Pendant dix ans, elle et ses belles-sœurs ont véritablement régné sur la cour, sur le palais de la Cité et les divers châteaux du roi. Elles étaient jolies, élégantes, coquettes, raffinées, elles lançaient des modes que les femmes suivaient avec joie et qui affolaient les hommes. Un jour, ce qui devait arriver arriva : Marguerite s’éprit d’un des jeunes seigneurs de la suite du comte de Poitiers, Philippe d’Aulnay, depuis longtemps amoureux d’elle, et devint sa maîtresse. Les amants se retrouvaient dans la chambre haute d’une des tours de l’hôtel de Nesle, résidence parisienne du roi et de la reine de Navarre, et Marguerite donna le jour à une petite fille que l’on attribua au Hutin – mais on devait par la suite faire de grandes réserves sur sa paternité.

Encouragée par l’exemple, la jeune Blanche devint la maîtresse de Gautier d’Aulnay, frère aîné de Philippe, et les deux couples partagèrent fraternellement, sous la protection de Jeanne, les délices de la tour de Nesle. Cela aurait pu durer longtemps si une folie n’avait perdu tous ces jeunes fous : Marguerite et Blanche s’étaient laissées aller à donner à leurs doux amis certaines aumônières richement brodées que leur avait offertes leur belle-sœur Isabelle, reine d’Angleterre et fille de Philippe le Bel.

Mal mariée à Édouard II qui lui préférait les jeunes maçons et quelques beaux garçons, Isabelle, apprenant que les frères d’Aulnay arboraient ses aumônières, signant ainsi leurs relations adultères, entreprit – par jalousie féminine sans doute plus que par souci de l’honneur de la France – de se changer en Némésis.

Dénoncés à Philippe le Bel, les deux frères furent arrêtés, conduits dans les caves du château de Pontoise et torturés jusqu’à l’aveu final. Immédiatement après, les trois princesses étaient arrêtées et traduites devant un tribunal.

On sait, à présent, ce que fut la sentence pour Marguerite, Blanche et Jeanne. Elle fut pire pour les deux garçons qui furent écorchés vifs, châtrés puis décapités et pendus à un gibet par les aisselles. Pire aussi pour les serviteurs de la tour de Nesle que le Hutin fit tourmenter et exécuter avant de les jeter à la Seine, ce qui alimenta la légende tragique de la tour. Il semble, en fait, que Marguerite et Blanche, coupables d’avoir aimé, ne furent jamais les Messalines décrites par ladite légende. En attendant, elles croupissaient au fond de Château-Gaillard, réduites à un total dénuement, à une nourriture à peine mangeable, au froid, à la misère…

Quand, avant la fin de l’année 1314, Marguerite apprend la mort subite de Philippe le Bel, elle reprend espoir car, à présent, la reine de France, c’est elle ! Et elle espère bien qu’on va la tirer de sa prison. Mais, c’est compter sans la haine de son époux qui, d’ailleurs, souhaite se remarier au plus vite. Alors, une nuit, la porte du cachot s’ouvre. Un homme masqué paraît… Nul n’entendra rien : les murs sont énormes. Mais, au matin, on trouvera la reine de France étranglée.

Blanche lui survécut. Elle avait accepté la séparation d’avec son époux, et l’un des geôliers, épris d’elle, adoucissait son sort. On la tira un jour de Château-Gaillard pour la conduire à l’abbaye de Maubuisson où elle vécut et mourut sous la robe de nonne.

Quant à la « fille » de Richard Cœur de Lion, elle fut démantelée par ordre d’Henri IV mais c’est Richelieu qui fit abattre le donjon où Marguerite de Bourgogne avait rencontré la mort.


HORAIRES D’OUVERTURE

Du 15 mars au 15 novembre 10 h-13 h et 14 h-18 h Fermé les mardis et le 1er mai.

http://lesandelys.com/chateau-gaillard/gaillard_1407504448000.htm

Châteaugay

L’homme qui vendit sa main au diable

Toi l’Effroyable, l’Invisible, le Tout-Puissant, le Dieu des Dieux, le Corrupteur et le Dévastateur.

Toi qui es surnommé celui qui brise tout et n’est jamais vaincu.

Rituel magique égyptien. Invocation à Seth

Quiconque se rend de Moulins à Clermont-Ferrand l’aperçoit sur sa droite aux approches de la grande ville. Châteaugay le mal nommé domine de son puissant donjon carré construit au XIVe siècle le coteau planté de vignes où il s’ancre et la grande plaine de Limagne. Par les jours ensoleillés il prend la teinte adoucie d’un géant débonnaire mais les jours gris de l’hiver et les noirs nuages de l’orage lui restituent la couleur qui lui convient, celle qu’il devait avoir certaine nuit des débuts du XVe siècle – 1423 ou 1424 –, la date est mal définie car lorsque l’on invite le diable sous son toit on ne s’en vante guère.

La scène, on peut l’imaginer par ce qu’en ont laissé les anciennes chroniques et surtout le récit du jugement de février 1427.

