Car Anne d’Autriche, elle aussi, s’en allait vers une mort qui lui semblait de plus en plus désirable. Dans son grand lit de soie et de velours bleu brodés d’or, couronné en haut de chaque colonne par un bouquet de plumes bleues, « aurore », et d’aigrettes blanches, elle endurait un martyre que l’opium dont ses médecins la bourraient parvenait de moins en moins à éteindre les douleurs. Déchéance suprême pour cette femme belle, soigneuse de sa personne et toujours si délicate dans ses goûts, le sein gangrené répandait une odeur pénible que ses femmes s’efforçaient d’écarter d’elle en agitant des éventails en peau d’Espagne au parfum chaleureux.

Cette longue torture dura jusqu’en janvier. Un matin, soulevant pour la regarder l’une de ses belles mains, elle murmura :

— Ma main est enflée… Il est temps de partir…

Il était temps, en effet. Alors se déroula le lent cérémonial qui accompagne les rois jusqu’à l’heure dernière et qui commençait par une longue et minutieuse confession…

Ce matin-là, au moment où son carrosse la déposait à la porte du Louvre, Mme de Fontsomme vit la maréchale de Schomberg descendre d’une voiture trop maculée de boue et de neige pour ne pas arriver tout droit de la campagne. Elle courut vers elle avec une exclamation de joie :

— Comment êtes-vous si vite arrivée, Marie ? demanda-t-elle en l’embrassant. Aux petites heures du matin, j’ai envoyé un courrier à Nanteuil pour vous demander de vous hâter si vous vouliez revoir notre reine vivante…

— Mlle de Scudéry qui m’écrit souvent – pas à moi seule d’ailleurs : elle doit écrire un volume tous les jours – m’a fait savoir hier que Sa Majesté allait mourir. Elle a souvent tendance à exagérer les choses, mais cette fois, sa lettre rendait un son de vérité et je suis partie cette nuit…

— J’en suis tellement heureuse, mon amie ! Naturellement je vous garde chez moi. Renvoyez-y votre équipage se faire bouchonner et se mettre au chaud puisque j’ai le mien.

En se tenant par le bras, elles traversèrent ensemble la grande cour qu’une averse de neige avait blanchie dans la nuit et atteignaient le Grand Degré quand elles virent devant elle un homme déjà âgé, qui montait lentement en s’appuyant sur une canne et que certains de ceux qui se rendaient chez la Reine Mère saluaient en le dépassant. L’ex-Marie de Hautefort eut tôt fait de le reconnaître et l’arrêta :

— La Porte ? Mais quel plaisir inattendu ! On disait que vous aviez juré de ne plus jamais quitter Saumur…

Le visage lourd où s’inscrivait la fatigue des nombreuses années de service, auprès d’Anne d’Autriche d’abord dont il était le « portemanteau » et le confident, du jeune Louis XIV ensuite sur qui, en tant que valet de chambre, La Porte avait veillé, s’illumina soudain :

— Madame la maréchale de Schomberg ! Madame la duchesse de Fontsomme ! Je suis bien heureux… J’espérais en venant ici vous apercevoir… Je ne demanderai pas de nouvelles de vos santés : vous êtes toutes deux tellement semblables au souvenir que je garde !

— Nous avons tout de même vieilli un peu, dit Sylvie. Mais il n’est pas difficile de deviner la raison de votre venue : vous voulez « la » revoir une dernière fois.

— Oui. Depuis que j’ai été écarté de la Cour pour avoir osé dire ce que je pensais du cardinal Mazarin, j’ai vendu, comme vous le savez peut-être, ma charge de valet de chambre et me suis retiré dans un petit bien que je possède sur la Loire. Les bruits de la mort prochaine de celle qui est toujours ma chère maîtresse sont venus jusqu’à moi. Et j’ai voulu, une dernière fois, lui porter l’hommage de mon dévouement et de ma fidélité… Ensuite, je rentrerai chez moi pour n’en plus sortir.

— Eh bien, nous allons la saluer ensemble, dit Mme de Schomberg d’une voix émue. Soudés comme nous l’étions au temps où nous ne vivions que pour elle et pour son bonheur…

Naturellement, il y avait beaucoup de monde dans les appartements où l’on parlait, pour une fois, à voix basse. Dans le Grand Cabinet, le trio rencontra d’Artagnan.

— Le Roi est là ? lui demanda Sylvie.

— Pas encore mais il ne va pas tarder. Je suis ici de mon propre chef, pour rendre un dernier hommage tant que c’est encore possible. Voulez-vous entrer avec moi ? La Reine est là et aussi Monsieur. Madame vient d’avoir un léger malaise.

Dans la grande chambre aux meubles d’argent et de bois précieux, où l’on avait répandu généreusement des parfums, Anne d’Autriche, dont le confesseur venait de se retirer, reposait presque sereine dans la blancheur des draps de batiste que l’on avait changé dès le petit matin et sur lesquels étaient disposés des sachets de senteur. Son fils Philippe était auprès d’elle, serrant l’une de ses mains contre son cœur, le visage inondé de larmes. Sa belle-fille priait de l’autre côté du lit.

