Pour compenser, Gilles se mit à rire.
— Cet homme a raison, Tim ! Ça ne sert à rien. Même dans une démocratie, il y a des passe-droits ! C’est égal, ajouta-t-il en se tournant vers le milicien, ça doit être au moins des messieurs du Congrès pour avoir de tels laissez-passer ? Vous savez où ils vont ?
Heureux de cette aide inattendue, l’homme sourit largement à Gilles puis cracha par terre avec majesté.
— Du Congrès ? Pensez-vous ! L’un est Josué Smith, un gros fermier bien connu dans la région, l’autre un sien cousin venu d’Albany. Ils sont attendus à deux milles d’ici, à Long Grove chez Pendleton, le beau-frère de Smith !… Paraît que c’est grave !
Le milicien s’éloigna, laissant les deux amis seuls face au fleuve qui semblait les narguer. Le bac était déjà presque arrivé de l’autre côté.
— Il faut passer ! gronda Gilles entre ses dents.
— Sans le bac, c’est impossible avec les chevaux. Je ne vois plus qu’une solution.
— Laquelle ?
— Attendre que la nuit soit assez avancée pour qu’il n’y ait plus grand monde de bien éveillé et voler le bac.
— À condition qu’il revienne, ce que je ne crois pas : le passeur habite en face. Il a dû être ravi d’être « obligé » de rentrer chez lui !
Le calme de Gilles commençait à l’abandonner.
— Alors il faut aller plus loin, trouver un autre bac ! Après tout tu m’as parlé d’un gué où l’Anglais est obligé de passer ? L’important c’est d’y être avant lui…
— À partir d’ici le fleuve s’élargit considérablement. Il faudrait descendre jusqu’à Tappan pour prendre le bac de Dobbs Ferry puis remonter jusqu’à Crotton River.
Le retour fut morose malgré le grand sourire de Mrs Sullivan qui, un moment, avait craint que le « beau jeune homme » ne partît vulgairement sans payer.
— Le souper sera prêt dans un instant, leur annonça-t-elle gaiement. Je crois, sans me vanter, que vous en serez contents. Et ensuite, on vous préparera une bonne chambre. Ma maison est modeste mais mes chambres ne manquent de rien… à moins que ces messieurs ne soient pressés de continuer leur voyage et ne veuillent passer l’eau après souper !
— Nous sommes très pressés, en effet, fit Gilles mais ce n’est pas bien de vous moquer de nous, madame. Vous savez bien que personne ne passera l’eau cette nuit.
— Je ne me moque pas de vous ! Je sais que vous êtes pressés : vous avez passé la journée à surveiller le bac et quand il part avec d’autres gens vous vous précipitez dessus comme des furieux ! N’empêche que vous pouvez passer quand même : j’ai une barque.
Elle sortait des assiettes d’étain d’un vaisselier et les disposait sur une table ronde. Gilles poussa un soupir désolé : « Une barque est insuffisante pour passer des chevaux et nous ne pouvons nous en séparer. »
L’aubergiste se mit à rire.
— Pour vos chevaux, je vous dirai que, si j’ai une barque, j’ai aussi un fils qui est maréchal-ferrant et qui loue des chevaux au village qui est de l’autre côté du fleuve. Vous n’avez qu’à me laisser vos bêtes et, en échange, je vous donne un mot d’écrit pour Nat qui vous en donnera deux autres, toutes fraîches. Vous n’aurez qu’à les lui rapporter en venant reprendre les vôtres ici. Oh !… oh !… jeune homme !… Quelle hardiesse !…
Enthousiasmé, Gilles venait en effet de prendre la veuve dans ses bras et lui plaquait deux baisers sonores sur les joues avec une reconnaissance qui était infiniment plus réelle que l’indignation de sa victime. Rajeunie de dix ans du coup, celle-ci se précipita dans sa resserre dans un grand envol de jupons pour en tirer ses meilleures confitures.
Assis à la table, les deux coudes posés dessus, Tim considéra son ami avec admiration.
— Ça vous crée parfois de sérieux ennuis de plaire aux femmes mais il faut avouer qu’il y a des moments où c’est bougrement utile !…
L’auberge n’avait pas d’autres voyageurs ce soir-là. Le souper que présida gracieusement Mrs Sullivan fut des plus gais. On entendit la fin de l’histoire du héros de Monmouth Courthouse et de sa tendre moitié, Gilles parla de sa Bretagne et Tim de son voyage à Paris et, pour finir, on porta des toasts à la santé du général Washington avec le meilleur bourbon de feu Sullivan. Enfin aux approches de neuf heures du soir, on se prépara au départ.
Tandis que les deux garçons vérifiaient leurs armes, Mrs Sullivan, qui avait disparu, revint portant une veste sans manches en gros drap doublé de peau de mouton qu’elle posa tout à coup sur les épaules de Gilles.
— Elle appartenait à feu mon mari, dit-elle avec un sourire un peu humide. Il n’en a plus besoin, le pauvre, et vous, vous n’avez pas grand-chose sur le dos…
— Vous êtes la meilleure des femmes, Mrs Sullivan, fit Gilles, ému. Je reviendrai vous voir avec joie.
