— Grâce à Dieu qui lui a inspiré cette honnêteté, elle n’a pas emporté le portrait qui m’a valu tant de scènes pénibles…

— Un portrait ? souffla Sylvie.

— Celui de la Reine. Pas celle d’à présent, la mienne… celle des ferrets de diamants. Elle me l’avait donné pour me remercier et Mme d’Artagnan se donnait le ridicule d’en être jalouse ! Elle n’a jamais compris que, pour moi, cette blonde image était aussi sacrée que celle de la Vierge Marie. Elle l’avait ôtée de ma chambre pour la mettre dans la sienne et j’ai dû batailler longtemps avant d’obtenir qu’on l’accroche au moins dans le cabinet de conversation… Enfin, il a repris sa place initiale.

Cette fois, Sylvie ne rit pas et même laissa retomber le silence. En quelques mots, elle avait deviné le secret de cet homme si passionnément dévoué à ses rois : comme tant d’autres, le jeune d’Artagnan, encore cadet de M. des Essarts, avait été victime de l’éclatante beauté de sa souveraine et l’homme mûr l’était encore. Qu’il se fût marié, qu’il lui fît la cour, à elle Sylvie, qu’il eût une maîtresse ne signifiaient rien. Il portait au cœur la cicatrice d’une blessure semblable à celle qui avait atteint jadis le jeune duc de Beaufort…

— Vous savez, je crois qu’elle est gravement malade, murmura Sylvie. Les médecins la déclarent incurable.

La fugitive crispation du visage de son invité signa pour Mme de Fontsomme ce qu’elle venait de deviner ainsi que la bouffée de colère qui lui succéda :

— Les médecins sont des ânes ! Feu le roi Louis XIII le savait bien. De quoi souffre-t-elle ?

— Son sein se gangrène et elle endure mille morts avec un admirable courage. Le Roi et Monsieur se relaient à son chevet. Il arrive que le Roi couche sur le tapis de sa chambre. Elle est si désolée de les voir en cet état qu’elle compte se retirer un jour prochain au Val-de-Grâce. Seules Mme de Motteville et Mme de Beauvais, sa femme de chambre, l’accompagneront avec l’abbé de Montagu, son confesseur…

— La Beauvais est toujours là ?

— Eh oui !… Oh, je suis comme vous, je ne l’aime guère mais la justice m’oblige à reconnaître son dévouement. Les soins qu’elle donne aux plaies qui se forment en rebuteraient plus d’une et si la Reine lui a donné beaucoup, elle sait l’en remercier.

Les deux amis s’entretinrent encore pendant un moment, singulièrement du retour prochain du duc de Beaufort, mais ce fut seulement lorsqu’il allait prendre congé que d’Artagnan déclara :

— Je m’aperçois qu’en vous parlant de M. Fouquet, je ne vous ai pas nommé le gouverneur de Pignerol.

— En effet. Est-ce que je le connais ?

— Vous lui avez même sauvé l’honneur donc la vie au moment du mariage royal.

La surprise releva les sourcils de Sylvie au milieu du front.

— Vous voulez parler de M. de Saint-Mars ?

— Eh oui ! Le voilà devenu geôlier.

— Comment cela s’est-il fait ?

— Un peu grâce à moi. Depuis l’aventure de Saint-Jean-de-Luz il s’est montré si exact dans son service, si brillant même, qu’il a été nommé brigadier. Il était à la tête du peloton avec lequel j’ai arrêté M. Fouquet à Nantes. Mais depuis il s’est marié et il souhaitait quitter le service pour une fonction plus stable.

— Marié ? Avec la belle Maïtena Etcheverry ?

— Oh, mon Dieu non ! Il n’avait toujours pas fait fortune et c’est pourquoi je l’ai recommandé pour le gouvernement de Pignerol. La place est bonne du point de vue financier…

— Tout de même ! Un château fort en pleines montagnes n’est guère un séjour pour une femme ? Je suppose qu’elle vit seule quelque part ?

— Jamais de la vie ! Elle est là-bas avec lui et très contente de son sort. Le couple est très uni, et fort bien logé, d’ailleurs.

— Et elle s’accommode de cette vie ?

— Mais oui. J’ajoute que c’est une très jolie femme qui ne s’intéresse qu’à son mari et aux biens matériels. Évidemment… pas très intelligente mais on ne peut pas tout avoir.

Tous deux rirent de bon cœur, puis Sylvie redevint pensive pour murmurer :

— Quel dommage que Fouquet soit au secret ! La vue d’une jolie femme lui eût été un peu consolante.

— Je ne crois pas qu’il y serait aussi sensible qu’autrefois. Son malheur l’a beaucoup changé. Il n’aspire qu’à revoir les siens et se tourne constamment vers Dieu. Il n’espère qu’en Lui… et en la clémence du Roi !

— Il faudrait, alors, que le Roi change beaucoup…

Ils étaient arrivés dans le vestibule aux dalles miroitantes sous les lumières des chandeliers et d’Artagnan portait à ses lèvres la main que son hôtesse lui tendait quand les roues ferrées d’un carrosse ébranlèrent le silence de la rue, faisant surgir portier et laquais. Le grand portail s’ouvrit devant un véhicule couvert de boue et des chevaux écumants, autour desquels aussitôt des palefreniers s’empressèrent.

