— Ne faites pas refaire le mur de votre jardin, au cas où d’autres issues seraient interdites. Quoiqu’un mur en bon état ne lui ait jamais fait peur. Ceux de Vincennes en savent quelque chose.

— À propos de l’évasion… Il ne s’est pas blessé ?

— En tombant ? Si, au bras : l’échelle était un peu courte. Mais un rebouteux de Charenton le lui a remis en place. À vous revoir, ma chère !

— À vous revoir ! Et soyez tranquille pour le mur : il restera comme il est.

La fin de la nuit, Sylvie la passa au jardin, goûtant aussi bien le ciel étoilé que le bruit de la bacchanale en l’honneur de François qui contrastait si fort avec le silence et l’obscurité du vieil hôtel de la favorite… Le jour venu, elle repartit pour Conflans en dépit de l’envie qu’elle avait de rester. La pensée que François serait peut-être bientôt là, dans la maison voisine de la sienne, si près d’elle, mettait un grand trouble dans son cour mais, en songeant à Jean qui se battait avec M. de Condé, elle jugea que ce ne serait ni convenable ni honnête envers lui. Et puis, elle n’aimait pas être longtemps éloignée de sa petite Marie, si adorable avec ses boucles folles et sa frimousse rose toujours si souriante que tout le monde en raffolait. Surtout Jeannette, promue au rang de gouvernante et que les autres servantes appelaient Mlle Déan car, en dépit des supplications de Corentin, elle ne l’avait pas encore épousé.

— Tu ne peux pas quitter M. le chevalier de Raguenel et moi je ne veux pas quitter Mlle Sylvie… enfin Mme la duchesse. Pour se marier, il faudrait décider d’aller chez l’un ou chez l’autre. Or, tu admettras que c’est impossible… pour le moment tout au moins !

— Tu crois qu’un jour viendra ?…

— Je l’espère parce qu’on s’aime. Je vais te dire une chose : on aurait dû se marier quand on était à Belle-Isle…

— Sans doute, mais maintenant on serait tout aussi embarrassés. Eh bien, conclut Corentin, on patientera encore un peu…

À dire le vrai, depuis la naissance de Marie, Jeannette « patientait » avec plus d’agrément. Folle du bébé, elle pouponnait avec ardeur, au point parfois de faire sourire Sylvie :

— Si je n’étais certaine de l’avoir mise au monde, disait-elle, je me demanderais si je n’ai pas rêvé et si ce n’est pas toi la vraie mère ?

— Doux Jésus ! Ne dites pas de ces choses devant M. le duc. Il serait en colère après moi !

— Comme s’il pouvait te reprocher un trop grand amour ? C’est le contraire qui lui déplairait…

Et de rire. Ainsi les jours coulaient doucement dans le manoir des bords de Seine que le maréchal de Fontsomme avait fait construire peu après l’incendie de son château picard afin d’avoir, pour les beaux jours, une agréable maison des champs. Le domaine des Carrières s’encastrait entre le château de Conflans qui était à Mme de Senecey et un autre domaine empiétant sur Charenton, appartenant à la marquise du Plessis-Bellière et composant avec le premier un aimable voisinage. Sylvie connaissait depuis longtemps l’ex-dame d’honneur d’Anne d’Autriche devenue gouvernante des Enfants de France et elle sympathisa vite avec son autre voisine. Née Suzanne de Bruc, d’une très noble famille bretonne remontant aux Croisades, la marquise, plus âgée que Sylvie d’une dizaine d’années, vivait en permanence dans son domaine de Charenton où elle recevait la fine fleur du monde des lettres : les deux Scudéry, Benserade, Scarron, Corneille, Loret, l’abbé de Boisrobert, tous amis de son frère, M. de Montplaisir, qui était lui-même poète. À longueur d’année, ces gens un peu fous emplissaient la maison et les jardins de leurs tirades, poèmes ou autres envolées lyriques dont le sujet était souvent la maîtresse de maison, femme d’une grande beauté mais sage, fidèle à un époux guerrier qui était absent aussi souvent que Jean de Fontsomme. On menait chez elle une vie amusante à laquelle Sylvie se mêlait d’autant plus volontiers qu’elle y retrouvait des amitiés nouées au temps où elle était réfugiée au couvent de la Visitation Sainte-Marie. Et d’abord Nicolas Fouquet.

Devenu veuf et intendant de la généralité de Paris, le jeune magistrat occupait un important poste parlementaire, sans pour autant manquer à sa fidélité au Roi. Il entretenait avec Perceval de Raguenel d’excellentes relations.

Fort séduisant, traînant après lui maint cœur de femme, Nicolas partageait alors ses soupirs entre son hôtesse et la jeune Mme de Sévigné, un plaisant bas-bleu qui écrivait les plus jolies lettres du monde. Toutes deux lui tenaient la dragée haute, la première par amour pour son époux, la seconde par vertu pure et simple. Quant à Sylvie, et bien qu’elle lui plût infiniment, il savait qu’il n’avait à en attendre qu’une amitié et il était assez fin psychologue pour ne pas essayer de la dépasser. Ayant remarqué l’admiration passionnée que la petite Marie de Fontsomme portait au perroquet de Mme du Plessis-Bellière, il vint un beau jour à Conflans lui en apporter un tout aussi beau et tout aussi braillard qui plongea la petite dans le ravissement et Sylvie dans la perplexité lorsqu’elle apprit que l’oiseau, bleu comme un ciel d’été et vaniteux comme un paon, répondait au nom de Mazarin.