Il l’embrassa de nouveau, comme il eût embrassé Rozenn ou sa mère en admettant que celle-ci l’eût permis. Puis après que Tim eut serré vigoureusement les mains de leur hôtesse, les deux garçons s’enfoncèrent dans la nuit jusqu’au petit hangar à bateau qu’on leur avait indiqué.
Cinq minutes plus tard, tous deux ramaient en direction de l’autre rive où, dans la nuit, brillaient quelques lumières.
Le courant était fort mais le temps s’était radouci et les deux amis tiraient avec tant de cœur sur leurs avirons qu’ils mirent fort peu de temps à atteindre l’autre rive du fleuve.
— Reste à trouver le maréchal-ferrant ! conclut Tim en sautant sur un petit appontement.
Le jour levant les trouva au gué de la Crotton River. L’accueil du fils Sullivan, réveillé en pleine nuit, avait été à la hauteur de celui de sa mère. Il leur offrit les chevaux annoncés, quelques heures de repos plus un précieux renseignement : deux cavaliers étaient bien arrivés, à la tombée de la nuit, chez Pendleton. Et maintenant, campés sur leurs chevaux, derrière un léger rideau d’arbres, Gilles et Tim surveillaient les pieux plantés dans la rivière pour y tracer le passage. Eux-mêmes venaient de la franchir sans difficulté.
L’attente ne fut pas longue. Un couple de martins-pêcheurs érafla la surface de l’eau et piqua vers le ciel au moment précis où un cavalier s’engageait tranquillement dans le gué. Les yeux perçants de Gilles le reconnurent instantanément, c’était l’Anglais.
— Le voilà… mais il est seul, murmura-t-il. C’est étrange…
— Pas tellement. Les lignes anglaises ne sont plus très loin. Smith doit penser qu’il n’y a plus rien à craindre et il est rentré chez lui.
L’officier semblait en effet parfaitement paisible. Guidant son cheval d’une main nonchalante tandis que l’autre restait inerte à son côté, il contemplait avec un demi-sourire le paysage vert, frais lavé par les grandes pluies de la veille. C’était un beau matin calme où la guerre ne semblait pas pouvoir prendre place et, visiblement, ce garçon-là était à cent lieues de s’imaginer en danger.
— Allons-y ! fit Gilles quand l’Anglais retrouva la terre ferme. Pistolet au poing, il quitta le rideau d’arbres suivi de Tim et barra le chemin au voyageur que, faute de chapeau, il salua d’un signe de tête.
— Monsieur, dit-il avec une grande politesse, veuillez vous considérer comme notre prisonnier et nous remettre les papiers que vous tenez du général Arnold !
S’il fut surpris, le jeune officier n’en montra rien.
— Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il avec douceur.
— Bien que nos costumes ne l’indiquent guère, nous appartenons à l’armée des États-Unis.
— Votre accent n’est pas américain…
— Je suis soldat du roi de France mais vous devriez savoir qu’à cette heure cela revient au même. Allons, monsieur, ces papiers ! Nous savons exactement ce que vous êtes allé faire dans la maison de Josué Smith.
Le sourire de l’Anglais fut un miracle de charme tranquille tandis qu’il haussait les épaules.
— Je crois, monsieur, que vous n’êtes pas dans votre bon sens et je ne sais de quels papiers vous parlez, sinon peut-être de celui-ci ?…
Et il tira de son habit un papier plié qui portait en effet la signature du général Arnold et qui constituait le plus clair et le plus impératif des laissez-passer pour le squire John Anderson d’Albany se rendant à Norwalk.
— Il ne s’agit pas de celui-là et vous le savez bien. Veuillez descendre de cheval.
— Comme vous voudrez.
Couvert par Tim qui tenait l’Anglais sous la menace de sa carabine, Gilles le fouilla soigneusement et ne trouva rien.
— C’est un comble ! s’écria-t-il. J’ai vu, de mes yeux vu ce traître d’Arnold vous remettre des notes contenant la liste des défenses et des effectifs de la forteresse.
L’Anglais se mit à rire et, sans plus se soucier de Tim, fit quelques pas vers son cheval qui s’était éloigné légèrement.
— Il faut croire que vous avez mal vu, soupira-t-il. Puis-je continuer mon chemin ?
Mais, en le regardant, quelque chose avait mis Gilles en alerte.
— Tiens ! fit-il, narquois, vous boitez maintenant ?
— J’ai glissé dans la boue grasse en descendant de cheval hier : une légère foulure.
— Vraiment ? Voulez-vous cependant me faire la grâce de vous déchausser.
L’Anglais blêmit et Gilles comprit qu’il avait touché juste : les papiers qu’ils cherchaient se trouvaient, soigneusement pliés, entre le pied et le bas.
— Cette fois, nous les tenons, Tim ! dit-il, tout joyeux en tendant les papiers à son ami. Regarde !
Il était si heureux qu’il ne prit pas garde au changement subit survenu dans la physionomie de son prisonnier et tressaillit quand, derrière lui, une voix traînante se fit entendre, une voix qui disait :
— Voyons un peu ces papiers qui ont l’air de vous intéresser tellement, jeune homme ?
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