C’est un peu avant minuit, dans la plus haute salle du donjon. Il y a là deux hommes : l’un est un vieil astrologue en robe noire, l’autre le tout-puissant maître et seigneur du château jadis construit par son grand-père, Pierre de Giac, qui fut en 1383 chancelier du roi Charles VI. Lui aussi s’appelle Pierre mais il est d’une autre trempe. À quarante ans passés, il représente le type accompli du forban féodal sans cœur et sans scrupules. Néanmoins, il est beau, d’une beauté sombre d’ange déchu qui rencontre peu de cruelles. Avec cela souple et fourbe comme un serpent, d’une cruauté raffinée mais d’une folle bravoure. Enfin, rapace autant que fastueux, Pierre de Giac est passé maître dans l’art difficile de nager en « eaux troubles », autrement dit parmi l’entourage étrange et corrompu qui gravite autour du jeune roi Charles VII et sur lequel n’est pas encore passé l’éclair de flamme qui s’appelle Jeanne d’Arc.

Dans le royaume déchiré, à demi occupé par l’Anglais, Giac a tracé son chemin tortueux de la cour de Bourgogne où il fut un conseiller écouté jusqu’au lit d’Isabeau de Bavière dont il fut, un temps, l’amant tandis que sa femme devenait la maîtresse du duc de Bourgogne Jean sans Peur. À eux deux, ils ont conduit le duc à l’attentat de Montereau où il devait tomber sous la hache des assassins.

Pour ce mauvais service, Charles VII ne cesse de payer. Giac est son favori, son conseiller, mais le sombre Pierre veut davantage encore : d’abord gouverner en maître le royaume, ensuite devenir l’époux de la plus jolie femme de la cour, Catherine de l’Isle-Bouchard, veuve d’Hugues de Châlon et comtesse de Tonnerre. C’est ce double désir qui l’a mené, comme par la main, dans la chambre haute de son donjon pour y rencontrer Satan, puisque apparemment Dieu reste sourd à ses prières d’orgueil.

Quand il en redescend, au chant du coq, il titube comme un homme ivre et, surtout, il frotte continuellement sa main droite comme s’il cherchait à en effacer une souillure tenace. Cette main droite qu’il vient de vouer au diable – sur la demande de celui-ci, paraît-il – en échange de la protection demandée…

Et, tout de suite, cette main va entrer en action. Entre la belle comtesse de Tonnerre et Giac, un empêchement majeur : sa femme qui non seulement n’est pas d’un âge canonique mais est enceinte de plusieurs mois. Pour s’en débarrasser il dresse un plan criminel et se hâte de le mettre en pratique : sur un dressoir où sont placées des coupes, il en emplit deux de vin, un vin curieusement épais et noir. Après le souper, il en tend une à Jeanne en l’invitant à boire au succès de ses projets. Quels projets ? Eh bien, disons que ce sera… une surprise pour elle.

Pour l’encourager il porte sa propre coupe à ses lèvres mais se garde bien de boire. Jeanne de Giac boit, elle, mais elle est trop fine pour ne pas s’apercevoir que Pierre n’a pas touché à son vin. Et elle n’achève pas sa coupe, bien qu’il l’en prie, bien que, se faisant peu à peu menaçant, il l’exige. Et comme elle demande pourquoi, comprenant qu’il veut sa mort, il lui répond cyniquement qu’elle le gêne, qu’il en aime une autre. Une autre qui est jeune, belle et riche…

Après une pareille déclaration, on comprend que Jeanne refuse de boire le reste et même le renverse. Alors, décidé à tout pour obtenir cette mort, Pierre maîtrise sa femme, l’entrave avec une corde préparée à cet effet puis, la jetant sur son dos, en dépit du poids qu’elle représente, il se rend à l’écurie, selle son cheval, couche la malheureuse dessus et monte à son tour. Puis il pique des deux et, par une poterne qu’il a laissée ouverte, il s’élance dans la campagne. Jeanne, en qui le poison commence à faire son effet, hurle, torturée par le dur galop. Elle supplie son bourreau de la détacher, de penser à l’enfant qu’elle porte. Mais il ne fait que rire : des enfants il en a déjà et, s’il en veut encore, la belle Catherine saura bien les lui donner. D’ailleurs celui-là ne peut être qu’un bâtard ramassé Dieu sait où…

Et le galop infernal se poursuit à travers vignes, forêts et champs, frappant de terreur le paysan au fond de sa chaumière. Ceux qui voient passer ce cavalier noir qui, sur un cheval fou, emporte une blanche forme hurlante croient apercevoir le chasseur maudit menant jusqu’au fond de la nuit sa chasse éternelle et courent se cacher les yeux, se boucher les oreilles par crainte de la malédiction.

Pierre de Giac emporte ainsi sa victime jusqu’à ce que, sentant trembler son cheval épuisé entre ses jambes, il s’arrête. Jeanne d’ailleurs est morte. Sur la croupe de l’animal il n’y a plus qu’un cadavre souillé de sang dont le visage convulsé reflète une affreuse agonie. Il ne lui reste qu’à l’enterrer sur place grâce à la bêche qu’il a pris la précaution d’emporter et qu’il jettera ensuite à la rivière. Puis, près de cette tombe fraîche sur laquelle il a même replanté un arbuste, il se couche et s’endort. Au matin, il rentre à Châteaugay avec une histoire toute prête : sa femme, dans un de ces caprices de femmes enceintes, a voulu se rendre dans la nuit même à un couvent de Clermont pour y attendre sa délivrance. Plus tard, on dira qu’elle est morte en couches et, comme Pierre de Giac s’entend à se faire craindre, nul n’aura l’idée de chercher à connaître la vérité.