Derrière le capitaine des mousquetaires dont les larges épaules ouvraient sans peine un passage, les trois visiteurs parvinrent jusqu’à la balustrade d’argent qui isolait les abords immédiats de la couche royale. Là, avec un ensemble parfait, les deux hommes s’inclinèrent tandis que les femmes plongeaient dans de profondes révérences. La mourante qui venait d’ouvrir les yeux les aperçut. Une expression de surprise heureuse se peignit sur son visage à voir ainsi réunis les visages des témoins de ses jeunes années et de ses belles amours. Elle leur sourit, esquissa le geste de tendre la main vers eux en se redressant un peu sur ses oreillers comme pour les attirer à elle… mais au sourire succéda un soupir douloureux. Les yeux se refermèrent et elle laissa retomber doucement son dos et sa main.

Une voix alors annonça : « Le Roi ! » et le groupe se retira. Les autres personnes présentes refluèrent sur le Grand Cabinet : la Reine Mère, avant de recevoir la communion, désirait s’entretenir sans témoins avec ses fils, l’un après l’autre. La chambre se vida. Le Roi resta seul avec sa mère…

L’entretien dura longtemps. Au point d’éveiller sinon l’inquiétude, au moins la curiosité. Le maréchal de Gramont, que Sylvie n’avait pas vu depuis l’affaire Fouquet et qui semblait prendre à tâche de l’éviter le plus souvent, se rapprocha d’elle d’un air aussi délibéré que s’ils s’étaient rencontrés la veille :

— Vous qui êtes dans les secrets des dieux, duchesse, sauriez-vous ce que la Reine Mère peut bien avoir à dire à son fils pour prendre tellement de temps ?

— Je suis dame de la jeune Reine, monsieur le maréchal, non de la Reine Mère. Au surplus… vous n’aurez qu’à le demander au Roi ! Vous vous êtes donné tant de peine pour être de ses intimes qu’il vous doit bien cela.

Il la regarda d’un air offusqué et son grand nez prit une belle teinte pourpre :

— Vous me traitez bien mal, madame. J’espérais que le temps…

— Le temps ne peut rien contre des amitiés, monsieur le maréchal. Proscrit, prisonnier ou tout ce que vous voudrez, M. Fouquet me reste cher.

— Et moi ? N’étais-je pas aussi votre ami ?

— Cela remonte à longtemps et il m’étonne que vous vous en souveniez encore ? Que je sache, ce n’est pas moi qui vous ai prié de vous éloigner, mais plutôt votre fidèle conseillère la Prudence et son cousin le maître du parfait courtisan ?

— Fi donc ! qui pourrait vous croire si cruelle ? Avez-vous donc oublié…

Sylvie prit son éventail et l’agita entre eux comme si une odeur déplaisante l’incommodait.

— S’il m’arrive de pardonner, je n’oublie jamais rien : ni le bien ni le mal. Vous souhaitiez faire de moi votre maîtresse et peut-être, à présent que la maréchale vous a quitté, songeriez-vous à m’épouser ?

— Mais je…

— Brisons là s’il vous plaît ! Permettez que je vous offre mes condoléances et reprenons chacun notre chemin. Aussi divergent que possible !

Suffoqué par cette philippique qui amenait un sourire sur les lèvres de Mme de Schomberg, le maréchal eût peut-être trouvé encore quelque chose à dire si, à cet instant, le Roi n’était apparu sur le seuil de la chambre. En dépit des larmes qui roulaient sur ses joues, il était d’une mortelle pâleur. Tellement semblable à un fantôme qu’un profond silence s’établit. Appuyé sur sa canne où blanchissaient les jointures de ses doigts, il fit deux pas, se tourna comme un automate vers Monsieur qui le regardait sans oser parler, parut faire sur lui-même un prodigieux effort puis articula :

— Allez rejoindre notre mère… mon frère ! C’est à vous qu’elle veut à présent dire adieu…

Puis il continua son chemin pour regagner ses appartements en attendant que les derniers sacrements soient apportés à la mourante.

Ce faisant et tandis qu’il avançait lentement entre la double haie des révérences et des saluts de cour, ses yeux se posèrent sur le petit groupe formé par les deux femmes et La Porte. Il s’arrêta devant eux. Ses yeux, alors, se firent incroyablement durs :

— Madame la maréchale de Schomberg ? fit-il avec hauteur. Vous vous êtes faite fort rare, ces temps derniers. Qui vous a poussée à revenir aujourd’hui ?

Un éclair de colère traversa les yeux d’azur de celle que l’on appelait jadis l’Aurore et qui méritait toujours ce sobriquet.

— L’amour et la fidélité que je voue depuis toujours à Sa Majesté la Reine Mère. Je souhaitais la revoir…

— Vous avait-elle appelée ?

— Non, Sire !

— En ce cas, vous serez certainement plus heureuse à Nanteuil-le-Haudouin, votre belle demeure…

Avant que Marie, abasourdie, eût trouvé quoi que ce soit à répondre, Louis XIV passait à Sylvie.

— Nous aurons à vous parler, madame la duchesse de Fontsomme. Lorsque la Reine notre auguste mère aura reçu le Seigneur et ses consolations, présentez-vous dans nos appartements ! Quant à vous, monsieur de La Porte, il n’est pas bon à votre âge de parcourir une longue route au cœur de l’hiver. Vous avez hâte, je pense, de rentrer à Saumur…