’est le nom que toute la province lui a donné – rencontre Clarisse, mais on sait que tout de suite ils se sont aimés et qu’elle ne lui a pas résisté très longtemps.
Qu’il soit profondément amoureux, cela ne fait pas de doute. On possède certaines de ses lettres :
« Je pars pour le Chamblac afin de revenir plus tôt vers toi, ne me trouvant heureux qu’avec toi, sois-en bien persuadée ma chère Clarisse. Compte sur moi, aime-moi un peu, laisse-moi t’aimer à l’adoration et mon sort sera celui d’un homme heureux. À toi pour la vie, mon ange, toujours à toi, rien qu’à toi ; voilà ma devise… »
« Adieu tout ce que j’aime, ma vie, toutes mes affections comme toute ma consolation ! Partage un peu le bonheur que j’éprouve à t’assurer que la mort seule pourra me séparer de ma Clarisse. Compte sur ton Achille. Il t’aime et t’embrasse et est à toi pour la vie et veut vivre et mourir pour sa Clarisse… »
À tant s’aimer, il arrive ce qui doit arriver. Vers la fin de l’année 1818, Clarisse constate qu’elle attend un enfant. Naturellement, Mme de La Haye, qui est à la fois sa tante et sa belle-mère, fait savoir à La Genevraye qu’elle attend de lui une demande en mariage en bonne et due forme. Une demande que, d’ailleurs, elle va recevoir mais qui n’aboutira pas, en dépit de l’amour sincère et profond qu’Achille porte à Clarisse.
Plusieurs fois, déjà, il a connu ce genre de situation, mais jamais jusqu’à présent son cœur ne s’y trouvait intéressé. Il souhaite épouser celle qu’il aime et vivre auprès d’elle tout le reste de sa vie, et, cependant, il va se récuser ; et les questions viennent d’elles-mêmes…
Que craint-il au juste ? Les jours à venir, quand la flambée de passion s’éteindra pour laisser place à la tendresse quotidienne ? La peur d’une pitié dont il ne veut pas et qu’une cohabitation constante ne pourra que révéler ? Ou encore la peur de ne pas réussir à garder le vœu de fidélité ? Il aime les femmes comme il aime la chasse et les saines nourritures que son corps réclame. Et puis il y a ce masque, qui lui ajoute sans doute une auréole tant qu’il est jeune. Mais après ?
On dit que c’est du silence de la Trappe qu’il ira prendre conseil, mais il n’en reviendra que plus assuré dans son refus. Jamais il ne se mariera. Pourtant, cet enfant à naître, il le reconnaîtra hautement pour son fils et son héritier…
Le 2 juillet 1819 naît Louis-Victor-Achille Périer de La Genevraye. Clarisse viendra s’installer à Argentan, plus près de La Genevraye, mais la jeune femme est cruellement frappée par les étranges réactions de celui qu’elle aime. Et puis le goût de vivre ne l’habite plus. Le 17 janvier 1823, elle meurt, laissant l’enfant aux soins de son père.
Celui-ci tentera de reprendre la vie d’autrefois, mais sans y parvenir réellement. L’ombre de la morte est plus forte que la vivante. Pour se désennuyer il poursuit une carrière politique. Maire de La Genevraye, conseiller d’arrondissement, il sera, en 1827, conseiller général de l’Orne mais se retirera quand viendra la révolution de 1830. Ce monarchiste ne veut pas servir le fils de Philippe Égalité, le régicide.
Il se retire alors dans une solitude hautaine pour s’adonner à sa seule passion, les chevaux. Il collabore à l’installation du fameux haras du Pin et créera à Sées une grande école de dressage, tout en poursuivant, dans les écuries de La Genevraye, un élevage qui est l’un des meilleurs de cette terre vouée au cheval.
En 1852, il sera une fois encore élu conseiller général de l’Orne pour le canton du Merlerault. Mais la fin est proche et, le 30 juillet 1853, Nez-de-Cuir s’éteint, enfin apaisé, dans le château blanc qui regarde les écuries…
Trois ans plus tard, son fils, au château de Rabodanges, épouse Alice Debüs d’Holbecke dont il n’aura qu’une fille. Le château appartient à présent au comte de Gacé et n’est pas ouvert à la visite.
Grosbois
Un diamant nommé Sancy
Dans les grandes choses les hommes se montrent comme il convient de se montrer ; dans les petites ils se montrent comme ils sont.