— Contentez-vous de les essuyer, je ne fais que passer ! cria une voix bien connue.

Et, poussant devant lui un jeune homme brun comme une châtaigne que Sylvie hésita à reconnaître, François de Beaufort surgit du véhicule et gagna en trois sauts le perron où Mme de Fontsomme et son invité venaient de paraître.

— Je vous le laisse deux jours et je le reprends, clama-t-il comme s’il avait l’intention de réveiller tout le quartier. Ah ! Monsieur d’Artagnan ! Serviteur ! C’est de bon augure et c’est aussi un plaisir de faire avec vous ma première rencontre parisienne. Vous n’êtes pas venu arrêter Mme de Fontsomme, au moins ?

Et de partir d’un rire tonitruant en serrant avec vigueur la main du capitaine.

— Peste, monseigneur ! Quelle force !… et quelle voix ! Songeriez-vous à quelque émeute ?

— Non, pardonnez-moi !… L’habitude de gueuler des ordres par tous les temps sur le pont d’un vaisseau.

Il se tournait vers Sylvie mais elle ne l’entendait ni ne le voyait. La mère et le fils se tenaient étroitement embrassés, trop émus pour trouver un seul mot. La joie de Sylvie était si forte qu’elle aurait pu en mourir, mais mourir heureuse, et des larmes silencieuses glissaient le long de ses joues, mouillant l’épaule de l’habit bleu qui vêtait le garçon. Les deux hommes les regardèrent un instant sans rien dire, puis :

— Il est plus grand que vous, à présent, remarqua doucement Beaufort…

C’était pure vérité. En trois ans Philippe s’était développé d’étonnante façon alors qu’il allait seulement sur ses seize ans. De tout temps destiné à être grand, il l’était devenu mais, à l’exception de la taille – et Jean de Fontsomme lui aussi était de haute stature ! – et de l’étincelant regard bleu, rien ne pouvait faire penser à son père naturel. Ses cheveux bruns traversés de mèches presque blanches, la coupe triangulaire du visage et le sourire appartenaient bien à sa mère.

— Quel beau garçon vous me rendez, François ! s’exclama-t-elle en l’écartant à bout de bras pour mieux le regarder…

— Mais je ne vous le rends pas, ma chère ! Je vous le prête seulement car nous repartons après-demain pour Toulon où j’ai des navires à réparer pour la prochaine campagne.

— Tout ce chemin pour si peu de temps ?

Il la regarda au fond des yeux, et dans ce seul regard mit tout son amour :

— Un instant de bonheur peut aider à vivre l’éternité, dit-il. Et moi je dois voir ce cuistre de Colbert qui prétend m’enlever la Marine, à cause de cette méchante affaire de Djigelli où j’ai été désobéi, sans doute à cause de l’espion qu’il a fait embarquer avec moi. Il voudrait faire de moi un… gouverneur de Guyenne, un terrien ! cracha-t-il traduisant bien le mépris du marin pour ce genre de fonction sédentaire. Mais moi je veux voir le Roi. C’est lui qui m’a donné mon commandement. Pas son Colbert que Dieu damne ! Et je vais faire en sorte qu’il me le laisse ! À vous revoir, capitaine ! Ma chère Sylvie…

Avant que celle-ci ait pu articuler un mot pour le retenir, il avait effleuré sa joue de sa moustache et bondi dans son carrosse en criant « Touche ! » au cocher. En un instant la cour se trouva vide, d’Artagnan ayant sauté sur son cheval pour emboîter le pas à Beaufort. Sylvie, alors, voulut entraîner son fils mais il était déjà dans les bras de Jeannette dont il ne sortit que pour faire face à la totalité des serviteurs de sa maison, réunis en hâte par un Berquin qui reniflait trop fort pour que sa majesté habituelle n’en souffrît pas. Il s’avança alors vers son jeune maître :

— Les gens de monsieur le duc tiennent à honneur de le saluer avec une grande joie. C’est un grand jour… ou plutôt une belle nuit qui le ramène chez lui !

Presque aussi ému que lui, Philippe serra ses mains, embrassa Javotte et eut un mot gentil pour chacun de ces gens dont presque tous le connaissaient depuis toujours.

— À présent, fit-il avec un grand sourire, j’aimerais manger quelque chose et surtout boire un peu de bon vin. Nous avons relayé pour la dernière fois à Melun et je suis gelé !

On s’empressa à le servir. Cette nuit-là, Sylvie ne dormit pas. Bien après qu’elle eut convaincu Philippe d’aller prendre quelque repos dans la chambre préparée pour lui depuis des semaines et où il avait suffi d’allumer feu et chandelles, elle resta pelotonnée avec Jeannette au coin de la cheminée de sa chambre, échangeant avec cette amie de toujours les impressions laissées par le retour de l’enfant qu’elles aimaient toutes deux. Elles étaient également frappées par le changement survenu en lui parce que, dans leur cœur, Philippe était toujours le petit garçon confié un jour au seul homme qui puisse le protéger efficacement du mortel danger représenté par Saint-Rémy. Et elles retrouvaient un jeune homme à la voix différente, portant à sa lèvre supérieure un mince trait d’ombre annonçant la moustache.