— Je n’écoute pas aux portes, mademoiselle, et mes informations sont d’un ordre plus subtil. En outre… je souhaite être mieux connu de votre compagne…
— Elle vous connaîtra bien assez tôt ! Venez, Marie…
— Quelle pécore ! Il faudra qu’elle en rabatte le jour où j’irai vous demander, monsieur le tuteur, la main de votre pupille !
— Vous voulez épouser Marie ?… À propos, je suis le chevalier Perceval de Raguenel. Autant que vous sachiez mon nom.
— Vous avez raison, cela peut servir. Mais dites-moi un peu pourquoi je n’épouserais pas ? Elle est ravissante et c’est un parti magnifique ?
— Et vous, êtes-vous aussi un parti magnifique ?
Le jeune homme eut le curieux sourire qui lui plissait toute la figure et cependant lui donnait beaucoup de charme :
— Je ne dirais pas cela. Mon père, le comte de Lauzun, est plus riche d’ancêtres que de ducats… mais vous pouvez être certain que je ferai mon chemin. Le Roi m’aime bien parce que je l’amuse.
— Je croyais qu’il était question de mariage avec l’une des filles de Mme de Nemours ?
— Impossibilité majeure à cela, mon cher. Si j’épousais l’une, l’autre m’arracherait les yeux et sans doute aussi ceux de l’heureuse élue. Non, grâce à Dieu, ces deux folles et leur mère sont parties exercer leurs ravages en Savoie… et j’espère bien n’en plus entendre parler. À bientôt, monsieur le chevalier… moi je vais aux nouvelles !
Dans le cabinet du Roi, la conversation était moins tournée vers le badinage. En entrant, Louis XIV avait gagné son fauteuil derrière la lourde table où portefeuilles ouverts, classeurs et liasses de papiers attestaient qu’il ne s’agissait pas là d’un vain ornement, puis désigné un siège à Sylvie, Beaufort et l’abbé restant debout, de chaque côté.
— Racontez-moi ce qui s’est passé, ordonna-t-il en se carrant dans le haut fauteuil de chêne et de cuir clouté.
Avec plus de clarté que l’on en pouvait attendre de son émotion, M. de Résigny retraça la scène dont il avait été le témoin : les enfants occupés à leur cueillette, puis les cavaliers tellement sûrs d’eux-mêmes qu’aucun n’avait songé à se masquer, l’enlèvement du petit duc et enfin la phrase dédaigneusement lancée au précepteur éperdu. Quand il eut terminé, le Roi garda le silence un instant, puis :
— Cet homme a dit : « les amis de M. Colbert » ? Qui sous-entendait-il ? En auriez-vous quelque idée, duchesse ?
— Oui, Sire. Il s’agirait d’un certain Fulgent de Saint-Rémy, débarqué voici quelque temps de l’île Saint-Christophe et qui, se prétendant le frère aîné de feu mon époux, réclamait sa part d’héritage… sans d’ailleurs avancer aucune preuve.
— Un frère aîné ? Le maréchal de Fontsomme se serait-il marié deux fois ?
— Pas vraiment, mais il aurait signé une promesse de mariage à une jeune fille au cas où elle attendrait un enfant avant de partir pour la guerre. Elle s’est retrouvée enceinte, le père qui la destinait à un autre s’en est aperçu et l’a jetée dans un couvent dont elle s’est échappée à la fois pour sauver l’enfant à venir et suivre le seul ami qu’elle eût. Ils se sont embarqués pour les îles et l’enfant – ce Saint-Rémy – serait né sur le bateau. Il prétend pouvoir produire la promesse de mariage et s’est dit plus ou moins protégé par M. Colbert…
— Comment avez-vous traité ses prétentions ?
— Il m’est apparu assez misérable et je lui ai donné quelque argent…
— Vous avez eu tort. Ce genre de personnage se jette dans la rue sans explications…
— Je sais, Sire, mais il m’a aussi fait peur, je l’avoue, surtout quand il a dit qu’au cas où il arriverait quelque chose à mon fils – le dernier duc ! –, il ferait valoir ses prétentions devant le Parlement et le juge d’Armes du Roi. Et mon fils vient d’être enlevé…
— Il fallait appeler le guet, madame !… ou bien cet homme possède-t-il quelque moyen d’avoir barre sur vous ? Je ne vois pas bien ce que cela pourrait être car votre vie est limpide, mais les maîtres chanteurs sont pleins d’imagination…
Sylvie réprima un tressaillement : la main de Beaufort venait de se poser, légère puis ferme, sur son épaule comme pour l’engager à la prudence. Sous cette chaude pression, elle éprouva un étrange réconfort parce que cela voulait dire qu’il était prêt à tout pour sauver l’enfant dont il savait mieux que personne de qui il était le fils. Même s’il devait affronter ce jeune homme couronné qu’il avait tout autant de raisons d’aimer.
— Pas à ma connaissance, Sire, mais peut-être faudrait-il demander à M. Colbert ce que je lui ai fait pour qu’il s’en prenne à moi avec tant de cruauté ?
