Le 18 décembre 1498, donc, le roi Louis XII, appuyé à une fenêtre du château, regarde monter vers lui un fabuleux cortège : des mules, des pages, des valets vêtus comme des princes de drap d’or et de velours cramoisi précédant trente gentilshommes habillés de drap d’or ou de drap d’argent et portant au cou de lourdes chaînes d’or. Puis une troupe de ménestrels, tambourinaires, joueurs de rebec ou de trompettes habillés comme les autres d’or et de cramoisi mais faisant rage d’instruments faits d’argent pur. Enfin, le plus beau :

« Quant audit duc (le roi l’avait fait duc de Valentinois), il était monté sur un beau et noble coursier, très richement caparaçonné, vêtu d’un pourpoint mi-partie de satin noir et de drap d’or embelli de pierres précieuses et de grosses perles. Sur son chapeau qui était à la mode française figuraient deux rangées de cinq à six rubis de la dimension d’un gros haricot. Il y avait aussi quantité de pierres précieuses sur la bordure de son chapeau entre autres une perle aussi grosse qu’une noisette tandis que même sur ses bottes, on voyait abondance de cordelières d’or bordées de perles. »

De sa fenêtre le roi, dont la cour est assez modeste, apprécie peu cette entrée de cirque mais se contente de bougonner que c’est « un peu trop pour un petit duc de Valentinois ». Quant aux gens de Chinon, ils n’apprécient pas davantage : dans les pays de Loire, cela est bien connu, on est plus sensible à la mesure de l’élégance qu’au faste écrasant d’un Espagnol parvenu.

Mais Louis XII n’a pas le choix : il lui faut faire bonne figure à ce mirliflore s’il veut obtenir la bulle d’annulation de son premier mariage avec la pauvre Jeanne de France, fille de Louis XI, sainte mais disgraciée physiquement, afin de pouvoir épouser Anne de Bretagne, veuve de son prédécesseur Charles VIII.

Il aura sa bulle mais non sans marchandage. César, autoritaire et arrogant, finira par obtenir ce qu’il est venu chercher : la main d’une princesse royale. Ce sera Charlotte d’Albret, sœur du roi de Navarre. Une idéale créature dont on dit qu’elle est « la plus belle fille de France ». Le mariage sera la première cérémonie qui essuiera les plâtres de Blois.

César, après une nuit de noces à laquelle il donnera la plus large publicité, passera un été avec sa belle épouse, lui fera une fille… et disparaîtra dans un nuage de poussière pour ne plus jamais revenir.

Pour Chinon, c’est la fin des grandes heures. Les rois n’y viendront plus qu’en passant. Louis XIII en fera don au cardinal de Richelieu dont les héritiers le conservèrent, sans l’entretenir, hélas ! jusqu’en 1789.

Le château commençait à tomber en ruine. La Révolution et l’Empire dont les déprédations ont été plus graves qu’on ne l’imagine généralement allaient hâter sa fin. Un écrivain, Prosper Mérimée, obtiendra, en 1855, les travaux de consolidation qui se sont poursuivis depuis. C’est l’honneur de la ville et de l’Association des amis du vieux Chinon, attachés passionnément à la résurrection de leur prestigieux passé.


HORAIRES D’OUVERTURE

Janvier, février, novembre et décembre 9 h 30-17 h Mars, avril, septembre et octobre 9 h 30-18 h Du 1er mai au 31 août 9 h 30-19 h

Fermé le 25 décembre et le 1er janvier.

La forteresse est un joyau de l’architecture militaire médiévale.

http://www.forteressechinon.fr/


1- Elle ne le nommera roi qu’après le sacre.

Clisson

La lionne blessée

On reconnaît le lion à sa griffe.

Lettre de Libanius

Un matin de juillet 1343, une brillante assemblée de chevaliers richement vêtus et superbement armés franchit le pont-levis de Clisson, environnée de l’éclat des trompettes et des joyeux propos de ceux qui la composent. Le seigneur du lieu, Olivier III, petit-fils de cet Olivier Ier qui a construit le château au confluent de la Moine et de la Sèvre Nantaise, se rend à Paris aux grandes fêtes que le roi Philippe VI donne en l’honneur du mariage de son second fils Philippe d’Orléans, fêtes auxquelles il a convié toute la noblesse du royaume et aussi celle de Bretagne avec laquelle la veille encore il rompait des lances qui n’avaient rien de courtois. Mais on est en trêve et le roi se pique de chevalerie.

C’est alors le temps de cette interminable guerre de Succession de Bretagne qui met aux prises Jean de Montfort, fils du frère du duc défunt et Charles de Blois, gendre du même duc. Pour l’heure présente, il semblerait que le parti français ait le dessus car le fils aîné de Philippe VI, Jean de Normandie – le futur Jean le Bon – tient Montfort prisonnier à Nantes.

Du haut d’un chemin de ronde, une femme de vingt-cinq ans, brune et très belle, regarde s’éloigner le cortège sans pouvoir se défendre d’un serrement de cœur. Auprès d’elle deux petits garçons, ses fils, Olivier, sept ans, et Jean qui n’en a que trois. C’est la dame de Clisson, Jeanne de Belleville et, en dépit des prières qu’elle ne cesse d’adresser au ciel, la peur ne la quitte pas.

