— Cette enfant ne respire pas ! déclara d’Aquin, le médecin du Roi qui s’en empara, l’emporta dans la pièce voisine où un coussin était préparé devant le feu pour les premiers soins. D’un doigt expert, il débarrassa le nez et la bouche minuscules des « humeurs visqueuses et gluantes » qui les obstruaient puis, prenant l’enfant par les pieds, il claqua ses petites fesses jusqu’à ce qu’elle pousse son premier cri. Mais, remise droite, elle n’en demeura pas moins d’une couleur aussi peu orthodoxe que possible.
— Ce n’est rien, assura le médecin à l’intention du Roi qui l’avait suivi. Un effet d’asphyxie. Le sang privé d’air s’est figé et a noirci. Dans quelques jours il n’y paraîtra plus…
— Si vous le dites…
En dépit du grand crédit qu’il accordait à la médecine, le ton du Roi n’était guère aimable et d’Aquin détourna les yeux pour éviter le sombre éclair de ceux du maître. Pourtant, il s’en tint à sa version de l’événement et Louis XIV n’insista pas. D’ailleurs, ni l’un ni l’autre ne pensaient qu’un enfant ainsi fait pût vivre longtemps et, le jour même, sa nourrice flanquée du parrain et de la marraine – le prince de Condé et Madame – la portait à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, la paroisse royale, pour y être baptisée du double nom de Marie-Anne. Jamais on ne vit bébé recevoir l’eau lustrale si prodigieusement enveloppé : le béguin de dentelles qui cachait à demi sa petite figure foncée et la pénombre de l’église dissimulèrent assez bien son étrange couleur sur laquelle déjà glosaient les plus bavards parmi ceux qui avaient assisté à l’événement. On parla même d’un « petit monstre noir et velu » !
On n’eut pas beaucoup le temps de se perdre en conjectures car, peu après la délivrance, l’état de la Reine inspira les plus vives inquiétudes. Les convulsions recommençaient, au point que le Roi s’établit dans la chambre même de celle que l’on considéra aussitôt comme mourante. Il envoya distribuer de l’argent aux pauvres et fit des vœux pour le rétablissement d’une épouse si douce et si aimante. Voyant qu’elle s’affaiblissait encore, il ordonna qu’on lui porte le viatique…
— N’est-ce pas un peu tôt, Sire ? osa demander Sylvie qui ne savait plus que penser de tout ce dont elle venait d’être témoin.
— Non. Il est à craindre que Dieu n’ait envoyé cette rude épreuve que pour en délivrer rapidement sa mère.
— Il est certain, dit Anne d’Autriche qui ne quittait plus sa belle-fille elle non plus, qu’il faut souhaiter beaucoup plus ardemment voir la Reine vivre dans le Ciel que sur la terre…
Or, Marie-Thérèse souffrait sans doute mais n’était pas le moins du monde inconsciente. Elle gémit :
— Je veux bien communier mais non pas mourir !…
On la convainquit, avec une hâte que d’aucuns jugèrent fâcheuse, que c’était la meilleure chose à faire et qu’il y avait urgence. Sylvie pour sa part trouvait un peu suspecte cette grande hâte d’administrer la jeune femme. C’était comme si l’on essayait de forcer la main de Dieu en l’engageant à rappeler à lui dans les plus brefs délais quelqu’un qui venait de décevoir si étrangement. Cette fois, elle se garda bien de donner son opinion et se joignit à la cérémonie que l’on venait de décider : en grande pompe, le Roi, sa mère et toute la Cour portant des centaines de cierges et de torches allèrent accueillir le saint sacrement que Marie-Thérèse, qui fit effort pour se soulever, accueillit avec sa douceur et sa piété habituelles. Elle semblait résignée à ce sort dont elle ne voulait pas et qui déchaînait déjà les prières dans toutes les églises de Paris.
— Je suis bien consolée d’avoir reçu Notre Seigneur, soupira-t-elle. Je ne regrette la vie qu’à cause du Roi et de cette femme, ajouta-t-elle en désignant sa belle-mère.
Puis elle attendit une mort qui ne semblait pas autrement pressée de la rejoindre… Cependant, alors qu’une fois de plus elle veillait sa jeune reine en compagnie de Molina, Mme de Fontsomme fut avertie qu’une dame demandait à lui parler à la porte du Louvre. Elle s’enveloppa d’une mante – le temps était affreux, froid et pluvieux comme si l’hiver était déjà là –, descendit et, sortant du palais, vit une voiture arrêtée d’où, à sa vue, une femme déjà âgée et toute vêtue de noir, sortit aussitôt. Elle reconnut Mme Fouquet, la mère de son malheureux ami et la seule qui eût été épargnée par les ordres d’exil, à cause d’une haute piété confinant à la sainteté. Celle-ci lui mit un paquet dans les mains après l’avoir remerciée d’être venue jusqu’à elle :
— Vous savez, dit-elle, que j’ai de grandes connaissances des plantes, des élixirs et de toutes choses servant à adoucir le sort des chrétiens. On m’a décrit les souffrances de notre reine et j’ai composé pour elle un emplâtre à appliquer de la façon que j’ai écrite sur ce papier. Je suis certaine qu’avec l’aide de Dieu, elle en ressentira grand bien.
