— Quelle idée !

— Pourquoi le ferait-il ? Quand un amant écrit à sa mai…

La gifle coupa le mot en deux. Ce n’était pas Sylvie, trop blessée par ce qu’elle venait d’entendre, qui l’avait appliquée, mais Perceval qui n’y était pas allé de main morte : la joue délicate de Marie s’empourpra.

— Tu me prends pour quoi ? gronda-t-il. Un entremetteur ? Je suis le chevalier de Raguenel et cela oblige, ma fille ! Quant à l’insulte que tu viens d’infliger à ta mère, tu vas lui en demander pardon ! À genoux !

Ses doigts maigres, durs comme fer, avaient saisi le mince poignet pour contraindre Marie. Sylvie s’interposa :

— Non, je vous en prie ! Laissez-la. Que signifierait un pardon obtenu par force ? J’aimerais mieux apprendre d’où Marie tire cette connaissance toute nouvelle de ce qu’elle croit être ma vie intime.

— Tu as entendu ? Réponds ! intima Raguenel qui avait relâché sa pression mais pas le poignet.

Marie haussa des épaules désabusées :

— Je ne dis pas que ma mère soit toujours proche de M. de Beaufort mais qu’elle l’a été… il y a longtemps sans doute, et qu’entre eux l’amour n’est pas mort !

— Cela ne répond pas à ma question. Qui as-tu écouté ?

Marie eut un geste vague :

— Des familiers des Tuileries ou de Saint-Cloud qui savent beaucoup de choses… Ils n’y voient pas de mal. Au contraire, on admire…

— Qui ?

— Vous me faites mal !

— Je te ferai encore plus mal quoi qu’en dise ta mère si tu ne parles pas. Pour la dernière fois : qui ?

— Le comte de Guiche… le chevalier de Lorraine… le marquis de Vardes…

Perceval éclata d’un rire qui ne présageait rien de bon :

— L’amant de Madame, le mignon de Monsieur et le complice de Mme de Soissons dans la vilaine affaire de la fausse lettre espagnole ! Tu choisis bien tes amis ! Félicitations ! Tu préfères écouter ces langues de vipère, des gamins malfaisants qui n’ont jamais rien fait de leur noblesse sinon la traîner dans les alcôves ?… Et je croyais que tu nous aimais !

Il la lâcha si rudement qu’elle alla tomber dans le fauteuil laissé libre par sa mère où elle éclata en sanglots.

Sylvie étendit alors sa main sur elle en regardant Perceval dans les yeux pour l’empêcher de poursuivre. Pendant quelques instants elle la regarda pleurer. Ce fut seulement quand Marie retrouva un peu de calme que sa mère dit :

— Qu’elle vous aime toujours, vous, cela ne fait aucun doute car elle n’a aucune raison de vous en vouloir. Il n’en va pas de même pour moi. Vous savez bien qu’elle aime M. de Beaufort et elle me croit sa rivale !

— Ne l’êtes-vous pas ? hoqueta Marie.

— Je ne l’ai jamais été et ne le serai jamais, Marie ! Je sais que tu l’aimes. Plus sans doute que je ne le pensais. Lorsque tu le déclarais haut et fort, j’imaginais un de ces emballements comme il arrive souvent à quinze ans…

— Une fois donné, un cœur comme le mien ne se reprend pas.

— Il me faut bien l’admettre. Alors, écoute ce que je vais te dire : si M. de Beaufort venait un jour me demander ta main, je la lui accorderais sans l’ombre d’une hésitation.

— Parce que vous savez très bien qu’il ne le fera jamais ! clama Marie qui s’effondra de nouveau dans un abîme de larmes. Mais Sylvie n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Le pas d’un cheval s’était fait entendre dans la cour et Pierrot vint annoncer un messager de la Reine.

À sa grande surprise, ce fut Nabo qui mit genou en terre devant Sylvie. Pour ne pas soulever la curiosité sur son passage, il avait enveloppé sa tunique chamarrée d’un grand manteau de cheval et remplacé son turban par un chapeau noir à larges bords qu’il ôta en entrant, découvrant une toison courte et frisée comme celle d’un mouton karakul.

— La Reine est malade et malheureuse. Elle a besoin de son amie, dit-il.

Comme toujours avec Sylvie, il s’exprimait en espagnol. Avant de l’offrir à Marie-Thérèse, Beaufort avait veillé à ce qu’il apprît cette langue qui lui était devenue naturelle. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir plus que des notions de français.

— Qui t’envoie ?

— La dame de Motteville. Elle est venue ce soir…

— Où sont les autres ? Mme de Béthune ? Mme de Montausier ?

— Béthune fatiguée partie se coucher. La grande dame allée souper chez la favorite…

— Qui t’a donné mon adresse ?

— Motteville.

Bien sûr ! Il n’y avait plus qu’à rejoindre le Louvre pour une durée indéterminée ! Avec un soupir de lassitude, Sylvie renvoya le jeune Noir en ajoutant qu’elle le suivait, appela Pierrot pour qu’il fasse préparer sa voiture et, enfin, se tourna vers sa fille.