Peur justifiée. À peine arrivés à Paris, les chevaliers bretons sont arrêtés, jetés au Châtelet sous le prétexte d’un rapport parvenu au roi qui aurait fait état de connivence avec le roi d’Angleterre. Le 2 août 1343, Olivier de Clisson est décapité aux Halles de Paris. Son corps est pendu au gibet de Montfaucon mais sa tête est envoyée à Nantes pour y être plantée sur la porte Sauve-Tout.

C’est là que Jeanne va revoir ce qui reste d’un époux bien-aimé : une tête aux yeux clos, exsangue, déjà défaite par la mort, sur laquelle tombe un crachin breton qui ne cesse de noyer la ville. Debout au pied du rempart, la dame de Clisson contemple longuement cette tête avec un désespoir que la haine envahit peu à peu. Comme au jour du départ, elle tient ses deux fils auprès d’elle, sous l’abri de son grand manteau. Et, à ces deux innocents, elle désigne l’affreuse relique.

« Regardez et n’oubliez pas ! Voilà ce à quoi le roi de France, par laide traîtrise, a réduit votre père. »

Et elle leur fait jurer la vengeance. Une vengeance dont elle s’occupe immédiatement. Autour d’elle, on s’assemble. Les vieilles chroniques parlent de quatre cents gentilshommes joints à ceux des vassaux qui veulent reprendre le combat. Avec eux, Jeanne marche sur Brest où le capitaine Le Gallois de la Heuze commande pour Charles de Blois. Ouvert par trahison, le château est pris d’assaut, tous ceux qui y vivent sont passés au fil de l’épée. On ne fait pas de quartier. Puis, quand plus rien ne respire dans le château ravagé, Jeanne repart avec le butin qu’elle vient de conquérir et, pendant quelques semaines, elle va poursuivre de sa fureur tous ceux qui tiennent en Bretagne le parti du roi de France.

Bientôt, cela ne lui suffit plus. D’ailleurs, le roi envoie une armée. Alors, engageant ses terres, vendant ses bijoux et tout ce qu’elle a rapporté de ses expéditions, elle achète trois vaisseaux afin de porter désormais la guerre sur la mer et, ainsi, de s’attaquer directement à Philippe VI en donnant la chasse à ses navires. En décembre 1343, le parlement de Paris lui a fait intimer l’ordre d’avoir à se présenter devant lui sous peine d’être poursuivie et amenée de force devant ses juges.

De la décision, elle ne fait que rire. Ses vaisseaux sont prêts. La réponse va être en proportion de l’offense, double à présent, qu’elle a reçue. De la côte d’Espagne à la mer du Nord, les trois navires de la Lionne de Clisson sèment la mort et la terreur tout au long des côtes de France. Sur les lourds navires marchands roulant au creux de la lame comme sur les nefs royales, sur les villages isolés de la côte comme sur les châteaux, elle fond soudain, sortant de la brume ou de la nuit comme un grand rapace, toujours vêtue de noir, toujours gantée de sang. Jamais elle ne fait merci, jamais elle n’accorde grâce. Toujours, la première, elle frappe, maniant le glaive aussi sûrement qu’un chevalier. Tuer est devenu sa seule raison de vivre.

Auprès d’elle, les deux enfants qu’elle n’a pas quittés apprennent la guerre, la mort, et ce qu’est une vengeance bien conduite. Pour les hommes qu’elle mène d’une poigne impitoyable, elle est une énigme. Jamais elle ne sourit. Jamais son regard ne s’éclaire et elle ne sait plus ce que c’est que prier.

Le ciel, lui, va se souvenir d’elle. Pendant plus d’un an, Jeanne de Clisson court les mers. Ses victimes, ses razzias ne se comptent plus. Mais les navires s’usent, les hommes aussi, et Philippe VI a passé commande de nouveaux navires au Clos des Galées en la ville de Rouen. Bientôt il dispose d’assez d’unités pour inquiéter puis pour traquer la terrible veuve. Elle perd un bateau, puis un autre. Au large de Guernesey un dernier combat désespéré vient à bout du troisième. Il faut fuir, il faut abandonner la nef qui prend l’eau de toutes parts…

À la faveur de la nuit une barque est mise à l’eau. Jeanne y embarque avec quelques hommes et ses deux fils à la grâce de Dieu. Une grâce qui va se faire attendre singulièrement. Durant six jours, six terribles et mortels jours, la barque erre sur les eaux grises de la Manche. Le temps est mauvais, et contre elle, enfermé dans le cercle de ses bras, Jeanne sent grelotter le petit Jean qui perd ses forces lentement sans que sa mère puisse rien pour lui. Au troisième jour, l’enfant meurt et, pour la première fois depuis si longtemps, les yeux de Jeanne retrouvent les larmes.

C’est une femme désespérée qui, à l’aube du septième jour, touche terre quelque part sur la côte anglaise des Cornouailles. Des pêcheurs voient apparaître une femme très belle et très pâle dont les yeux n’ont plus de reflets. Un enfant exténué et quatre hommes à bout de forces la suivent. Est-ce la fin pour elle ?