— J’ai essayé de lui donner un autre nom, expliqua Fouquet à la jeune femme, mais si on l’appelle autrement il se ferme comme une huître. Sans cela il est extrêmement prolixe et je l’ai trouvé à la fois si amusant et si beau que je n’ai pas résisté. Après tout, si vous recevez un jour le cardinal, vous n’aurez qu’à l’enfermer… Vous n’êtes pas fâchée, au moins ?

— Regardez la figure de Marie ! Elle vous répondra pour moi, mais c’est trop généreux mon ami. Une si petite fille !

— Si elle devient aussi ravissante que sa mère elle en recevra bien d’autres ! conclut le jeune parlementaire en lui baisant la main.

De ce jour, « Zarin » devint le compagnon indispensable de la petite fille qu’il suivait même en promenade, porté par un valet attaché à son service. L’ensemble donnait un groupe fort pittoresque qui ne manquait pas de couleur et amusait les jardiniers. Ce fut sur lui que Sylvie tomba à son retour de Paris, tournant gravement autour d’un bassin où un jet d’eau laissait retomber des gouttes brillantes.

En apercevant sa mère, Marie cessa d’arroser Zarin qu’elle prétendait baptiser à sa façon et accourut vers elle aussi vite qu’elle le pouvait, gloussant de joie quand Sylvie l’enleva dans ses bras pour couvrir de baisers sa frimousse ronde et, pendant un instant, ce fut un échange, parfaitement incompréhensible pour les non-initiés, de gazouillements, de mots doux et de gros baisers. Marie ronronnait comme un chaton en serrant ses bras autour du cou de sa mère.

— Elle est toute mouillée, protesta Jeannette, et nous allions rentrer. Vous allez l’être aussi, madame la duchesse !

— C’est sans importance, Jeannette. Cela me rappelle le temps des canards dans les bassins d’Anet. Tu te souviens comme nous nous amusions ? De toute façon, il fallait que je me change. Rien de nouveau depuis mon départ ?

— Une lettre de M. le duc ! Elle est dans votre chambre.

C’était, comme d’habitude, une lettre fort tendre dans laquelle Jean annonçait son espoir d’une prochaine victoire mais mettait sa femme en garde contre des troubles éventuels :

« Il n’est bruit ici que du mauvais vouloir des Cours souveraines envers la politique du Cardinal et surtout envers les impôts. Cela n’est guère rassurant et, pour moi qui suis si loin de vous, c’est une véritable angoisse. Aussi je vous supplie de quitter Conflans le moins possible. Paris est une ville tellement imprévisible et si j’en crois les rapports que nous recevons ici, il suffirait de peu de chose pour qu’elle prenne feu. Alors ayez pitié de moi, ma Sylvie bien-aimée, et ne vous exposez pas ! La Reine devrait pouvoir se passer de vous pour quelque temps… »

Cher Jean ! Il y avait trois pages ainsi, toutes pleines de son amour et de son souci de ses deux « femmes ». C’était bien de lui, cela : penser aux autres alors qu’il ne cessait d’affronter la mort ou, pis encore, l’invalidation, mais Sylvie savait ce que représentaient pour lui son foyer et celles qui le faisaient vivre. De son côté, la jeune femme remerciait chaque jour le Ciel de lui avoir donné un tel époux. On ne pouvait trouver au monde homme plus délicat, et sa conduite des premiers temps de leur mariage l’avait prouvé, dès la nuit de noces.

Alors que Sylvie, se souvenant d’un autre soir, tremblait dans le grand lit où ses femmes l’avaient accommodée, il était venu simplement s’asseoir auprès d’elle en prenant ses mains glacées dans les siennes :

— Vous ne devez pas avoir peur, Sylvie. Vous allez dormir sagement dans ce grand lit et moi je vais m’installer sur la chaise longue…

Et, comme elle le regardait sans comprendre mais soulagée, il avait ajouté :

— L’amour, celui des corps tout au moins, vous a montré jusqu’à présent une face grimaçante, affreuse, une face qui n’est pas la vraie. Vous avez été blessée et je suis certain qu’à cette heure vous mourez de peur. Ces petites mains froides en témoignent. Seulement, Sylvie, moi je vous aime assez pour attendre…

— Vous n’allez pas ?…

— Non. Vous dormirez seule et je veillerai sur votre sommeil. Plus tard… mais quand vous le souhaiterez uniquement, je viendrai à vous…

Et pendant plusieurs nuits il avait dormi sur la chaise longue, jusqu’à ce soir où un froid précoce avait incité Sylvie à lui conseiller de venir la rejoindre. Il avait accepté avec joie, mais s’était tenu à une distance que la largeur du lit autorisait. Tant d’amour touchait profondément la jeune femme et c’est elle, une belle nuit, qui le chercha. L’approche de Jean fut si douce, si retenue et si habile en même temps, qu’elle se laissa emporter par la vague du plaisir et, si elle accueillit l’accomplissement final avec un cri, ce fut un cri de joie qui s’acheva en soupir heureux… La maternité vint plus tard : Jean voulait qu’elle pût goûter pleinement la joie d’être femme avant de plonger dans l’univers de nausées et de malaises qui prélude souvent au plus grand bonheur…