— Si tu n’es pas obligée de rentrer trop tôt, reste ici comme je le désirais tellement. Cela te fera le plus grand bien…

— Oh rien ne me presse ! Madame a ses vapeurs : elle s’est enfermée avec sa chère Mme de La Fayette[68] et la princesse de Monaco. Quant aux filles d’honneur qui restent, elles auraient plutôt tendance à m’agacer…

En parlant de celles qui « restaient », Marie faisait allusion au fait qu’elle avait perdu les compagnes qu’elle aimait : Montalais exilée depuis l’affaire de la lettre espagnole était retournée voir couler la Loire ; quant à Tonnay-Charente, après la mort de son fiancé, le marquis de Noirmoutiers, tué au côté du duc d’Antin dans un de ces duels stupides qui ressemblaient à des batailles rangées, elle avait épousé par amour le frère du duc défunt, le marquis de Montespan, vaillant soldat plus riche d’ancêtres que d’écus et avec qui elle menait une vie passionnée mais difficile.

— Essayez de la garder cette nuit, Parrain, murmura Sylvie en embrassant Perceval. Je n’aime pas beaucoup qu’elle coure la ville après la tombée du jour. Même en voiture…

Il la rassura d’une pression de main et elle partit sans paraître s’occuper davantage de sa fille. Elle savait maintenant à quoi s’en tenir sur son étrange comportement et toute tentative de rapprochement dans l’état de crise où Marie se trouvait ne ferait qu’aggraver les choses. Il fallait se contenter d’espérer en l’éloquence et la sagesse du cher Perceval.

Au Louvre la situation était pire qu’elle ne le craignait. Elle pensait trouver Marie-Thérèse aux prises avec l’une des multiples indigestions que lui valaient son abus du chocolat et son goût trop prononcé pour les plats fortement aillés, et c’est effectivement ce qui s’était produit. L’odeur aigre qui emplissait la chambre et les servantes occupées à nettoyer les tapis en attestaient mais, en outre, la Reine noyée dans ses cheveux, ses larmes et ses draps froissés piquait une crise nerveuse que Molina et sa fille semblaient incapables de maîtriser. Le corps de la malheureuse, avec son ventre énorme qu’elle tendait par instants vers le ciel de lit en s’arc-boutant sur ses talons, était la proie de secousses convulsives que les femmes rassemblées dans sa chambre regardaient avec épouvante en se signant et en marmottant des prières affolées. Que dirait le Roi s’il s’avérait que la reine de France était possédée du démon ? On n’osait même pas appeler les médecins !

Or, Sylvie se souvint du cas analogue d’une femme près du terme de sa grossesse, qu’une espèce de rebouteux des environs de Fontsomme avait réussi à calmer. Elle ordonna à Molina de préparer un bain tiède et d’envoyer chercher un peu d’armoise chez un apothicaire pour en faire une tisane, puis elle demanda à Mme de Motteville qui était restée là et la reçut avec un soulagement visible, de vider la chambre de ceux qui n’avaient rien à y faire et de poster des gardes à la porte.

Dans la nuit, la crise s’apaisa et la Reine put reposer en paix, Sylvie aussi, pour qui l’on dressa un lit dans l’une des chambres de l’appartement royal où elle allait d’ailleurs rester jusqu’à l’accouchement, la Reine poussant des plaintes à fendre l’âme dès qu’elle ne la voyait plus. Il est vrai qu’elle allait avoir à subir bien des douleurs dans les jours à venir.

Dès le lendemain, les médecins assemblés par le Roi autour du lit de sa femme diagnostiquèrent doctement une « fièvre tierce », ce qui était à la portée du premier venu, la Reine faisant visiblement de la température ; en outre, elle se plaignait de violentes douleurs aux jambes. On lui appliqua donc le grand remède habituel, c’est-à-dire la saignée, avec la libéralité coutumière. En peu de jours, la pauvre Marie-Thérèse fut délestée d’une partie appréciable de son sang espagnol. Bientôt, elle eut de grandes douleurs aux jambes et l’accoucheur François Boucher se montra soucieux :

— Je crains que la Reine n’atteigne pas le terme prévu à Noël, confia-t-il au Roi. Mieux vaudrait se tenir prêts à un accouchement prématuré…

On prit aussitôt les dispositions nécessaires. Selon l’habitude, le lit de travail que l’on accrochait, dès le début de la grossesse, au plafond de la chambre de parade, fut descendu, débarrassé des housses qui le protégeaient – surtout durant les déplacements où l’on ne manquait pas de l’emporter ! – et on le mit sous une sorte de tente autour de laquelle on pouvait circuler pour les besoins du service sans trop déranger la parturiente. Puis on installa les instruments de chirurgie sous un autre pavillon, plus petit. Au moment de l’arrivée de l’enfant on écartait les rideaux afin que les princes, princesses et autres hauts personnages rassemblés dans la vaste pièce pussent ne rien perdre du spectacle et attestent, le cas échéant, qu’il n’y avait pas eu substitution d’enfant.

Ces précautions étaient sages : à l’aube du dimanche 16 novembre, la Reine qui, depuis plusieurs jours, subissait des contractions épisodiques entra dans les grandes douleurs. On la transporta dans la chambre de parade où le Roi vint rejoindre la Reine Mère qui depuis plusieurs jours passait le plus clair de son temps au chevet de sa belle-fille, oubliant ses propres douleurs pour tenter de la réconforter. Un par un, les autres membres de la famille et les grands du royaume prirent place autour d’eux. Enfin, une demi-heure avant midi, recrue de souffrance et de fatigue, Marie-Thérèse poussa un long gémissement et donna le jour à une petite fille dont l’aspect surprit tout le monde : plus petite que la moyenne des bébés, ce qui n’était guère surprenant puisqu’elle arrivait avec un bon mois d’avance, elle n’était pas rouge comme d’habitude mais d’un violet presque noir qui impressionna beaucoup les assistants, et le Roi plus encore que les autres.