— Je ne crois pas qu’il ait la moindre raison de s’en prendre à vous en particulier, duchesse, ou de vous reprocher quoi que ce soit… sinon peut-être une trop grande amitié pour ce Fouquet que nous venons d’arrêter. Mais de là à de telles actions…
— Les amis de M. Fouquet sont fort maltraités ces temps derniers : exil, prison et j’en passe. M. Colbert donne libre cours à sa haine, jusqu’à fouiller lui-même, au mépris des lois, les papiers intimes de l’ancien Surintendant… même les lettres de femmes. Or, n’ayant jamais écrit à M. Fouquet, je ne crois pas qu’il en ait trouvé de moi…
— Un instant, madame ! On dirait que vous trouvez là belle occasion de faire le procès d’un serviteur qui m’est précieux. Il est possible qu’il outrepasse ses droits mais c’est par zèle pour la couronne et non par je ne sais quelle haine !
— Sire, coupa Beaufort, à qui Votre Majesté veut-elle faire croire cela ? Le monde entier sait que Colbert exècre Fouquet, mais le Roi ne nous fait pas l’honneur de nous recevoir pour en discuter. Seulement pour tenter de savoir ce qu’il advient d’un enfant innocent, du fils d’un serviteur encore plus fidèle que ne le sera jamais M. Colbert…
Le regard royal se chargea d’éclairs :
— À votre place, monsieur le duc, je ne rappellerais pas trop que vous étiez aussi fort ami du prisonnier…
— Nous travaillions ensemble à la défense des côtes de France, à l’amélioration de la Marine, donc au service de Votre Majesté mais, en dehors de cela, Sire, le Roi qui connaît Mme la duchesse de Fontsomme depuis toujours, et qui me connaît moi depuis longtemps, n’ignore pas que nous avons le même défaut, elle et moi : quand nous donnons notre amitié, nous gardons fidélité dans la mauvaise fortune comme dans la bonne sans que cela fasse de nous, pour autant, des conspirateurs. La justice du Roi nous est aussi sacrée que sa personne.
Les yeux de Louis XIV allèrent de l’un à l’autre : de cette femme si charmante et si digne à cette espèce de héros de roman qu’il avait cent fois maudit pendant la Fronde sans se défendre de l’admirer.
— Monsieur de Gesvres ! appela-t-il.
Le capitaine des gardes apparut aussitôt :
— M. Colbert est au château ?
— Oui, Sire… du moins je le crois !
— Qu’il vienne sur l’heure !
Le Roi se leva et alla vers l’une des fenêtres de son cabinet donnant sur le jardin de Diane. L’automne en son début dorait les feuillages et semblait donner aux fleurs sur le point de mourir plus d’éclat encore qu’au cœur de l’été sous le ciel adouci. Le silence s’établit sur la grande pièce. Un silence qui ne dura guère. Mis sans doute au courant de ce qui s’était passé au sortir de la messe, Colbert s’était rapproché de l’appartement royal et le marquis de Gesvres n’eut pas à le chercher bien loin. Peu de minutes s’écoulèrent avant qu’il ne fît son entrée, un portefeuille sous le bras comme d’habitude : il semblait en effet ne pouvoir se déplacer sans cet accessoire qui mettait l’accent sur sa passion du travail tout en lui donnant une contenance. Il faut ajouter que ledit portefeuille était souvent bourré de papiers…
Celui que Mme de Sévigné appellerait bientôt « le Nord » était alors un homme de quarante-deux ans, grand et assez corpulent. Avec son visage aux traits pleins, ses yeux, sa moustache et ses cheveux noirs, coupés assez courts, Jean-Baptiste Colbert n’inspirait pas la sympathie, plutôt une sorte de crainte larvée tant on devinait en lui un homme aussi redoutable, aussi impitoyable que l’avait été Richelieu. Cependant, il convenait de ne pas se tromper sur son aspect monolithique : il cachait une vaste intelligence qui eût été géniale avec plus de sensibilité et de finesse, mais Colbert, extrêmement ambitieux et avide de pouvoir comme de richesse, laissait paraître sur sa physionomie une farouche détermination à déblayer sans douceur les obstacles dressés sur sa route et la satisfaction intime de sa cruelle victoire contre Fouquet.
En entrant, il salua comme il convenait le Roi, la duchesse et les deux autres personnages présents, non sans qu’à la vue de Beaufort un bref éclair se fût allumé dans son œil sombre.
— Monsieur Colbert, dit Louis XIV, je vous ai fait mander pour que vous entendiez l’étrange récit que vient de me faire M. l’abbé de Résigny que voici. J’ajoute pour être plus clair que l’abbé est le précepteur du jeune duc de Fontsomme.
Il fallut bien que le malheureux se résigne à répéter ce qu’il avait vu et entendu. Sylvie s’attendait à le voir s’écrouler sous le noir regard de l’intendant des Finances mais, bien qu’il fréquentât les grands capitaines uniquement chez Tite-Live et les étoiles plus volontiers que les ministres, le petit abbé était de bonne race et ce fut avec une grande dignité qu’il redit la phrase accusatrice des malandrins.
— Quelle explication pouvez-vous donner à ceci, monsieur Colbert ? fit le Roi d’un ton négligent.
— Aucune, Sire. Mme la duchesse de Fontsomme qui ne me connaît pas ne m’a jamais rien fait et je n’ai pas l’habitude de m’attaquer aux enfants…
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