— De toute façon, dit Sylvie, nous ne risquons rien à essayer puisque les médecins assurent qu’elle est perdue…
— Je sais. On dit même, ajouta-t-elle avec une amertume dont elle ne fut pas maîtresse, que le Roi fait déjà préparer ses habits de deuil. En vérité, je crains qu’il n’ignore tout de la pitié…
Ayant dit, elle remonta vivement dans sa voiture et s’éloigna. Sylvie regarda l’attelage disparaître dans une rafale de pluie puis se hâta de regagner les appartements royaux où elle alla droit chez la Reine Mère. Elle ne pouvait, en effet, prendre sous sa seule responsabilité d’appliquer à Marie-Thérèse quelque remède que ce soit.
Anne d’Autriche se montra émue du geste de Mme Fouquet pour qui elle avait toujours éprouvé de l’amitié :
— Pauvre femme ! soupira-t-elle. À la veille de perdre peut-être son fils, elle pense d’abord à sa reine ! Je l’en remercierai, mais il convient d’essayer tout de suite cet emplâtre : au point où en est ma fille, nous ne risquons rien…
Et le miracle se produisit. Le 19 novembre, Marie-Thérèse était complètement hors de danger et retrouvait même ses forces avec une étonnante rapidité.
— Mon fils, dit alors la Reine Mère, ne conviendrait-il pas de montrer quelque gratitude à Mme Fouquet ?
La réponse vint, cinglante, horrifiante pour Sylvie :
— Puisqu’elle connaissait le moyen de sauver la Reine, il eût été criminel à cette femme de ne pas le faire connaître. À présent, si elle a cru obtenir ainsi des droits à mon indulgence pour son fils, elle se trompe. Si les juges le condamnent à mort, je le laisserai exécuter !… Qu’y a-t-il, madame de Fontsomme ? Vous semblez troublée.
Elle plongea dans une profonde révérence qui lui permit de dissimuler son visage.
— Je l’avoue, Sire ! Je pensais que la joie de voir Sa Majesté la Reine sauve ne laisserait place chez le Roi à aucun autre sentiment…
Il y eut un silence si lourd qu’elle n’osa même pas relever la tête, s’attendant à être frappée par la foudre.
— Eh bien, vous vous trompiez, dit sèchement Louis XIV, et il passa son chemin pour s’en aller prendre des nouvelles de La Vallière dont la grossesse se passait tout à fait normalement. Mais la satisfaction qu’il en ressentait ne lui faisait pas oublier l’étrange petite princesse que le Ciel venait de lui envoyer… Il fut vite évident qu’elle était bien constituée, ne demandait qu’à vivre et que sa peau ne serait jamais blanche. En dehors des femmes qui s’en occupaient et à qui un ordre du Roi scellait les lèvres, nul n’était autorisé à l’approcher, pas même sa mère, sous le prétexte d’une maladie en voie d’évolution. Jusqu’à ce jour de décembre où Louis XIV convoqua la duchesse de Fontsomme et la reçut tard le soir, non dans son cabinet mais dans sa chambre et toutes portes closes.
— Nous avons une mission délicate à vous confier, duchesse, une mission qui exige le secret le plus absolu parce qu’elle relève de celui de l’État, mais nous vous savons discrète et dévouée à votre reine comme, nous voulons l’espérer, à votre roi.
— Je suis la servante de Leurs Majestés.
— Bien. Ce soir, à minuit, vous entrerez dans la chambre de… cette enfant qui nous est née voici peu. Vous y trouverez Molina qui vous la remettra. Vous gagnerez la sortie du palais où une voiture vous attendra. Nous ferons en sorte que vous ne rencontriez personne. Le cocher a déjà reçu ses ordres. C’est, lui aussi, quelqu’un de toute confiance…
Si elle fut surprise de ce qu’elle entendait, Sylvie se garda bien d’en montrer quoi que ce soit. Elle commençait à savoir que, s’il pleurait volontiers sous l’impulsion d’une sensibilité à fleur de peau, le Roi appréciait peu les émotions des autres et, ce soir, son visage était de marbre.
— Où dois-je conduire… la princesse ?
— Oubliez ce titre ! Quant à votre destination, le cocher la connaît et c’est suffisant. Il vous conduira dans une maison où vous remettrez l’enfant à la femme que vous rencontrerez ainsi que le coffre qui voyagera avec vous. Ensuite vous rentrerez chez vous. La Reine n’aura pas besoin de vous avant demain matin… où la nouvelle de la mort de notre fille Marie-Anne sera connue de tous.
Elle étouffa un cri :
— La mort, Sire ?
— Apparente, madame ! Sinon, inutile de vous priver d’une nuit de sommeil ! Soyez sans crainte, l’enfant de la Reine vivra cachée ; elle sera bien soignée jusqu’à ce qu’il soit possible de la confier à un couvent. Vous voyez, nous ne souhaitons mettre en péril ni son âme ni la nôtre.
— Puis-je poser encore une question, Sire ?
L’ombre d’un sourire glissa sous la fine moustache de Louis XIV.
— Pour une grande dame qui sait pourtant bien que l’on ne questionne pas le Roi, il nous semble que vous ne vous en privez guère depuis un instant. Cela dit, posez votre question.
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