S’il est des châteaux dont le destin est entièrement tissé par des femmes – Chenonceau ou Anet, par exemple – il en est d’autres sur lesquels les hommes seuls ont laissé leur empreinte, les femmes n’y jouant qu’un rôle décoratif et, au surplus, épisodique. Ainsi est Grosbois, bâti par des hommes pour des hommes et habité par des hommes dont aucun n’eut un destin indifférent car tous, sans exception, ont laissé une trace dans l’histoire de France.
Le domaine est d’abord domaine royal. Ce n’est qu’une vaste forêt où les rois viennent chasser. Un gros bois et rien de plus, à peine éclairci autour d’une très modeste halte où les chasseurs aiment à venir boire et se restaurer. Dans les temps anciens, Jean II le Bon est l’un des habitués de ce gros bois où il aime à forcer le cerf ou le sanglier.
Il faudra attendre la fin du XVIe siècle pour que le château commence à sortir de terre. Un château qui n’atteint pas, et de loin, la superficie qu’on lui voit aujourd’hui : seul le pavillon central est bâti mais, tel qu’il est, il plaît à Raoul Moreau qui, en 1580, peut planter le bouquet sur le toit.
Fidèle serviteur des rois Valois, Raoul Moreau ne profite guère de son château tout neuf. C’est son gendre qui l’habitera assidûment. Nicolas de Harlay, baron de Sancy, a, en effet, épousé la fille du bâtisseur et il est destiné à faire quelque bruit dans le monde. C’est un curieux homme, à la fois habile diplomate, financier retors, homme de guerre à ses heures, extrêmement cultivé et follement riche. Par-dessus le marché il est aussi peu scrupuleux que possible en matière de religion. C’est ainsi que, protestant d’origine, il se hâte d’abjurer pour échapper à la Saint-Barthélemy, l’agrément de prier Dieu en français lui paraissant d’un prix bien moins élevé que sa vie. Mais, le danger passé, il est revenu assez vite à ses convictions premières, circonstance dont le roi Henri III, qu’il sert avec un dévouement absolu, ne paraît pas lui tenir rigueur. De ce dévouement, il donne une preuve éclatante, au début de l’année 1589.
Le roi, depuis l’exécution du duc de Guise, lutte désespérément pour défendre le royaume attaqué de toutes parts aussi bien par les énergumènes de la Sainte Ligue que par les séides de la turbulente maison de Lorraine que mènent la sœur et le frère du Balafré. Pour balayer toute cette racaille séditieuse, Nicolas de Harlay propose d’acheter la meilleure force de frappe d’Europe : des Suisses. Quelques bons bataillons helvètes feront place nette et rendront à Henri III une France nettoyée. Malheureusement, les Suisses coûtent cher et le roi n’a plus d’argent.
Alors Harlay se dévoue : il possède un fabuleux diamant ayant appartenu jadis à Charles le Téméraire puis au roi de Portugal. Ce diamant qui porte désormais son nom, le Sancy, il va l’engager en Suisse afin d’obtenir l’arrivée de douze mille enfants des cantons.
La chose paraît simple à première vue. Elle est, en fait, très difficile car faire voyager le fabuleux diamant de Grosbois à Soleure représente une sorte d’exploit tant les routes sont peu sûres. La moindre escorte attirerait l’attention et le mieux est encore de confier la pierre à un homme seul et d’apparence modeste. Cet homme, Harlay le possède : c’est Hermann, son Suisse, un vieil homme natif justement de Soleure et qui aimerait bien y finir ses jours.
Hermann part donc, en petit équipage, celui d’un serviteur qui s’en va prendre sa retraite. Le diamant est cousu dans ses vêtements, Harlay de Sancy n’a aucune inquiétude : l’homme est fidèle, d’une honnêteté totale. Pourtant, au bout de quinze jours il ressent la première angoisse : aucune nouvelle n’est parvenue, non seulement de Suisse, mais même de Dijon et de Pontarlier où Hermann devait signaler son passage.
Du coup, le financier prend la route à son tour mais ne va pas plus loin que Dijon parce que Hermann n’est pas allé plus loin : il est mort après une très courte maladie. L’aubergiste remet d’ailleurs au maître les hardes du serviteur en lui disant qu’il l’attendait : en effet, Hermann en mourant l’a prié de le faire ensevelir sous une couche légère de terre afin que son maître puisse l’enlever pour le ramener chez lui, comme il le lui a toujours promis. C’est, pour le maître du diamant, un trait de lumière : Hermann, en effet, a avalé le Sancy afin de le protéger jusqu’au bout.
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